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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2418597

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2418597

jeudi 18 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2418597
TypeDécision
Formation8e Section - MESD
Avocat requérantSCHWILDEN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 8 et 11 juillet 2024, M. B A, alors retenu au centre de rétention administrative de Paris, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 juillet 2024 par lequel le préfet de police a fixé son pays de destination en exécution d'une interdiction judiciaire du territoire ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente,

- elle est insuffisamment motivée,

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle,

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Le préfet de police a produit des pièces, qui ont été enregistrées le 17 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C, en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les observations de Me Lepy, avocat commis d'office représentant M. A,

- les observations de M. A,

- et les observations de Me Schwilden pour le préfet de police, qui conclut au rejet de la requête en l'absence de moyen fondé.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant guinéen né le 31 décembre 1996 à Yimbaya-Tanerie, a fait l'objet d'une interdiction judiciaire définitive du territoire français par un arrêt de la cour d'appel de Paris en date du 9 juin 2021. Par la présente requête, il demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 7 juillet 2024 par lequel le préfet de police a fixé son pays de destination en exécution de cette interdiction judiciaire.

Sur le huis-clos :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 731-1 du code de justice administrative : " Par dérogation aux dispositions de l'article L. 6, le président de la formation de jugement peut, à titre exceptionnel, décider que l'audience aura lieu ou se poursuivra hors la présence du public, si la sauvegarde de l'ordre public ou le respect de l'intimité des personnes ou de secrets protégés par la loi l'exige. ". Dans les circonstances de l'espèce, compte tenu des informations couvertes par le secret médical échangées au cours de l'audience et du respect de l'intimité du requérant, il a été fait application de ces dispositions en tenant l'audience hors la présence du public.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. D'une part, aux termes de l'article 131-30 du code pénal, auquel renvoie l'article L. 641-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'elle est prévue par la loi, la peine d'interdiction du territoire français peut être prononcée, à titre définitif ou pour une durée de dix ans au plus, à l'encontre de tout étranger coupable d'un crime ou d'un délit./ L'interdiction du territoire entraîne de plein droit la reconduite du condamné à la frontière, le cas échéant, à l'expiration de sa peine d'emprisonnement ou de réclusion./ Lorsque l'interdiction du territoire accompagne une peine privative de liberté sans sursis, son application est suspendue pendant le délai d'exécution de la peine. Elle reprend, pour la durée fixée par la décision de condamnation, à compter du jour où la privation de liberté a pris fin. /() ". Aux termes de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, d'une interdiction de retour sur le territoire français, d'une décision de mise en œuvre d'une décision prise par un autre État, d'une interdiction de circulation sur le territoire français, d'une décision d'expulsion, d'une peine d'interdiction du territoire français ou d'une interdiction administrative du territoire français. ". Aux termes de l'article L. 721-4 du même code : L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi :/ 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. "

4. Il résulte de ces dispositions qu'aussi longtemps que la personne condamnée n'a pas obtenu de la juridiction qui a prononcé la condamnation pénale le relèvement de sa peine d'interdiction du territoire, l'autorité administrative est tenue de pourvoir à son exécution en édictant à son encontre une décision motivée fixant son pays de destination, sous réserve qu'une telle décision n'expose pas l'intéressé à être éloigné à destination d'un pays dans lequel sa vie ou sa liberté serait menacée, ou d'un pays où elle serait exposée à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

5. D'autre part, aux termes de l'article 3 de cette convention : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

6. Il résulte de ces stipulations qu'est prohibé l'éloignement d'une personne gravement malade lorsqu'il y a des motifs sérieux de croire que cette personne, bien que ne courant pas de risque imminent de mourir, ferait face, en raison de l'absence de traitements adéquats dans le pays de destination ou du défaut d'accès à ceux-ci, à un risque réel d'être exposée à un déclin grave, rapide et irréversible de son état de santé entraînant des souffrances intenses ou à une réduction significative de son espérance de vie. Afin de veiller aux respects de ces stipulations, il incombe aux autorités nationales de mettre en place des procédures adéquates leur permettant d'examiner les craintes exprimées par les intéressés et d'évaluer les risques que ceux-ci encourraient en cas de renvoi dans le pays de destination. Dans le cadre de ces procédures, il appartient aux requérants de produire des éléments susceptibles de démontrer qu'il y a des raisons sérieuses de penser que, si la mesure litigieuse était mise à exécution, ils seraient exposés à un risque réel de se voir infliger des traitements contraires à l'article 3. Lorsque de tels éléments sont produits, il incombe aux autorités de l'État de renvoi de dissiper les doutes éventuels à leur sujet et de soumettre le risque allégué à un contrôle rigoureux à l'occasion duquel les autorités de l'État de renvoi doivent envisager les conséquences prévisibles pour l'intéressé d'un renvoi dans l'État de destination, compte tenu de la situation générale dans celui-ci et des circonstances propres au cas de l'intéressé (CEDH Grande Chambre, 7 décembre 2021, S. c. Danemark, n°57467/15).

7. En l'espèce, il ressort des nombreuses pièces médicales qui ont été produites par

M. A et qui émanent soit du service de médecine de la prison de Fresnes dans laquelle il était incarcéré soit de praticiens hospitaliers, que ce dernier présente un état de santé très dégradé. Il a notamment été contaminé par le VIH. Ce virus est devenu symptomatique, se compliquant entre avril et novembre 2023, d'une tuberculose et il est décrit comme étant de stade clinique 3. Par ailleurs, en l'absence de prise régulière d'un traitement antirétroviral adapté, la séropositivité du patient tend à augmenter fortement, comme cela a pu être constaté entre 2021 et début 2023 selon un compte rendu d'hospitalisation du 29 novembre 2023. L'état de santé du patient justifiait ainsi, selon les praticiens assurant son suivi médical, sa prise en charge au sein d'un appartement de coordination thérapeutique afin de veiller à ce que les modalités de son traitement médicamenteux soient strictement respectées au quotidien. Dans ces conditions, il ressort bien des pièces du dossier que l'absence de traitements adéquats en Guinée ou un défaut d'accès à ceux-ci exposerait M. A à un risque réel d'être exposée à un déclin grave, rapide et irréversible de son état de santé entraînant des souffrances intenses ou à une réduction significative de son espérance de vie.

8. En ce qui concerne l'accès auxdits traitements, il ressort des pièces du dossier que

M. A bénéficie d'une trithérapie et est traité par Biktarvy. Le praticien hospitalier le prenant en charge a attesté le 21 mars 2024 que le suivi et le traitement nécessaires au requérant n'étaient pas accessibles dans des conditions appropriées en Guinée. Le requérant a produit des données chiffrées issues des organisations internationales compétentes en matière de santé qui démontrent que, de manière générale, le système de santé guinéen est un des plus faibles au monde et, notamment, que les patients traités dans ce pays ont de grandes difficultés à bénéficier d'un approvisionnement continu en médicaments. Il a également cité des extraits de rapports qui tendent à démontrer que cette situation est partagée par les malades atteints du VIH malgré les efforts de la communauté internationale et du gouvernement guinéen pour lutter tout particulièrement contre cette maladie. Un article d'ONUSIDA publié le 27 octobre 2021 note ainsi que depuis le début de la pandémie de COVID-19, il est constaté en Guinée " un taux de dépistage et de rétention des personnes recevant des traitements antirétroviraux en baisse [et] une hausse des décès parmi les patients coinfectés par la tuberculose et le VIH ". Le préfet de police n'a pour sa part produit au contentieux aucune pièce de nature à établir l'existence d'un traitement approprié à l'état de santé de M. A en Guinée.

9. Il résulte de ce qui précède que, dans les circonstances très particulières de l'espèce et compte tenu notamment du fait que M. A doit bénéficier d'un accès continu à une trithérapie adaptée, il est fondé à soutenir que la décision par laquelle le préfet de police a fixé la Guinée comme pays à destination duquel il pourra être reconduit en exécution de l'interdiction judicaire du territoire dont il fait l'objet méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. Par suite et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de sa requête,

M. A est fondé à demander au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les frais de l'instance :

11. M. A, qui a été assisté par un avocat commis d'office, ne justifie pas de frais qu'il aurait exposés à l'occasion des présentes instances. Il n'y a, dès lors, pas lieu de faire droit à ses conclusions tendant au versement d'une somme au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 7 juillet 2024 par lequel le préfet de police a fixé le pays de destination de M. A en exécution d'une interdiction judiciaire du territoire est annulé.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de police.

Lu en audience publique le 18 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

V. C

Le greffier,

R. DRAILa République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2418597/8

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