mardi 20 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2421424 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | LE GALL |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 7 août 2024, Mme C E, représentée par Me Le Gall, demande au juge des référés :
1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'ordonner la suspension de la décision implicite née le 9 juin 2024, par laquelle le directeur l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a refusé de lui accorder le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;
3°) d'enjoindre à titre principal, au directeur de l'OFII de lui rétablir le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, dans un délai de sept jours à compter de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 800 euros à verser à Me Le Gall sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle et à lui verser directement sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative en cas de rejet de sa demande d'admission à l'aide juridictionnelle.
Elle soutient que :
En ce qui concerne la condition d'urgence :
- elle est satisfaite dès lors que la privation de toutes conditions matérielles d'accueil produit des effets graves et immédiats sur la situation quotidienne de la requérante puisqu'elle ne peut subvenir à ses besoins essentiels ni à ceux de son enfant en bas âge ;
En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la délibération :
- la décision litigieuse est entachée d'un défaut de motivation ;
- la décision méconnait les dispositions de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 13 août 2024, le directeur général de l'office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête et de l'ensemble des conclusions.
Le directeur général de l'office français de l'immigration et de l'intégration fait valoir que la requête est irrecevable en raison de l'existence d'un recours au fond spécifique prévu par les dispositions de l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui prévoit que le juge de l'excès de pouvoir doit statuer dans un délai de quinze jours, et que la condition d'urgence n'est pas remplie.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée sous le numéro 2421426 par laquelle Mme E demande l'annulation de la décision litigieuse.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Ho Si Fat, président de section, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Cuti, greffière d'audience, ont été entendus :
- le rapport de M. Ho Si Fat, juge des référés,
- les observations orales de Me Faoussi, substituant Me Le Gall représentant la requérante.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme E, ressortissante sénégalaise, née le 1er janvier 1995, mère d'un enfant mineur né le10 octobre 2022, a déposé une demande d'asile le 22 août 2022 qui a été placée en procédure " Dublin " puis a accepté les conditions matérielles d'accueil proposées par l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) en août 2022. Par un arrêté du 15 novembre 2022, le préfet de police a décidé du transfert de Mme E aux autorités espagnoles responsables de l'examen de sa demande d'asile. Par une décision du 22 mars 2024, le préfet de police a délivré à Mme E une attestation de demande d'asile en procédure normale. Par courrier du 9 avril 2024, Mme E a sollicité le rétablissement des conditions matérielles d'accueil auprès de l'OFII. La requérante demande au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision implicite née le 9 juin 2024 par laquelle le directeur de l'OFII a refusé de lui rétablir le bénéfice des conditions matérielles d'accueil.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".
3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer, en application des dispositions citées ci-dessus, l'admission provisoire de Mme E au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :
4. Aux termes de l'article L. 555-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version issue de la modification apportée par le 1° du IV de l'article 72, de la loi du 26 janvier 2024 : " Les décisions qui refusent, totalement ou partiellement, au demandeur d'asile le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ou qui y mettent fin, totalement ou partiellement, peuvent être contestées devant le tribunal administratif selon la procédure prévue à l'article L. 921-1 ". Aux termes de l'article L. 921-1 de ce code : " Lorsqu'une disposition du présent code prévoit qu'une décision peut être contestée selon la procédure prévue au présent article, le tribunal administratif peut être saisi dans le délai de sept jours à compter de la notification de la décision. Sous réserve de l'article L. 921-4, il statue dans un délai de quinze jours à compter de l'introduction du recours ". Aux termes de l'article 86 de la loi du 26 janvier 2024, l'article 72 entre en vigueur à une date fixée par décret en conseil d'Etat. Le décret du 14 juillet 2024 pris pour l'application de cette loi est entré en vigueur au lendemain de sa publication.
5. Si une décision de refus de bénéfice des conditions matérielles d'accueil peut désormais être contestée par la procédure spéciale instituée par l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par laquelle le juge administratif doit statuer dans un délai de 15 jours, les dispositions précitées ne sont entrées en vigueur qu'à compter du 15 juillet 2024 et pour les décisions prises à compter de cette date. Par suite, la requête de Mme E présentée contre une décision implicite de rejet du 9 juin 2024 est recevable et la fin de non-recevoir opposée en défense doit être écartée.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
6. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
En ce qui concerne l'urgence :
7. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant d'octroyer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à un demandeur d'asile, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond ou la décision prise sur recours administratif préalable obligatoire, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire, à la date à laquelle le juge des référés se prononce. La gravité des conséquences, pour le demandeur d'asile, de la privation des mesures prévues par la loi, afin de lui garantir des conditions matérielles d'accueil décentes jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande, s'apprécie compte tenu notamment de son âge, de son état de santé ou de sa situation de famille.
8. Pour justifier de l'urgence à suspendre l'exécution de la décision par laquelle l'OFII a refusé de lui rétablir le bénéfice des conditions matérielles d'accueil le 9 juin 2024, Mme E, fait valoir que cette décision la place elle et son fils B D âgé de moins de deux ans, dans une situation d'extrême précarité dès lors qu'ils sont isolés en France et que la décision en litige les prive de toute ressource, et ce alors qu'elle ne peut pas exercer d'activité professionnelle. Dans ces conditions la condition tenant à l'urgence est satisfaite.
Sur les conclusions à fin de suspension de la décision implicite de rejet :
9. Aux termes de l'article L. 551-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Il est mis fin, partiellement ou totalement, aux conditions matérielles d'accueil dont bénéficie le demandeur, dans le respect de l'article 20 de la directive 2013/33/ UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale, dans les cas suivants : () 3° Il ne respecte pas les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes () Lorsque la décision mettant fin aux conditions matérielles d'accueil a été prise en application des 1°, 2° ou 3° du présent article et que les raisons ayant conduit à cette décision ont cessé, le demandeur peut solliciter de l'Office français de l'immigration et de l'intégration le rétablissement des conditions matérielles d'accueil. L'office statue sur la demande en prenant notamment en compte la vulnérabilité du demandeur ainsi que, le cas échéant, les raisons pour lesquelles il n'a pas respecté les obligations auxquelles il avait consenti au moment de l'acception initiale des conditions matérielles d'accueil ". Aux termes de l'article 20 de la directive du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres peuvent limiter ou, dans des cas exceptionnels et dûment justifiés, retirer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil lorsqu'un demandeur : () b) ne respecte pas l'obligation de se présenter aux autorités, ne répond pas aux demandes d'information ou ne se rend pas aux entretiens personnels concernant la procédure d'asile dans un délai raisonnable fixé par le droit national () En ce qui concerne les cas visés aux points a) et b), lorsque le demandeur est retrouvé ou se présente volontairement aux autorités compétentes, une décision dûment motivée, fondée sur les raisons de sa disparition, est prise quant au rétablissement du bénéfice de certaines ou de l'ensemble des conditions matérielles d'accueil retirées ou réduites () 5. Les décisions portant limitation ou retrait du bénéfice des conditions matérielles d'accueil () sont prises au cas par cas, objectivement et impartialement et sont motivées. Elles sont fondées sur la situation particulière de la personne concernée, en particulier dans le cas des personnes visées à l'article 21, compte tenu du principe de proportionnalité. Les États membres assurent en toutes circonstances l'accès aux soins médicaux conformément à l'article 19 et garantissent un niveau de vie digne à tous les demandeurs () ". Aux termes de l'article
L. 522-3 du même code : " L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier () les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs () ".
10. A l'état de l'instruction le moyen tiré de ce que la décision n'a pas pris en compte la particulière vulnérabilité de la requérante souffrant de plusieurs pathologies sévères et de son fils, né en 2022, est propre à faire naître un doute sérieux quant à sa légalité.
11. Il résulte de tout ce qui précède que l'exécution de la décision implicite de rejet de la demande formée par Mme E née le 9 juin 2024, doit être suspendue.
Sur l'injonction :
12. La présente décision implique que l'Office français de l'immigration et de l'intégration rétablisse le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à Mme E dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, l'office du juge des référés interdisant que cette injonction soit rétroactive, sans qu'il y ait lieu de prononcer une astreinte.
Sur les frais de l'instance :
13. Sous réserve que Me Le Gall, avocate de Mme E, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, il y a lieu de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration le versement de la somme de 800 euros à Me Le Gall au titre des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article
L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision implicite née le 9 juin 2024 par laquelle le directeur de l'OFII a refusé de lui rétablir le bénéfice des conditions matérielles d'accueil est suspendue.
Article 2 : Il est enjoint à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de rétablir le bénéfice des conditions matérielles d'accueil de Mme E dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : Sous réserve que Me Le Gall, avocat de Mme E, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, l'Office français de l'immigration et de l'intégration versera la somme de 800 euros à Me Le Gall en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C E, à Me Le Gall, et au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration.
Fait à Paris, le 20 août 2024.
Le juge des référés,
F. Ho Si Fat
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.