vendredi 12 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2418304 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | DUPOURQUE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 4 juillet 2024, Mme B C A, représentée par Me Dupourqué, demande au juge des référés :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision du 29 février 2024 par laquelle le préfet de police a refusé de renouveler son titre de séjour ;
3°) d'enjoindre au préfet de police de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans le délai d'un mois à compter de la décision à intervenir ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
Sur l'urgence :
- l'urgence est présumée en cas de décision de refus de renouvellement d'un titre de séjour ;
- l'urgence est d'autant plus caractérisée que l'interruption de la prise en charge médicale aurait des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur son état de santé.
Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen complet de sa situation ;
- l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ne lui a pas été communiqué ;
- cet avis a été rendu à la suite d'une procédure médicale irrégulière ;
- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit dès lors que le préfet de police s'est estimé en situation de compétence liée au regard de l'avis émis par le collège de médecins de l'OFII ;
- elle est entachée d'erreurs de fait ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle ne pourra pas bénéficier effectivement d'un traitement approprié en Colombie ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Cette requête a été communiquée au préfet de police qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée sous le numéro 2417616 par laquelle Mme C A demande l'annulation de la décision attaquée.
Mme C A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 5 juin 2024.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Gandolfi pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique, tenue le 10 juillet 2024, en présence de Mme Dupouy, greffière d'audience, M. Gandolfi a lu son rapport et entendu :
- les observations de Me Jarrousse, substituant Me Dupourqué, représentant Mme C A, qui reprend et développe les moyens de la requête ;
- et les observations de Me Zerad, pour le préfet de police qui conclut au rejet de la requête de Mme C A et qui fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B C A, ressortissante colombienne née le 12 mars 1983, est entrée en France, selon ses déclarations, le 8 mars 2020. Le 12 septembre 2022, Mme C A s'est vue délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", en raison de son état de santé sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, valable jusqu'au 11 septembre 2023. Le 13 juillet 2023, elle a sollicité le renouvellement de ce titre et s'est vue octroyer des récépissés de demande de titre de séjour valables jusqu'au 11 janvier 2024, jusqu'au 5 mai 2024 et jusqu'au 29 juillet 2024. Par un arrêté du 29 février 2024, le préfet de police a rejeté sa demande de renouvellement, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée. Par la présente requête, Mme C A demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de la décision du 29 février 2024 du préfet de police de Paris lui refusant le renouvellement de son titre de séjour.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Il ressort des pièces du dossier que Mme C A s'est vu accorder l'aide juridictionnelle totale par une décision du 5 juin 2024. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions à fin d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
En ce qui concerne l'urgence :
4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'étranger. Cette condition d'urgence est, en principe, constatée en cas de retrait ou de refus de renouvellement d'un titre de séjour.
5. La décision attaquée portant refus de renouvellement d'un titre de séjour, notifiée à la requérante le 13 mai 2024, place celle-ci en situation irrégulière. Le préfet de police en défense ne fait état d'aucun élément sérieux de nature à renverser la présomption d'urgence. Par suite, la condition d'urgence doit être regardée comme remplie.
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées :
6. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme C A est une personne transgenre. Dès lors qu'il est constant que Mme C A a obtenu un titre de séjour en raison de son état de santé en 2021 et en 2022, cette circonstance, qui constitue un élément essentiel de sa situation personnelle, ne pouvait être sérieusement ignorée du préfet de police, eu égard notamment à son apparence physique mais. Or, il ressort des termes mêmes de l'arrêté litigieux que cet élément n'est pas mentionné par le préfet de police. Il suit de là que, en l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce que le préfet de police a entaché sa décision d'un défaut d'examen sérieux de la situation personnelle de la requérante est de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à sa légalité.
7. En second lieu, aux termes des deux premiers alinéas de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. (). / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. ".
8. En vertu de ces dispositions, le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dont l'avis est requis préalablement à la décision du préfet relative à la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 425-9 auquel renvoi l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, doit émettre son avis dans les conditions fixées par l'arrêté du 27 décembre 2016, au vu notamment du rapport médical établi par un médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. S'il est saisi, à l'appui de conclusions tendant à l'annulation de la décision de refus, d'un moyen relatif à l'état de santé du demandeur, aux conséquences de l'interruption de sa prise en charge médicale ou à la possibilité pour lui d'en bénéficier effectivement dans le pays dont il est originaire, il appartient au juge administratif de prendre en considération l'avis médical rendu par le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Si le demandeur entend contester le sens de cet avis, il appartient à lui seul de lever le secret relatif aux informations médicales qui le concernent, afin de permettre au juge de se prononcer en prenant en considération de l'ensemble des éléments pertinents, notamment l'entier dossier du rapport médical au vu duquel s'est prononcé le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, en sollicitant sa communication, ainsi que les éléments versés par le demandeur au débat contradictoire.
9. En l'espèce, les pièces des dossiers permettent au juge administratif d'apprécier l'état de santé de Mme C A sans que soit lever le secret relatif aux informations médicales la concernant, levée qui, au demeurant, n'a pas été explicitement sollicitée par la requérante.
10. Il ressort des pièces du dossier que, pour rejeter la demande de renouvellement de titre de séjour présentée par Mme C A, le préfet de police s'est notamment fondé sur l'avis du 6 novembre 2023 du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration qui a estimé que, si son état de santé nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, elle pourrait bénéficier de soins appropriés dans son pays d'origine et que son état de santé pouvait lui permettre de voyager sans risque.
11. Il ressort des pièces du dossier que Mme C A est atteinte d'une pathologie chronique grave nécessitant un traitement au long cours, pour lequel elle est suivie à l'hôpital Bichat Claude-Bernard, d'une maladie rénale chronique et bénéficie d'un suivi psychiatrique depuis septembre 2021. Il ressort également des pièces du dossier que l'intéressée s'est vue reconnaître par la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées de la maison départementale des personnes handicapées de Paris le 1er février 2022 un taux d'incapacité compris entre 50 et 79% et la qualité de travailleur handicapé jusqu'au 30 septembre 2023. Enfin, et alors qu'il est constant que Mme C A a bénéficié d'un titre de séjour en France en raison de son état de santé en 2021 et en 2022 et que, au demeurant, jusqu'à la date de la décision attaquée, tant le collège de médecins de l'Office que l'autorité préfectorale ont considéré qu'elle ne pouvait pas bénéficier de soins appropriés à son état de santé en Colombie, le préfet de police n'a communiqué au juge des référés aucun élément précis qui permettrait de démontrer qu'elle pourrait désormais bénéficier de tels soins.
12. Dans ces conditions, en l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce que le préfet de police a méconnu les dispositions précitées de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est également de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée du 29 février 2024.
13. Il résulte de ce qui précède que Mme C A est fondée à demander la suspension de l'exécution de la décision contestée du préfet de police en date du 29 février 2024.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
14. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ". Il appartient au juge des référés d'assortir sa décision de suspension des seules obligations provisoires qui en découlent pour l'administration.
15. Eu égard aux motifs retenus pour suspendre l'exécution de la décision en litige, la présente ordonnance implique qu'il soit enjoint au préfet de police de réexaminer la demande de titre de séjour de Mme C A dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance et, dans l'attente de ce réexamen, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de cinq jours à compter de cette même notification.
Sur les conclusions relatives aux frais de l'instance :
16. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que Mme C A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Dupourqué, avocate de Mme C A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Dupourqué d'une somme de 1 000 euros.
O R D O N N E :
Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions à fin d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire
Article 2 : L'exécution de l'arrêté du préfet de police du 29 février 2024 est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint au préfet de police de réexaminer la demande de titre de séjour de Mme C A dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance et, dans l'attente de ce réexamen, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 4 : L'Etat versera à Me Dupourqué, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, une somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B C A, au ministre de l'intérieur et à Me Dupourqué.
Copie en sera adressée au préfet de police.
Fait à Paris, le 12 juillet 2024.
Le juge des référés,
G. GANDOLFI
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.