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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2420086

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2420086

mardi 6 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2420086
TypeDécision
Formation8e Section - MESD
Avocat requérantTOMASI

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Paris a rejeté la requête de M. A, ressortissant roumain, contestant l'arrêté du préfet de police du 22 juillet 2024. Cet arrêté constatait la caducité de son droit au séjour, l'obligeait à quitter le territoire français, lui refusait un délai de départ volontaire et lui interdisait de circuler en France pour 36 mois. Le tribunal a écarté les moyens d'incompétence, d'insuffisance de motivation et de défaut d'examen individuel, jugeant l'arrêté suffisamment motivé en droit et en fait. La solution s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la directive 2004/38/CE et l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des pièces complémentaires et un mémoire complémentaire, enregistrés les 23, 24, 25 juillet et 6 août 2024, M. C F A, retenu au centre de rétention administrative de Paris, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 juillet 2024, par lequel le préfet de police a constaté la caducité de son droit au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français, lui a refusé l'octroi d'un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et lui a interdit de circuler sur le territoire français pendant une durée de trente-six mois ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- elles ont été prises par une autorité incompétente ;

- elle sont entachées d'insuffisance de motivation et n'ont pas été précédées d'un examen individuel de sa situation.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 233-1, L. 251-1 et L. 251-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que le principe de proportionnalité garanti par l'article 27 de la directive 2004/38/CE du 29 avril 2004 ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à la vie privée et familiale protégée par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales .

En ce qui concerne la décision de refus d'octroi de délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'insuffisance de motivation et n'a pas été précédée d'un examen individuel de sa situation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :

- elle est entachée d'insuffisance de motivation et n'a pas été précédée d'un examen individuel de sa situation

- elle est dépourvue de base légale ;

- elle viole la liberté de circulation garantie par la directive 2004/38/CE du 29 avril 2004 ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

La requête a été communiquée au préfet de police, qui n'a pas produit de mémoire en défense mais a communiqué des pièces, enregistrées le 1er août 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en particulier son article 8,

- la directive 2004/38/CE du Parlement et du Conseil du 29 avril 2004,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Ostyn en application de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Ostyn,

- les observations de Me de la Morandière, représentant M. A et les observations de M. A, assisté de M. B, interprète en langue roumaine ;

- et les observations de Me Floret, représentant le préfet de police, qui conclut au rejet de la requête au motif que ses moyens ne sont pas fondés.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant roumain né le 27 novembre 1987, entré en France en 2016 selon ses déclarations, a fait l'objet le 22 juillet 2024 d'un arrêté par lequel le préfet de police a constaté la caducité de son droit au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français, lui a refusé l'octroi d'un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et lui a interdit de circuler sur le territoire français pendant une durée de trente-six mois. M. A demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fins d'annulation :

En ce qui concerne le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte dirigé contre l'ensemble des décisions attaquées :

2. Par un arrêté n° 2024-00349 du 18 mars 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial n° 75-2024-167 du 18 mars 2024, le préfet de police a donné à M. D E, attaché d'administration de l'Etat, adjoint au chef de la division des examens administratifs et des expulsions, délégation à l'effet de signer les décisions dans la limite de ses attributions, dont relève la police des étrangers, en cas d'absence ou d'empêchement d'autorités dont il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elles n'ont pas été absentes ou empêchées lors de la signature de l'acte attaqué. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué aurait été signé par une autorité incompétente doit être écarté comme manquant en fait.

En ce qui concerne le moyen tiré de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen individuel de la situation du requérant dirigé contre les décisions prononçant la caducité du droit au séjour, portant obligation de quitter le territoire français, refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire et fixant le pays à destination duquel M. A pourra être reconduit :

3. L'arrêté attaqué mentionne les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lesquelles les décisions prononçant la caducité du droit au séjour, portant obligation de quitter le territoire français, refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire et fixant le pays à destination duquel M. A pourra être reconduit ainsi que les circonstances de fait sur lesquelles le préfet de police s'est fondé. Il ne ressort pas des pièces du dossier, au regard notamment de la motivation de ces décisions, que le préfet de police n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. A. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen individuel de la situation du requérant dirigé contre les décisions précitées doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : () 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ". Aux termes de l'article L. 251-2 du même code : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 251-1 les citoyens de l'Union européenne ainsi que les membres de leur famille qui bénéficient du droit au séjour permanent prévu par l'article L. 234-1. ". Aux termes de l'article L. 234-1 du même code : " Les citoyens de l'Union européenne mentionnés à l'article L. 233-1 qui ont résidé de manière légale et ininterrompue en France pendant les cinq années précédentes acquièrent un droit au séjour permanent sur l'ensemble du territoire français. ". Aux termes de l'article L. 233-1 du même code : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : / 1° Ils exercent une activité professionnelle en France. ". Aux termes de l'article 27 de la directive 2004/38/CE du parlement européen et du conseil du 29 avril 2004 : " () les États membres peuvent restreindre la liberté de circulation et de séjour d'un citoyen de l'Union (). 2. Les mesures d'ordre public ou de sécurité publique doivent respecter le principe de proportionnalité et être fondées exclusivement sur le comportement personnel de l'individu concerné. L'existence de condamnations pénales antérieures ne peut à elle seule motiver de telles mesures. Le comportement de la personne concernée doit représenter une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société ".

5. Il ressort des pièces du dossier que le préfet de police a fondé la décision portant obligation de quitter le territoire français prise à l'encontre de M. A sur la circonstance que celui-ci a été écroué pour des faits de menace de mort réitérée commise par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité et violence suivie d'incapacité supérieure à huit jours par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité aggravée par une autre circonstance. D'une part, si M. A déclare résider et travailler en France depuis 2016, il ne produit pas à l'instance les éléments permettant de tenir cette allégation pour établie. En particulier, il ne saurait être déduit des seuls avis d'imposition relatifs aux revenus des années 2016 à 2020, qui ne sont corroborés par aucune autre pièce, notamment en ce qui concerne les années 2016 à 2019, que le requérant résiderait en France de manière ininterrompue depuis plus de cinq années à la date de la décision. M. A n'est, dès lors, pas fondé à soutenir qu'il bénéficierait du droit au séjour permanent prévu à l'article L. 234-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ni qu'il ne pourrait, en vertu de L. 251-2 du même code, faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français. D'autre part, M. A, qui fait valoir n'avoir jamais été poursuivi pénalement par le passé, ne conteste pas faire l'objet de poursuites pénales pour des faits de menace de mort et de violence suivie d'incapacité supérieure à huit jours commis le 18 juillet 2024 sur son épouse, pour lesquels il a été placé sous contrôle judiciaire par jugement correctionnel du 22 juillet 2024. Dans ces conditions, sa présence en France, eu égard à la nature de l'infraction relevée à son encontre et de son caractère récent, constitue une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société. Enfin, M. A ne peut se prévaloir, pour soutenir que la décision attaquée serait disproportionnée, de ce qu'il est marié depuis dix ans avec sa femme de nationalité roumaine avec laquelle il a une petite fille de 4 ans et qu'il est employé en tant que plaquiste, dès lors qu'il est poursuivi pour des faits de violences conjugales suivies d'incapacité supérieure à huit jours et menaces de mort sur son épouse, avec laquelle il a interdiction d'entrer en relation aux termes des obligations liées au contrôle judiciaire, et qu'il est employé en contrat à durée indéterminée depuis moins d'un an à la date de la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaîtrait les dispositions des articles L. 233-1, L. 251-1 et L. 251-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que le principe de proportionnalité prévu par l'article 27 de la directive 2004/38/CE du 29 avril 2004 doit être écarté.

6. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

7. M. A fait valoir que qu'il est marié depuis dix ans avec sa femme de nationalité roumaine avec laquelle il a une petite fille de 4 ans et qu'il travaille dans le secteur du bâtiment depuis 2016 et est employé depuis juin 2023 en tant que plaquiste. Toutefois, ainsi qu'il a été dit au point 7, le requérant est poursuivi pour des faits de violences conjugales suivies d'incapacité supérieure à huit jours et menaces de mort sur son épouse, avec laquelle il a interdiction d'entrer en relation aux termes des obligations liées à son contrôle judiciaire et ne peut donc se prévaloir de ce qu'il serait marié depuis dix ans avec celle-ci. Par ailleurs, s'il ressort des pièces du dossier qu'il est employé comme plaquiste, depuis juin 2023 en contrat de travail à durée déterminée et, depuis décembre 2023, en contrat de travail à durée indéterminée auprès de la même société, il n'établit pas travailler en France depuis 2016. Le préfet de police n'a ainsi pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale du requérant une atteinte disproportionnée au regard des buts qu'il a poursuivis. Il n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressé.

En ce qui concerne la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

8. Aux termes l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les étrangers dont la situation est régie par le présent livre disposent, pour satisfaire à l'obligation qui leur a été faite de quitter le territoire français, d'un délai de départ volontaire d'un mois à compter de la notification de la décision. / L'autorité administrative ne peut réduire le délai prévu au premier alinéa qu'en cas d'urgence et ne peut l'allonger qu'à titre exceptionnel. ".

9. Il résulte de ce qui a été exposé au point 7, s'agissant notamment de la nature de l'infraction commise et de son caractère récent, que le comportement personnel de l'intéressé représente, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société, qui justifie l'urgence à l'éloigner. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision en litige méconnaîtrait les dispositions de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et serait entachée d'erreur d'appréciation ne peut être accueilli.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :

10. Aux termes de l'article L. 251-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français édictée sur le fondement des 2° ou 3° de l'article L. 251-1 d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans. ".

11. Si la décision attaquée vise l'article L. 251-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, elle ne mentionne pas avec suffisamment de précisions les considérations de fait sur lesquelles le préfet de police s'est fondé, en particulier au regard de la circonstance qu'il est père d'une petite fille de quatre ans, pour fixer la durée de l'interdiction de circulation de M. A sur le territoire français à trente-six mois, soit la durée maximale prévue par l'article précité. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que cette décision est entachée d'un défaut de motivation et encourt ainsi l'annulation, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés à son encontre.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 22 juillet 2024 par laquelle le préfet de police lui a fait interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de trente-six mois.

Sur les conclusions relatives aux frais du litige :

13. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à M. A d'une somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de police du 22 juillet 2024 est annulé en tant qu'il prononce à l'encontre de M. A une interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de trente-six mois.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C F A et au préfet de police.

Décision rendue le 6 août 2024.

La magistrate désignée,

I. OSTYNLa greffière,

D. PERMALNAICK

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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