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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2423261

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2423261

jeudi 16 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2423261
TypeDécision
PublicationC
Avocat requérantCABINET DE LA GRANGE ET FITOUSSI AVOCATS (SELARL)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 30 août 2024 et le 27 novembre 2024, M. B A, représenté par Me Robertiere, demande au juge des référés :

1°) de mettre à la charge de l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) une provision à lui verser d'un montant de 717 838 euros en application de l'article R. 541-1 du code de justice administrative ;

2°) de mettre à la charge de l'ONIAM la somme de 3 500 euros au titre des frais de justice ainsi que les dépens de l'instance.

Il soutient que :

* la solidarité nationale doit être mise en œuvre dès lors que le dommage est anormal et grave ;

* s'agissant des préjudices temporaires :

- le déficit fonctionnel temporaire donne lieu à une provision de 10 000 euros ;

- les souffrances endurées, une provision de 15 000 ;

- le préjudice esthétique temporaire, une provision de 2 500 euros ;

- l'aide temporaire par tierce personne, une provision de 47 000 euros ;

* s'agissant des préjudices permanents :

- le déficit fonctionnel permanent donne lieu à une provision de 75 000 euros ;

- le préjudice esthétique permanent, une provision de 3 500 euros ;

- le préjudice sexuel, une provision de 3 000 euros ;

- le préjudice d'agrément, une provision de 2 500 euros ;

- l'aide par tierce personne permanente, une provision de 47 520 euros au 25 septembre 2024 ;

- les frais de logement adapté, une provision de 458 350 euros.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 18 octobre et 24 décembre 2024, l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par Me Fitoussi, conclut à ce qu'il soit mis à la charge de la solidarité nationale une provision limitée à la somme de 105 356,80 euros et au rejet du surplus des conclusions de la requête.

Il soutient que :

- il ne conteste pas la mise en œuvre de la solidarité nationale ;

- le déficit fonctionnel temporaire ne saurait excéder 6 356,80 euros ;

- le préjudice d'agrément n'est pas caractérisé ;

- le montant demandé au titre de l'aide à tierce personne n'est pas établi, compte tenu des aides perçues ;

- le montant demandé au titre du logement adapté n'est pas établi.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Weidenfeld pour statuer sur les demandes de référé.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, né le 4 juillet 1959, a réalisé un électromyogramme le 9 août 2018 à la suite de lombalgies. Cet examen a révélé un rétrécissement canalaire serré majeur au niveau L4 L5. Une intervention chirurgicale ayant pour objet la réalisation d'un recalibrage canalaire a en conséquence été pratiquée le 16 octobre 2018, au centre hospitalier Sainte-Anne, établissement dépendant de l'Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP). M. A a présenté dès le 18 octobre 2018 un déficit moteur distal des deux membres inférieurs s'aggravant dans la journée. L'imagerie par résonance magnétique du rachis lombaire réalisée le même jour en urgence a objectivé une collection épidurale postérieure responsable de sténoses canalaires serrées sur plusieurs étages. Une reprise chirurgicale a été pratiquée en urgence pour évacuer un hématome épidural compressif. Les suites opératoires ont été marquées par une paraplégie, dont l'évolution a été favorable. Saisi par M. A, le juge des référés a ordonné une expertise, par ordonnance du 16 janvier 2023. L'expert a déposé son rapport le 3 juin 2023. Par la présente requête, M. A demande au juge des référés de condamner l'ONIAM à lui verser une provision d'un montant de 717 838 euros.

2. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie ".

Sur la mise en œuvre de la solidarité nationale :

3. Aux termes du II de l'article 1142-1 du code de la santé publique : " II. - Lorsque la responsabilité d'un professionnel, d'un établissement, service ou organisme mentionné au I ou d'un producteur de produits n'est pas engagée, un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, et, en cas de décès, de ses ayants droit au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire. / Ouvre droit à réparation des préjudices au titre de la solidarité nationale un taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique supérieur à un pourcentage d'un barème spécifique fixé par décret ; ce pourcentage, au plus égal à 25 %, est déterminé par ledit décret. ". Aux termes de l'article D. 1142-1 du même code : " Le pourcentage mentionné au dernier alinéa de l'article L. 1142-1 est fixé à 24 %. / Présente également le caractère de gravité mentionné au II de l'article L. 1142-1 un accident médical, une affection iatrogène ou une infection nosocomiale ayant entraîné, pendant une durée au moins égale à six mois consécutifs ou à six mois non consécutifs sur une période de douze mois, un arrêt temporaire des activités professionnelles ou des gênes temporaires constitutives d'un déficit fonctionnel temporaire supérieur ou égal à un taux de 50 %. / A titre exceptionnel, le caractère de gravité peut être reconnu : / 1° Lorsque la victime est déclarée définitivement inapte à exercer l'activité professionnelle qu'elle exerçait avant la survenue de l'accident médical, de l'affection iatrogène ou de l'infection nosocomiale ; / 2° Ou lorsque l'accident médical, l'affection iatrogène ou l'infection nosocomiale occasionne des troubles particulièrement graves, y compris d'ordre économique, dans ses conditions d'existence ".

4. D'une part, il résulte du II de l'article L. 1142-1 et de l'article D. 1142-1 du code de la santé publique que l'ONIAM doit assurer, au titre de la solidarité nationale, la réparation de dommages résultant directement d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins à la condition qu'ils présentent un caractère d'anormalité au regard de l'état de santé du patient comme de l'évolution prévisible de cet état.

5. Lorsque les conséquences de l'acte médical ne sont pas notablement plus graves que celles auxquelles le patient était exposé par sa pathologie en l'absence de traitement, elles ne peuvent être regardées comme anormales sauf si, dans les conditions où l'acte a été accompli, la survenance du dommage présentait une probabilité faible. Pour apprécier le caractère faible ou élevé du risque dont la réalisation a entraîné le dommage, il y a lieu de prendre en compte la probabilité de survenance d'un événement du même type que celui qui a causé le dommage et entraînant une invalidité grave ou un décès. Une probabilité de survenance du dommage qui n'est pas inférieure ou égale à 5 % ne présente pas le caractère d'une probabilité faible, de nature à justifier la mise en œuvre de la solidarité nationale.

6. En l'espèce, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que l'accident médical non fautif survenu lors de l'intervention du 16 octobre 2018 résulte de la présence d'un hématome épidural qui présente une probabilité de survenance inférieure à 4%. La condition d'anormalité doit par suite être regardée comme remplie.

7. D'autre part, il résulte de l'instruction que l'hématome épidural a causé un syndrome partiel de la queue de cheval, des troubles vésico-sphinctériens et sexuels et des souffrances physiques et psychiques post consolidation correspondant à un déficit fonctionnel permanent évalué par l'expert à 45%. La condition de gravité doit par conséquent être tenue pour remplie.

8. Par suite, l'obligation dont se prévaut M. A à l'égard de l'ONIAM présente le caractère d'une créance non sérieusement contestable dans son principe, ce que ne conteste pas au demeurant l'ONIAM.

Sur la provision :

9. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que l'état de santé de M. A est consolidé au 25 juin 2021.

En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux :

S'agissant des préjudices patrimoniaux temporaires :

10. Lorsque le juge administratif indemnise la victime d'un dommage corporel du préjudice résultant pour elle de la nécessité de recourir à l'aide d'une tierce personne dans les actes de la vie quotidienne, il détermine d'abord l'étendue de ces besoins d'aide et les dépenses nécessaires pour y pourvoir. Il fixe, ensuite, le montant de l'indemnité qui doit être allouée par la personne publique responsable du dommage, en tenant compte des prestations dont, le cas échéant, la victime bénéficie par ailleurs et qui ont pour objet la prise en charge de tels frais.

11. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que l'état de santé de la victime en lien avec le dommage qu'elle a subi, a rendu nécessaire une assistance quotidienne par tierce personne non spécialisée à raison de 5 heures le 1er janvier et le 31 décembre 2018, de 5 heures le 19 et le 20 janvier 2019, de 4 heures par jour du 26 janvier au 18 mai 2019, de 3 heures 30 minutes par jour du 19 mai au 31 décembre 2019 et, enfin, de 3 heures par jour du 1er janvier 2020 au 24 juin 2021. Toutefois, M. A soutient qu'il perçoit l'allocation personnalisée d'autonomie prévue par l'article L. 132-1 du code de l'action sociale et des familles, sans en indiquer le montant et sans produire la décision lui accordant cette aide. Il produit par ailleurs la décision du département des Hauts-de-Seine du 11 février 2021 lui accordant l'aide sociale pour la prise en charge des frais d'aide ménagère prévue par l'article L. 113-1 du code de l'action sociale et des familles, pour la période du 1er octobre 2020 au 30 septembre 2023, ainsi que des factures du CCAS de Chatenay Malabry mentionnant une participation de l' " ASPA ". Dans ces conditions, dès lors que l'étendue des aides sociales ayant pour objet la prise en charge des frais relatif à l'aide d'une tierce personne dans les actes de la vie quotidienne dont bénéficie M. A ne peut être précisément déterminée, l'obligation dont se prévaut M. A à ce titre n'est pas suffisamment certaine pour pouvoir être regardée comme non sérieusement contestable dans son montant. Sa demande de provision à ce titre ne peut qu'être rejetée.

S'agissant des préjudices permanents :

Quant à l'aide par tierce personne permanente :

12. Pour le même motif que celui énoncé au point 11, la demande de provision de M. A présentée à ce titre ne peut qu'être rejetée.

Quant aux frais de logement adapté :

13. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que l'état consolidé de M. A nécessite un logement adapté à une personne à mobilité réduite. M. A sollicite une provision de 458 350 euros au titre de ce préjudice. Toutefois en produisant 4 annonces de vente de logement dont il soutient qu'ils seraient adaptés à sa situation, il n'établit pas avec un degré suffisant de certitude l'existence de l'obligation dont il se prévaut à ce titre. Sa demande de provision sur ce poste de préjudice ne peut qu'être rejetée.

En ce qui concerne les préjudices extra patrimoniaux :

S'agissant des préjudices temporaires :

Quant au déficit fonctionnel temporaire :

14. Il résulte de l'instruction que le déficit fonctionnel temporaire de M. A a été évalué par le rapport d'expertise à 100% du 19 octobre 2018 au 25 janvier 2019, déduction faite des jours où il aurait été hospitalisé si l'accident médical ne s'était pas produit, à 75% du 26 janvier au 18 mai 2019, à 55% du 19 mai au 31 décembre 2019 et à 50% du 1er janvier au 24 juin 2021. Il en résulte que l'existence de l'obligation dont se prévaut M. A au titre du déficit fonctionnel temporaire n'est pas sérieusement contestable jusqu'à concurrence d'un montant de 7 866 euros.

Quant aux souffrances endurées :

15. Il résulte de l'instruction que les souffrances endurées ont été évaluées par l'expert à 5,5 sur 7. L'existence de l'obligation dont se prévaut le requérant à ce titre n'est, par suite, pas sérieusement contestable jusqu'à concurrence d'un montant de 13 500 euros.

Quant au préjudice esthétique temporaire :

16. Il résulte de l'instruction que l'expert a évalué ce poste de préjudice à 4,5 sur 7, en raison de la nécessité pour le requérant d'effectuer tous les actes de la vie courante en fauteuil roulant pendant les 6 premiers mois de sa convalescence. L'existence de l'obligation dont se prévaut le requérant à ce titre n'est, par suite, pas sérieusement contestable jusqu'à concurrence d'un montant de 2 500 euros.

S'agissant des préjudices permanents :

Quant au déficit fonctionnel permanent :

17. Il résulte de l'instruction que l'hématome épidural a causé un syndrome partiel de la queue de cheval, des troubles vésico-sphinctériens et sexuels et des souffrances physiques et psychiques post consolidation correspondant à un déficit fonctionnel permanent évalué par l'expert à 45%. L'existence de l'obligation dont se prévaut le requérant à ce titre n'est, par suite, pas sérieusement contestable jusqu'à concurrence d'un montant de 73 500 euros.

Quant au préjudice esthétique permanent :

18. Il résulte de l'instruction que l'expert a évalué le préjudice esthétique permanent du requérant à 3 sur 7 correspondant à des troubles persistants de la marche. L'existence de l'obligation dont se prévaut le requérant à ce titre n'est par suite pas sérieusement contestable jusqu'à concurrence d'un montant de 3 500 euros.

Quant au préjudice sexuel :

19. Il résulte de l'instruction que M. A est atteint de troubles sexuels, de la libido, de l'anérection et d'anéjaculation. L'existence de l'obligation dont se prévaut le requérant à ce titre n'est, par suite, pas sérieusement contestable jusqu'à concurrence d'un montant de 3 000 euros.

Quant au préjudice d'agrément :

20. Il résulte de l'instruction que l'expert a relevé à ce titre que l'état de M. A emporte des limitations de ses activités avec ses petits-enfants. L'existence de l'obligation dont se prévaut le requérant à ce titre n'est, par suite, pas sérieusement contestable jusqu'à concurrence d'un montant de 2 500 euros.

21. Il résulte de tout ce qui précède que M. A est fondé à demander la mise à la charge de l'ONIAM d'une provision d'un montant de 106 366 euros.

Sur les frais liés au litige :

22. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'ONIAM la somme que demande le requérant au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'ONIAM versera à M. A une provision de 106 366 euros.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, à la caisse primaire d'assurance maladie de Paris et à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.

Fait à Paris, le 16 janvier 2025.

La juge des référés,

K. Weidenfeld

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2423261/6-1

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