jeudi 19 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2424748 |
| Type | Ordonnance |
| Avocat requérant | FALALA |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 17 septembre 2024 et le 18 septembre 2024, Mme F A agissant en son nom et au nom de ses deux filles mineures Mme E B et Mme C B, représentée par Me Djemaoun, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) d'enjoindre au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, de les prendre effectivement en charge en Ile-de-France au regard de la prise en charge médicale, de manière pérenne et adaptée avec un accompagnement social conforme aux dispositions des articles L. 345-2-2 et L. 345-2-3 du code de l'action sociale et des familles, sans délai, à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- sa requête n'a pas perdu son objet dès lors que l'orientation proposée au SAS de Bourgogne est incompatible avec son état de santé et celui de sa fille C qui doit être opérée des yeux dans trois semaines, que cela ne permettrait pas la continuité de la scolarité et des soins de celle-ci et qu'il n'est pas établi que le logement proposé serait adapté et pérenne et qu'à tout le moins il convient d'attendre le délai de trois semaines que l'opération se fasse ;
- la condition tenant à l'urgence est remplie dès lors qu'elle se trouve dans une situation d'extrême vulnérabilité, se trouvant sans ressources financières, à la rue avec deux enfants âgés de 4 et 5 ans dans des conditions climatiques pouvant causer leur décès ;
- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale au droit à un hébergement d'urgence, à l'intérêt supérieur de l'enfant, au principe de dignité de la personne humaine et au droit de ne pas être soumis à un traitement inhumain et dégradant.
Par un mémoire en défense, enregistré le 18 septembre 2024, le préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, représenté par Me Falala, conclut au non-lieu à statuer sur les conclusions aux fins d'injonction et au rejet des conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que la famille est prise en charge au sein du GL Center à Compter du 18 septembre 2024, et qu'elle sera orientée le 24 septembre 2024 en bus vers le SAS de Bourgogne-Franche-Comté.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'action sociale et des familles ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Delesalle pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique, tenue le 18 septembre 2024, ont été entendus :
- le rapport de M. Delesalle, juge des référés ;
- les observations de Me Djemaoun, représentant Mme A, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens et précise qu'elle est rendue hier soir 17 septembre au GL Events où elle est désormais orientée mais n'a pas été hébergée, que le préfet de la région d'Ile-de France, préfet de Paris, reconnaît lui-même que les SAS n'ont été institués qu'en vue des jeux Olympiques et que du fait de la fin de ceux-ci ils n'ont plus lieu d'être et un hébergement est nécessairement disponible à Paris, que la jeune C - et non E comme indiqué par erreur - doit subir une opération importante des yeux pour l'ablation de kystes dans trois semaines et il n'est pas établi et il n'est guère probable qu'elle puisse en bénéficier à Besançon et, compte tenu de ce fait, l'urgence demeure en dépit de la proposition faite par le préfet de la région d'Ile-de France, préfet de Paris ;
- et les observations de Me Goulard, se substituant à Me Falala, représentant le préfet de la région d'Ile-de France, préfet de Paris, qui conclut aux mêmes fins que ses écritures par les mêmes moyens en précisant que les SAS existaient dès avant les jeux Olympiques en raison de la saturation des dispositifs d'hébergement d'urgence en Ile-de-France, qu'aucun élément n'établit l'existence d'une opération de la jeune C dans un délai de trois semaines et ou que celle-ci serait urgente, qu'une prise en charge médiale de l'enfant est possible à Besançon ou en Bourgogne-Franche-Comté, que rien ne démontre que la SAS vers lequel la famille est orientée serait inadapté à sa situation, notamment d'un point de vue médical, et qu'à supposer même que la requête n'ait pas perdu son objet, en tout état de cause la condition d'urgence n'est plus remplie du fait de l'offre de prise en charge au GL Events et au SAS de Bourgogne-Franche-Comté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, ressortissante ivoirienne née le 15 avril 1983, titulaire d'une carte de résident " parent d'enfant réfugié ", agissant en son nom personnel et au nom de ses deux filles mineures E et C B, lesquelles ont été reconnues réfugiées, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, de les prendre effectivement en charge en Ile-de-France au regard de la prise en charge médicale de C, de manière pérenne et adaptée avec un accompagnement social conforme aux dispositions des articles L. 345-2-2 et L. 345-2-3 du code de l'action sociale et des familles, sans délai, à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir.
2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".
3. Il résulte des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative que lorsqu'un requérant fonde son action sur la procédure particulière instituée à l'article L. 521-2 du code de justice administrative, il lui appartient de justifier de circonstances caractérisant une situation d'urgence qui implique, sous réserve que les autres conditions posées par l'article L. 521-2 soient remplies, qu'une mesure visant à sauvegarder une liberté fondamentale doive être prise dans les quarante-huit heures.
4. L'article L. 345-2 du code de l'action sociale et des familles prévoit que, dans chaque département, est mis en place, sous l'autorité du préfet, " un dispositif de veille sociale chargé d'accueillir les personnes sans abri ou en détresse ". Ce dispositif de veille sociale est, en Île-de-France, en vertu de l'article L. 345-2-1, mis en place à la demande et sous l'autorité du représentant de l'Etat dans la région sous la forme d'un dispositif unique. Aux termes de l'article L. 345-2-2 : " Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d'hébergement d'urgence. / Cet hébergement d'urgence doit lui permettre, dans des conditions d'accueil conformes à la dignité de la personne humaine et garantissant la sécurité des biens et des personnes, de bénéficier de prestations assurant le gîte, le couvert et l'hygiène, une première évaluation médicale, psychique et sociale, réalisée au sein de la structure d'hébergement ou, par convention, par des professionnels ou des organismes extérieurs et d'être orientée vers tout professionnel ou toute structure susceptibles de lui apporter l'aide justifiée par son état, notamment un centre d'hébergement et de réinsertion sociale, un hébergement de stabilisation, une pension de famille, un logement-foyer, un établissement pour personnes âgées dépendantes, un lit halte soins santé ou un service hospitalier. / L'hébergement d'urgence prend en compte, de la manière la plus adaptée possible, les besoins de la personne accueillie () ". Aux termes de l'article L. 345 2 3 : " Toute personne accueillie dans une structure d'hébergement d'urgence doit pouvoir y bénéficier d'un accompagnement personnalisé et y demeurer, dès lors qu'elle le souhaite, jusqu'à ce qu'une orientation lui soit proposée. Cette orientation est effectuée vers une structure d'hébergement stable ou de soins, ou vers un logement, adaptés à sa situation ". Aux termes de l'article L. 121-7 du même code : " Sont à la charge de l'Etat au titre de l'aide sociale : / () / 8° Les mesures d'aide sociale en matière de logement, d'hébergement et de réinsertion, mentionnées aux articles L. 345 1 à L. 345-3 () ".
4.Il appartient aux autorités de l'Etat, sur le fondement des dispositions citées au point 3, de mettre en œuvre le droit à l'hébergement d'urgence reconnu par la loi à toute personne sans abri qui se trouve en situation de détresse médicale, psychique ou sociale. Une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission peut faire apparaître, pour l'application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour la personne intéressée. Il incombe au juge des référés d'apprécier dans chaque cas les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée.
Sur les conclusions à fin de non-lieu présentées par le préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris :
5. Il résulte de l'instruction que le préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, a orienté Mme A et ses deux filles, à compter du 18 septembre 2024, vers le GL Events à Paris, en vue de leur hébergement jusqu'au 24 septembre 2024, date à laquelle elles seront orientées vers le SAS Bourgogne-France-Comté à Besançon, dans un hébergement adapté aux personnes en situation de handicap. Toutefois, dès lors que l'injonction sollicitée par la requérante tendait, ainsi qu'elle l'a rappelé dans son mémoire en réplique et à l'occasion de l'audience, à ce qu'un hébergement d'urgence leur soit proposé en Ile-de-France, l'orientation proposée par l'Etat ne prive pas la requête de son objet. Par suite, le préfet n'est pas fondé à soutenir que les conclusions à fin d'injonction de la requête seraient privées d'objet.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
6. Il résulte de l'instruction, et il n'est pas contesté, que Mme A et ses deux filles, nées respectivement les 16 mai 2019 et 24 décembre 2020, se trouvent actuellement dépourvues de domicile après avoir été hébergées dans le département de l'Aisne, et vivent à la rue en appelant régulièrement en vain le " 115 " en vue de leur hébergement d'urgence. Par ailleurs, il résulte de l'instruction, et notamment des documents médicaux produits que Mme A souffre d'une hernie discale et lombosciatalgie bilatérale, et d'une fracture du tibia gauche lui occasionnant des difficultés à marcher et des douleurs importantes, et qu'elle bénéficie d'une carte mobilité inclusion (CMI), alors que la jeune C souffre de problèmes aux yeux et doit à ce titre subir une opération.
7. Il résulte toutefois également de l'instruction que, ainsi qu'il a été dit au point 5, le préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris, a, postérieurement à l'introduction de l'instance, orienté Mme A et ses deux filles, à compter du 18 septembre 2024, vers le GL Events à Paris, en vue de leur hébergement jusqu'au 24 septembre 2024, date à laquelle elles seront orientées vers le SAS Bourgogne-France-Comté à Besançon, dans un hébergement adapté aux personnes en situation de handicap. La requérante et ses filles bénéficient ainsi, à la date de la présente ordonnance, d'un hébergement ayant manifestement vocation à se pérenniser avec une prise en charge, et ne se trouvent plus contraintes de vivre dans la rue.
8. Mme A soutient néanmoins que l'orientation proposée, surtout dans un délai aussi restreint, n'est pas compatible avec son état de santé et avant tout celui de C dès lors que celle-ci doit subir une opération pour une ablation de kystes aux yeux dans " trois semaines ", sans que ne soit établie la possibilité pour elle de bénéficier d'un suivi médical adapté à Besançon, alors que sa scolarité entreprise à Paris serait compromise et plus généralement qu'il n'est pas établi que le logement proposé serait adapté et pérenne. Néanmoins, d'une part, Mme A n'apporte aucun élément de nature à établir qu'elle serait dans l'incapacité de se rendre à Besançon, les deux certificats médicaux des 31 mars 2023 et 28 août 2024 ne faisant état d'aucune contre-indication à un tel voyage et sa CMI n'y suffisant pas, et au demeurant, le SAS où elle doit être orientée est adapté aux personnes en situation de handicap. D'autre part, il ne résulte pas de l'instruction que la jeune C devrait se faire opérer dans un délai de trois semaines dès lors que le courrier rédigé le 27 juillet 2024 par un ophtalmologue se borne à indiquer qu'un traitement consistant dans l'ablation des kystes palpébraux est proposé à l'enfant et que le certificat médical du 28 août 2024 indique que celle-ci " doit se faire opérer d'1 cataracte ", sans mention dans l'un et l'autre cas d'une date même prévisionnelle quant à l'opération ou aux opérations envisagées, alors qu'aucun élément n'est par ailleurs apporté de nature à établir qu'une telle intervention serait exclue à Besançon ou dans des villes proches, et même que celle-ci devrait avoir lieu à bref délai ou serait impérative. Par ailleurs, il ne résulte pas davantage de l'instruction que les enfants seraient dans l'incapacité de suivre leur mère à Besançon, notamment pour un motif médical. Compte tenu de l'ensemble de ces circonstances, et quand bien même la jeune C est scolarisée à Paris et qu'aucune autre indication n'est donnée quant aux caractéristiques du logement vers lequel Mme A et ses filles sont orientées à Besançon, et à supposer même que les SAS n'aient été institués que dans la perspective des jeux Olympiques alors qu'ils sont finis, la condition d'urgence particulière prévue par l'article L. 521-2 du code de justice administrative, exigeant qu'une mesure visant à sauvegarder une liberté fondamentale doive être prise dans les quarante-huit heures ne peut être regardée, à la date de la présente ordonnance, comme remplie. En outre, eu égard aux mesures déjà prises par le préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris telles que rappelées au point 7, aucune carence caractérisée de l'Etat dans l'accomplissement de sa mission d'hébergement d'urgence des personnes se trouvant en situation de détresse médicale, psychique ou sociale ne peut davantage être retenue.
9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'injonction présentées par Mme A en son nom personnel et au nom de ses deux filles, doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête de Mme A, présentée en son nom personnel et au nom de ses deux filles E et C B, est rejetée.
Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme F A et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.
Copie en sera adressée au préfet de la région d'Ile-de-France, préfet de Paris.
Fait à Paris, le 19 septembre 2024.
Le juge des référés,
H. Delesalle
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui la concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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