lundi 8 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2418405 |
| Type | Ordonnance |
| Avocat requérant | TOMASI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 5 juillet 2024, Mme A B, agissant au nom de son enfant mineure, Mme D C, dont elle est la représentante légale, ayant pour avocat Me Ottou, demande à la juge des référés, saisie sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'enjoindre au préfet de police d'enregistrer la demande d'asile présentée au nom de l'enfant mineure, Mme C, et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à " Mme C au titre des frais engagés pour l'instance en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que Me Ottou renonce à l'aide juridictionnelle ".
Elle soutient que :
- la condition d'urgence, qui doit être présumée, est remplie, dès lors qu'un demandeur d'asile doit voir sa demande d'asile enregistrée au plus vite, qu'elle ne dispose d'aucune ressource et n'a jamais perçu l'allocation pour demandeurs d'asile, que son enfant risque l'éloignement et pourrait être renvoyée en Guinée, où elle risque l'excision, voire un mariage forcé ;
- une atteinte grave et manifestement illégale est portée à la liberté d'aller et venir, au droit de mener une vie privée et familiale normale et au droit d'asile ;
- l'illégalité du refus d'enregistrement de la demande d'asile de son enfant mineure est manifeste.
Par un mémoire en défense, enregistré le 8 juillet 2024, le préfet de police, représenté par Me Tomasi, conclut au rejet de la requête.
Le préfet fait valoir que :
- le tribunal administratif de Paris n'est pas compétent, la requête relevant de la compétence du tribunal administratif de Cergy-Pontoise, dès lors que la requérante est domiciliée " dans le 95 " ;
- Mme B n'a pas informé l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) du Doubs de son changement d'adresse ;
- le préfet du Doubs reste territorialement compétent pour enregistrer la demande d'asile de l'enfant mineure ;
- la décision n'a pas pour effet de séparer la mère de son enfant.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Marzoug pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique du 8 juillet 2024, tenue en présence de Mme Heeralall, greffière d'audience, Mme Marzoug a lu son rapport et entendu les observations de Me Ottou, représentant Mme B, laquelle a repris à la barre les moyens invoqués dans la requête, a fait valoir que Mme B réside à Paris et a précisé la demande présentée au titre des frais d'instance en indiquant que la somme de 1 500 euros devait être mise à la charge de l'Etat sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante guinéenne née le 24 décembre 2003, mère et représentante légale de Mme C, ressortissante guinéenne née à Paris le 14 mars 2023, s'est présentée auprès du bureau de l'accueil de la demande d'asile de la préfecture de police de Paris pour déposer une demande d'asile au nom de sa fille mineure, Mme C. Par un courrier daté du 18 juin 2024, le chef du bureau de l'accueil de la demande d'asile de la préfecture de police l'a invitée à se rapprocher de la préfecture du Doubs pour l'enregistrement de cette demande d'asile au motif que Mme B a fait l'objet d'une " procédure Dublin " gérée par le " pôle régional Dublin de la Bourgogne-Franche-Comté ". Mme B demande à la juge des référés, saisie sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de police d'enregistrer la demande d'asile présentée au nom de son enfant mineure, Mme C, et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de quarante-huit heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard.
Sur la compétence territoriale du tribunal administratif de Paris :
2. Aux termes de l'article R. 312-1 du code de justice administrative : " Lorsqu'il n'en est pas disposé autrement par les dispositions de la section 2 du présent chapitre ou par un texte spécial, le tribunal administratif territorialement compétent est celui dans le ressort duquel a légalement son siège l'autorité qui, soit en vertu de son pouvoir propre, soit par délégation, a pris la décision attaquée. () ".
3. La requérante, qui fait valoir que par la décision du 18 juin 2024, le chef du bureau de l'accueil de la demande d'asile de la préfecture de police de Paris a refusé d'enregistrer la demande d'asile qu'elle a tenté de déposer au nom de sa fille mineure, Mme C, présente des conclusions dirigées contre le préfet de police de Paris. Par suite, le tribunal administratif de Paris est territorialement compétent.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
4. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête en référé présentée par la requérante, il y a lieu d'admettre Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
5. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".
En ce qui concerne l'urgence :
6. L'usage par le juge des référés des pouvoirs qu'il tient des dispositions de l'article L. 521-2 est subordonné à la condition qu'une urgence particulière rende nécessaire l'intervention dans les quarante-huit heures d'une mesure de sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle il est porté atteinte.
7. En l'espèce, il est constant que Mme C, dont la mère et représentante légale, Mme B, s'est vu opposer un refus d'enregistrement de la demande d'asile qu'elle a présentée en son nom, se trouve privée des droits attachés à la qualité de demandeur d'asile, alors qu'elle est dans une situation de grande précarité, sa mère étant dépourvue de toutes ressources. Elle justifie ainsi d'une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.
En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :
8. Le droit constitutionnel d'asile, qui a le caractère d'une liberté fondamentale, a pour corollaire le droit de solliciter le statut de réfugié.
9. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013 (). ". Aux termes de l'article L. 521-4 du même code : " L'enregistrement a lieu au plus tard trois jours ouvrés après la présentation de la demande d'asile à l'autorité administrative compétente, sans condition préalable de domiciliation. Toutefois, ce délai peut être porté à dix jours ouvrés lorsqu'un nombre élevé d'étrangers demandent l'asile simultanément. ". Et aux termes de l'article L. 521-7 de ce code : " Lorsque l'enregistrement de sa demande d'asile a été effectué, l'étranger se voit remettre une attestation de demande d'asile dont les conditions de délivrance et de renouvellement sont fixées par décret en Conseil d'Etat. (). ".
10. En l'espèce, il résulte de l'instruction que Mme C est née le 14 mars 2023 à Paris et qu'elle réside, avec sa mère, Mme B, depuis le 15 avril 2024, au sein du centre maternel Marie Béquet de Vienne situé 9 bis rue Jean-Baptiste Dumas à Paris tel que cela ressort de l'attestation d'hébergement datée du 26 juin 2024 jointe à la requête. Il résulte également de l'instruction que si Mme B a tenté de déposer une demande d'asile en son nom en France le 3 août 2022, celle-ci n'a jamais été instruite par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, dès lors que l'intéressée a fait l'objet, le 25 août 2022, d'un arrêté préfectoral de transfert vers l'Espagne, Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile, et qu'elle n'a pas déposé de nouvelle demande d'asile en son nom en France, alors même que les autorités françaises sont les autorités responsables de l'examen de sa demande d'asile depuis le 18 février 2024, date à laquelle le délai de transfert de dix-huit mois a expiré, Mme B ayant été déclarée en fuite. Dans ces conditions, en refusant de procéder à l'enregistrement de la demande d'asile présentée par Mme B au nom de l'enfant mineure, Mme C, et de délivrer à cette dernière une attestation de demande d'asile, le préfet de police a porté au droit de Mme C de solliciter l'asile une atteinte grave et manifestement illégale.
11. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu d'enjoindre au préfet de police de procéder à l'enregistrement de la demande d'asile de Mme C et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans le délai de sept jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu, en l'état de l'instruction, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais d'instance :
12. Mme B étant admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, son avocate peut se prévaloir des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. En application de ces dispositions et de celles de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 000 euros à Me Ottou, avocate de Mme B, sous réserve pour celle-ci de renoncer à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme B est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de police de procéder à l'enregistrement de la demande d'asile présentée au nom de l'enfant mineure, Mme C, et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans le délai de sept jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : l'Etat versera une somme de 1 000 euros à Me Ottou, au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve pour ce conseil de renoncer à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle et sous réserve de l'admission définitive de Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B, à Me Ottou et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet de police de Paris et au bureau d'aide juridictionnelle.
Fait à Paris, le 8 juillet 2024.
La juge des référés,
S. Marzoug
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne, ou à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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