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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2420657

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2420657

vendredi 9 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2420657
TypeDécision
PublicationC
Avocat requérantSYMCHOWICZ WEISSBERG ET ASSOCIES

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Paris a été saisi en référé par Mme A C, médecin du travail, pour demander la suspension de son licenciement pour insuffisance professionnelle prononcé le 19 juin 2024 par le président de l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE). La requérante invoque l'urgence, notamment la perte de rémunération et l'impact sur ses droits à la retraite, ainsi que plusieurs moyens de fond, dont l'incompétence de l'auteur de l'acte, l'absence d'avis de la formation spécialisée en santé, sécurité et conditions de travail (F3SCT) et l'irrégularité de la procédure disciplinaire. Le juge des référés a rejeté la demande de suspension, estimant qu'aucun des moyens soulevés n'était de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision de licenciement. La décision s'appuie sur les dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, qui conditionne la suspension à l'urgence et à l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 29 juillet 2024 et 5 août 2024, Mme A C, représentée par Me Arvis, demande au juge des référés dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'écarter des débats les pièces adverses nos 2, 2, 3, 13, 18, 20, 22, 25, 26, 29, 30, 31, 33, 37, 38, 40, 42, 44, 47, 52, 53, 54, 55, 56, 57, 59, 63 à 82, 84, 87 à 92, 96, 99, 101, 102 et 104 produites par l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 19 juin 2024 par laquelle le président de l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement l'a licenciée pour insuffisance professionnelle ;

3°) d'enjoindre à l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement de la réintégrer dans ses fonctions dans un délai de quinze jours à compter de la décision à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'urgence :

- elle est caractérisée dès lors que la décision la prive de sa rémunération, qu'elle n'a aucune autre ressource financière et qu'elle a des charges mensuelles à hauteur de plus de 2 900 euros ; la circonstance qu'elle puisse bénéficier d'un indemnité ou d'une allocation d'aide au retour à l'emploi est sans incidence ; de plus, la décision contestée cause un préjudice grave et immédiat à sa situation professionnelle puisqu'âgée de 63 ans, la perspective de retrouver un emploi équivalent n'est pas évidente et la décision litigieuse fait obstacle à ce qu'elle dispose des trimestres nécessaires pour bénéficier d'une retraite à taux plein ;

- il n'y a aucune urgence à maintenir l'exécution de la décision litigieuse ; la pénurie importante des médecins du travail dans la fonction publique commande de la maintenir dans ses fonctions ; la circonstance qu'elle ait déposé une plainte pour harcèlement moral ne fait pas obstacle à la suspension de son licenciement et à sa réintégration ;

En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :

- la décision est entachée d'incompétence ; l'avis de la F3SCT étant défavorable, seul le ministre était compétent pour prononcer son licenciement, en application de l'alinéa 6 de l'article 11-1 du décret du 28 mai 1982 ;

- la décision contestée est entachée d'un vice de forme en l'absence d'avis de la F3SCT locale en méconnaissance de l'alinéa 6 de l'article 11-1 du décret du 28 mai 1982 ; ce vice de procédure l'a privée d'une garantie ;

- elle est entachée d'un vice de procédure compte tenu de l'irrégularité de la composition de la commission consultative paritaire ; ce vice de procédure l'a privée d'une garantie et est de nature à influencer le sens de la décision attaquée ;

- elle méconnait les droits de la défense ; un nombre important de pièces communiquées en défense dans le cadre du recours contentieux ne lui avait pas été communiqué avec son entier dossier, préalablement à la réunion de la commission consultative paritaire ; il convient d'écarter ces pièces de la présente instance dès lors qu'elles n'ont pas été débattues lors de la procédure préalable ; le président de la commission a fait pression sur l'ensemble des membres avant de la faire entrer dans la salle ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation ; il ne peut lui être reproché d'avoir demandé un changement d'organisation et de ne plus être rattachée à la direction des ressources humaines afin de respecter ses obligations déontologiques ; au regard de son indépendance professionnelle, il ne peut lui être reproché d'avoir pris des décisions sans validation ni information de la direction ; la dégradation des relations avec la direction est imputable à cette dernière ; elle n'a pas tenu de propos désobligeants à l'égard de ses collègues ; il ne peut lui être reproché d'avoir présenté des projets de réorganisation qui ne convenaient pas aux attentes de l'institut dès lors que ces attentes ne lui ont jamais été présentées ; elle n'est pas responsable des prétentions salariales des médecins qu'elle a proposé de recruter ; elle a remis le rapport d'activité de l'année 2021 quinze jours avant la F3SCT et celui-ci ne nécessite aucune coordination avec la direction ; l'intérêt du rapport a été souligné par les organisations syndicales ; elle ne s'est jamais opposé à la transmission des rapports annuels des médecins à la direction des ressources humaines ; elle est libre d'assurer les visites médicales, en qualité de médecin du travail du centre, en téléconsultation ; sa participation à l'ensemble des réunions et des groupes de travail de l'institut est matériellement impossible ; elle a priorisé les sujets, s'est rendue disponible pour des échanges et a fait participer d'autres médecins lorsqu'elle ne pouvait être présente ; le rapport d'inspection hygiène et sécurité du 29 mars 2024 révèle une insuffisance de coordination entre les médecins et les services de prévention et non une carence grave dans la coordination des médecins du travail ; elle pouvait orienter les agents vers une association pour un accompagnement psychologique dès los que ces prestations étaient différentes de celles assurées par le marché public passé par l'institut ; elle a exercé pleinement ses fonctions, aucun des griefs qui lui sont reprochés ne révèle une insuffisance professionnelle ; le rapport d'enquête du 20 mai 2023 ainsi que le compte-rendu de la F3SCT soulignent son investissement et la qualité de son travail ; elle a été mise en difficulté par l'institut dont elle a suppléé les carences.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 août 2024, l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement conclut :

- au rejet de la requête ;

- à ce que soit mis à la charge de Mme C une somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que la condition d'urgence n'est pas remplie et que les moyens invoqués ne sont pas de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 29 juillet 2024 sous le numéro 2420655 par laquelle Mme C demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de la santé publique ;

- le décret n° 82-453 du 28 mai 1982 relatif à l'hygiène et à la sécurité du travail ainsi qu'à la prévention médicale dans la fonction publique modifié ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme B pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de M. Lemieux, greffier d'audience, Mme B a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Bourgeois, représentant Mme C, par lesquelles elle a conclu aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- les observations de Me Saint-Supéry, représentant l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ; elle a également fait valoir que :

- la note de service de 2014 relative à la composition de la commission consultative paritaire demeure applicable bien qu'elle soit antérieure à la fusion de l'INRA et de l'IRSTEA ;

- le collège ITA de cette commission est compétent pour connaitre des situations des personnels administratifs ;

- les droits de la défense n'ont pas été méconnus ; l'ensemble des pièces produites devant le tribunal est relatif aux motifs de la décision et était en possession de Mme C ; de plus, ni les propos du président de la commission, ni la présence des experts syndicaux ou administratif n'ont été contraires au droit de la défense ; la présence silencieuse des secrétaires de séance n'a pas pu influencer les membres de la commission.

Mme B a interrogé les parties sur les conditions de poursuite des relations contractuelles depuis la notification de la décision de licenciement ainsi qu'en cas de suspension de celle-ci.

- Mme C a indiqué qu'elle a finalisé ses rapports d'activité et qu'elle continue d'assurer ses fonctions ; selon elle, une fois ses missions clarifiées, il n'existait aucun obstacle à la poursuite de son contrat ;

- Me Saint-Supéry a soutenu qu'il existait un profond désaccord entre la requérante et son employeur sur ses missions ; le rapport de l'enquête administrative relative au harcèlement moral conclut qu'il aurait été nécessaire de mettre fin plus tôt à la relation de travail.

A l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction a été différée au 7 août à 18 heures, en application de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.

Par un mémoire, enregistré le 7 août 2024, Mme C, représentée par Me Arvis, conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 7 août 2024, l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement conclut au rejet de la requête. Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 du même code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

2. Il résulte de ces dispositions que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

3. Mme C a été recrutée dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée par l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement à compter du 1er juin 2021 en qualité de médecin du travail coordonnatrice nationale. Par une décision du 19 juin 2024, le directeur de l'institut l'a licenciée pour insuffisances professionnelles. Cette décision prive l'intéressée de son unique rémunération alors qu'elle justifie avoir des charges mensuelles de plus de 2 900 euros. Toutefois, d'une part, le contexte général de pénurie des médecins et notamment des médecins de prévention est favorable à Mme C pour trouver un nouvel emploi, eu égard à ses qualifications et nonobstant son âge. D'autre part, le licenciement de la requérante est intervenu dans un contexte de désaccord profond entre elle et la direction de l'institut sur la nature de ses missions et ses conditions d'exercice, désaccord constant depuis sa prise de fonctions. De plus, au cours de l'audience publique, Mme C a indiqué que les relations contractuelles ne pourraient se poursuivre qu'à la condition que ses missions soient clarifiées, point sur lequel les parties ne sont jamais parvenues à s'entendre. Dans ces conditions, eu égard à la situation de la requérante et à l'intérêt général qui s'attache au fonctionnement de l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement, la condition d'urgence justifiant que l'exécution de cette décision soit suspendue, condition qui doit être appréciée objectivement et globalement, n'est, en l'espèce, pas satisfaite.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les moyens relatifs à l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée, que les conclusions à fin de suspension présentées par Mme C ne peuvent qu'être rejetées.

5. Les conclusions tendant à ce que les pièces nos 2, 2, 3, 13, 18, 20, 22, 25, 26, 29, 30, 31, 33, 37, 38, 40, 42, 44, 47, 52, 53, 54, 55, 56, 57, 59, 63 à 82, 84, 87 à 92, 96, 99, 101, 102 et 104 produites par l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement soient écartées des débats peuvent être rejetées dès lors que ces pièces ne fondent pas la présente ordonnance.

6. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que Mme C demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de cette dernière la somme demandée par l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement sur le fondement des mêmes dispositions.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A C et à l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement.

Fait à Paris, le 9 août 2024.

La juge des référés,

L. B

La République mande et ordonne au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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