jeudi 29 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2421999 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | TOMASI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 14 août 2024, Mme B A, représentée par Me Crombecque Vezinet, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté du 30 mai 2024 par lequel le préfet de police de Paris lui a retiré sa carte de séjour pluriannuelle ;
3°) d'enjoindre au préfet de police, à titre principal, de lui restituer sa carte de séjour pluriannuelle dans un délai de cinq jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 200 euros par jour de retard et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour durant cet examen ;
4°) d'enjoindre au préfet de police, à titre subsidiaire, de lui délivrer un titre de séjour temporaire d'un an l'autorisant à travailler ou, à défaut, de réexaminer sa situation, dans un délai de cinq jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 200 euros par jour de retard et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour durant cet examen ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros au bénéfice de son conseil au titre de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
- sa requête est recevable dès lors qu'elle a déposé un recours en annulation ;
- la condition d'urgence est remplie dès lors que l'urgence est présumée en cas de retrait d'un titre de séjour comme en l'espèce, qu'elle réside depuis 2008 en France et depuis 2015 en situation régulière, qu'elle se retrouve en situation de grande précarité et d'incertitude alors qu'elle est la mère célibataire d'une enfant de cinq ans et qu'elle se retrouve en situation irrégulière sur le territoire ce qui l'expose à une mesure d'éloignement et porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée ;
- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée dès lors que celle-ci est entachée d'incompétence faute de justification d'une délégation de signature régulièrement publiée, qu'elle insuffisamment motivée, qu'elle n'a pas été précédée d'un examen particulier de sa situation personnelle, qu'elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle, qu'elle est entachée d'inexactitude matérielle des faits et d'une erreur manifeste d'appréciation en raison de l'absence de caractérisation des faits reprochés sur les plans pénal et administratif, qu'elle est disproportionnée dans la mesure où le retrait de la carte de séjour n'est qu'une faculté ouverte par l'article L. 432-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'elle ne s'est pas vu délivrer de titre de séjour l'autorisant à travailler en dépit de sa situation personnelle et familiale, et qu'elle viole l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Vu
- les autres pièces du dossier ;
- la requête n° 2421983 enregistrée le 14 août 2024, par laquelle Mme A demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif a désigné M. Delesalle comme juge des référés sur le fondement de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Delesalle, juge des référés ;
- les observations de Me Crombecque Vezinet, avocate de Mme A, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens en précisant qu'elle dépend de sa famille pour subvenir à ses besoins, qu'elle n'a plus d'autorisation de travail pour faire fonctionner son salon de coiffure depuis le retrait de sa carte de séjour pluriannuelle et qu'elle n'a pas contesté la décision de fermeture de son salon faute que l'avocat la suivant accepte les dossiers à l'aide juridictionnelle ;
- les observations de Me Floret, avocate du préfet de police, qui conclut aux rejet de la requête en soutenant, d'une part, que la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que la présomption d'urgence se trouve renversée compte tenu de ce que le salon de coiffure de la requérante a été fermé en 2023, qu'elle n'a pas contesté cette fermeture, et qu'elle ne justifie d'aucun problèmes financiers liés au retrait de sa carte de séjour pluriannuelle, lequel n'a donc pas aggravé sa situation, et d'autre part, que les moyens invoqués ne sont pas propres à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision dès lors notamment que le signataire avait bien reçu une délégation de signature régulièrement publiée et que la matérialité des faits est établie par la fermeture de l'établissement de la requérante en dépit de la décision de " classement 61 " du procureur de la République car un tel classement n'est pas un classement sans suite mais signifie que la fermeture de l'établissement est privilégiée par rapport aux poursuites contre le contrevenant.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique du 22 août 2024.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, ressortissante togolaise née le 8 août 1988, et résidant de manière continue en France depuis 2008 selon ses déclarations, a bénéficié d'une carte de séjour pluriannuelle régulièrement renouvelée à compter de l'année 2015 dont la dernière était valable du 1er août 2023 au 31 juillet 2025. Le 6 juillet 2023, le département criminalité organisée de la direction de la sécurité de proximité de l'agglomération parisienne a effectué un contrôle de l'enseigne " Sylvie Art Haircut " exploitée par la société par actions simplifiée dont elle est la gérante. A cette occasion, il a été constaté que trois salariées employées de cet établissement étaient démunies d'autorisation de travail et en situation irrégulière au regard du droit au séjour. A la suite de ce contrôle, le préfet de police, après avoir invité Mme A à présenter ses observations, a décidé de procéder au retrait de sa carte de séjour pluriannuelle par un arrêté du 30 mai 2024 pris sur le fondement de l'article L. 432-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par la présente requête, Mme A demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de cette décision.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
3. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".
En ce qui concerne l'urgence :
4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
5. Mme A demandant la suspension de la décision retirant sa carte de séjour pluriannuelle, la condition d'urgence est présumée remplie. Cette présomption n'est renversée, en l'espèce, par aucune circonstance particulière, et notamment pas par celles invoquées par le préfet de police en défense tirées de la fermeture en 2023 du salon de coiffure exploité par la requérante sans que celle-ci ne conteste la mesure ou de l'absence de justification de l'aggravation de sa situation, notamment financière, en raison du retrait de sa carte de séjour pluriannuelle. Par suite, la condition d'urgence, au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, est remplie.
En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée :
6. En l'état de l'instruction, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
7. Il résulte des points 5 et 6 qu'il y a lieu de suspendre l'exécution de l'arrêté du 30 mai 2024 par lequel le préfet de police a retiré sa carte de séjour pluriannuelle à Mme A.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
8. L'exécution de la présente ordonnance suspendant l'exécution de la décision de retrait de la carte de séjour pluriannuelle de Mme A entraîne nécessairement la remise en vigueur de la décision de délivrance de cette carte, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de la décision litigieuse. Il appartient, par voie de conséquence, au préfet de police de restituer à titre provisoire sa carte de séjour pluriannuelle à Mme A et il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans un délai de sept jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sans qu'il ne soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte. Il n'y a pas lieu, dès lors, de faire droit aux conclusions de la requérante tendant à la délivrance d'une autorisation provisoire de séjour.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :
9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Crombecque Vezinet, avocate de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Crombecque Vezinet d'une somme de 800 euros au titre des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme A est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : L'exécution de l'arrêté du 30 mai 2024 du préfet de police est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint au préfet de police de restituer à Mme A sa carte de séjour pluriannuelle dans un délai de sept jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 4 : L'Etat versera à Me Crombecque Vezinet la somme de 800 euros au titre des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A, à Me Crombecque Vezinet et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressée au préfet de police de Paris.
Fait à Paris, le 29 août 2024.
Le juge des référés,
H. Delesalle
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision./1