vendredi 28 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2416765 |
| Type | Ordonnance |
| Avocat requérant | CABINET CHERMAK ELIAKIM (AARPI) |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 21 juin 2024, M. A B, représenté par Me Eliakim, demande au juge des référés :
1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'enjoindre à la Ville de Paris de procéder à son hébergement dans une structure adaptée à son âge et à son état psychique et de prendre en charge ses besoins alimentaires et sanitaires quotidiens dans le délai de 24 heures à compter de l'ordonnance sous astreinte de 150 euros par jour de retard et ce jusqu'à ce que l'autorité judiciaire ait définitivement statué sur son recours fondé sur les articles 375 et suivants du code civil ;
3°) de mettre à la charge de la Ville de Paris, le versement à son conseil Me Eliakim, la somme de 1500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de renonciation à la part contributive de l'Etat ; à défaut d'admission à l'aide juridictionnelle, à son bénéfice au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- s'il est mineur, il est recevable à saisir le juge d'une demande d'hébergement d'urgence ;
- l'urgence est caractérisée compte tenu de sa vulnérabilité et de sa situation précaire alors qu'il vit dans la rue et s'est vu refuser une prise en charge adaptée à son âge étant mineur isolé ;
- la carence de la ville de Paris porte une atteinte grave et manifestement illégale à plusieurs libertés fondamentales, à l'intérêt supérieur de l'enfant, au droit à la vie et à ne pas subir des traitements inhumains et dégradants, mettant ainsi en danger sa santé, sa sécurité et sa moralité et l'exposant à un risque de traitement inhumain et dégradant ; le département a fait une appréciation manifestement erronée de la minorité.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juin 2024, la Ville de Paris conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que la condition d'urgence n'est pas remplie et qu'il n'existe pas d'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale au sens des dispositions de l'article l.521-2 du code de justice.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code civil ;
- le code de l'action sociale et des familles ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- l'arrêté du 20 novembre 2019 pris en application de l'article R. 211-11 du code de l'action sociale et des familles relatif aux modalités d'évaluation des personnes se présentant comme mineures et privées temporairement ou définitivement de la protection de leur famille ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Salzmann pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Dupouy, greffière d'audience, Mme Salzmann a lu son rapport et entendu :
- les observations de Me Eliakim, représentant M. B,
- les observations de Me Mezine, représentant la Ville de Paris.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Par la présente requête, M. B demande au juge des référés d'enjoindre à la ville de Paris, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'assurer son hébergement dans une structure adaptée à son âge ainsi que la prise en charge de ses besoins essentiels, jusqu'à ce que l'autorité judiciaire se soit définitivement prononcée sur la question relative à sa minorité.
Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre, à titre provisoire, M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Sur le cadre juridique :
3. D'une part, il résulte des dispositions des articles L. 221-1 et suivants du code de l'action sociale et des familles qu'il incombe aux autorités du département, et, à Paris, à la ville de Paris, le cas échéant dans les conditions prévues par la décision du juge des enfants ou par le procureur de la République ayant ordonné en urgence une mesure de placement provisoire, de prendre en charge l'hébergement et de pourvoir aux besoins des mineurs confiés au service de l'aide sociale à l'enfance. A cet égard, une obligation particulière pèse sur ces autorités lorsqu'un mineur privé de la protection de sa famille est sans abri et que sa santé, sa sécurité ou sa moralité est en danger. Lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour le mineur intéressé, une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.
4. Il en résulte également que, lorsqu'il est saisi par un mineur d'une demande d'admission à l'aide sociale à l'enfance, le président du conseil départemental peut seulement, au-delà de la période provisoire de cinq jours prévus par l'article L. 223-2 du code de l'action sociale et des familles, décider de saisir l'autorité judiciaire mais ne peut, en aucun cas, décider d'admettre le mineur à l'aide sociale à l'enfance sans que l'autorité judiciaire l'ait ordonné. L'article 375 du code civil autorise le mineur à solliciter lui-même le juge judiciaire pour que soient prononcées, le cas échéant, les mesures d'assistance éducative que sa situation nécessite. Lorsque le département refuse de saisir l'autorité judiciaire à l'issue de l'évaluation mentionnée au point 4 ci-dessus, au motif que l'intéressé n'aurait pas la qualité de mineur isolé, l'existence d'une voie de recours devant le juge des enfants par laquelle le mineur peut obtenir son admission à l'aide sociale rend irrecevable le recours formé devant le juge administratif contre la décision du département.
5. Il appartient toutefois au juge du référé, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, lorsqu'il lui apparaît que l'appréciation portée par le département sur l'absence de qualité de mineur isolé de l'intéressé est manifestement erronée et que ce dernier est confronté à un risque immédiat de mise en danger de sa santé ou de sa sécurité, d'enjoindre au département de poursuivre son accueil provisoire.
6. D'autre part, l'article 47 du code civil dispose que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'actes d'état civil étrangers peut être combattue par tout moyen, notamment au vu de données extérieures, le juge formant sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
7. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".
8. Il résulte de l'instruction que M. A B, qui indique être un ressortissant ivoirien âgé de 17 ans car né le 23 mai 2007, s'est présenté le 2 mai 2024 à l'accueil pour mineurs non accompagnés de Paris pour bénéficier d'une évaluation de sa minorité et de son isolement. Il a été reçu en entretien d'évaluation le 6 mai 2024 à l'issue duquel sa minorité n'a pas été admise, et il a fait l'objet le 7 mai 2024 d'une décision de refus de prise en charge par la Ville de Paris au titre de la protection de l'enfance. Le 13 juin suivant, il a saisi le juge des enfants du tribunal judiciaire de Paris afin de lui demander une mesure d'assistance éducative.
9. Il résulte de l'instruction que M. B a présenté aux services de l'accueil des mineurs non accompagnés un extrait du registre des actes de l'état civil en date du 8 janvier 2024 concernant son acte de naissance (original), et de sa carte nationale d'identité (original) portant sa photographie, en date du 15 septembre 2022 dont l'évaluateur de la Ville de Paris a conclu que les informations transcrites sont cohérentes avec l'âge allégué mais que ces documents officiels ne constituent pas à eux seuls un faisceau d'indices permettant de corroborer l'âge allégué. En outre, le requérant a versé auprès du juge des enfants l'original de la copie intégrale du registre des actes de l'état civil en date du 10 janvier 2024 concernant son acte de naissance, de son extrait de naissance, de sa carte d'identité émise le 15 septembre 2022 et de son passeport délivré le 11 janvier 2023. Les copies de ces documents ont été versées devant le juge des référés. Les informations contenues dans ces documents sont concordantes. M. B qui donne lors de l'audience les raisons plausibles pour lesquelles il n'a pas présenté son passeport devant l'évaluateur et les modalités de son obtention fournit en outre la pièce d'identité de son père dont les informations sont également concordantes avec ces documents et ses déclarations. Si la Ville de Paris fait valoir dans ses écritures que le passeport et la carte nationale d'identité ne sont pas des actes d'état civil au sens des dispositions précitées de l'article 47 du code civil, les données et les éléments d'identification qui ressortent de l'ensemble des documents produits ne permettent pas en l'état de l'instruction d'écarter leur valeur probante. Dès lors, à la date de la présente ordonnance, l'appréciation portée par la maire de Paris sur la minorité de M. B doit être regardée comme manifestement erronée, et alors au surplus que celui-ci donne des explications lors de l'audience sur son parcours scolaire dont l'incohérence lui était reprochée . Dans ces conditions, eu égard à la situation de précarité dans laquelle se trouve M. B, dont il n'est pas sérieusement contesté qu'il vit dans la rue, il y a lieu de considérer que la carence de la Ville de Paris dans l'accomplissement de sa mission définie à l'article L. 221-1 du code de l'action sociale et des familles porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale en raison d'un risque immédiat de mise en danger de sa santé ou de sa sécurité. Dès lors, les conditions requises par l'article L. 521-2 du code de justice administrative doivent être regardées comme satisfaites.
10. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre à la Ville de Paris d'assurer l'hébergement de M.B dans une structure adaptée à son âge, ainsi que la prise en charge de ses besoins essentiels, jusqu'à ce que l'autorité judiciaire se prononce sur la question relative à sa minorité, dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés à l'instance :
11. M. B étant admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocat peut se prévaloir des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. En application de ces dispositions et de celles de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la Ville de Paris le versement d'une somme de 1000 euros à Me Eliakim, avocate de M. B, sous réserve pour celle-ci de renoncer à la part contributive de l'Etat. Dans le cas où M. C ne serait pas admis à titre définitif au bénéfice de l'aide juridictionnelle, cette somme lui sera directement versée en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Il est enjoint à la Ville de Paris d'assurer l'hébergement de M. B dans une structure adaptée à son âge, ainsi que la prise en charge de ses besoins essentiels, alimentaires, vestimentaires, sanitaires et scolaires, jusqu'à ce que l'autorité judiciaire se prononce sur la question relative à sa minorité, dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Eliakim renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, la Ville de Paris versera à Me Eliakim, avocate de M. B, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros lui sera versée directement en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B, à la Ville de Paris, et à Me Eliakim.
Copie en sera adressée au bureau d'aide juridictionnelle.
Fait à Paris, le 28 juin 2024.
La juge des référés,
M. Salzmann
La République mande et ordonne au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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