jeudi 10 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2425320 |
| Type | Ordonnance |
| Avocat requérant | SYMCHOWICZ WEISSBERG ET ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 23 septembre 2024, la société Ingeneria Projet, représentée par Me Bornicat, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler la procédure de passation des lots n° 34, 36, 37, 38, 39 et 40 du marché pour la fourniture à France Travail de prestations de services d'insertion professionnelle auprès des personnes à la recherche d'un emploi de type " Un emploi stable " ;
2°) d'enjoindre à France Travail de reprendre la procédure de consultation, à titre principal, ab initio et, à titre subsidiaire, au stade de l'analyse des offres ;
3°) de mettre à la charge de France Travail les entiers dépens ainsi que la somme de 7 197,90 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- les attributaires des lots n° 34, 36 et 37 ont obtenu la note de 0/10 au titre du contenu, de la durée et de la méthodologie des entretiens, et que leurs offres auraient, par suite, dû être écartées comme irrégulières ou, à tout le moins, inappropriées ;
- sa notation anormalement basse est le résultat d'un manque partialité dans l'analyse des offres.
Par un mémoire en défense enregistré le 3 octobre 2024, l'établissement public France Travail, représenté par Me Letellier, conclut au rejet de la requête et demande au tribunal de mettre à la charge de la société Ingeneria Projet la somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- le moyen tiré du caractère irrégulier ou inapproprié des offres retenues pour les lots n° 34, 36 et 37 est inopérant à l'encontre de la procédure relative aux lots n° 38 à 40 ;
- les moyens de la société requérante sont, au moins partiellement, irrecevables ;
- les moyens de la société requérante ne sont pas fondés.
Par un mémoire enregistré le 3 octobre 2024, l'établissement public France Travail, représenté par Me Letellier, a produit des pièces non soumises au contradictoire, en application de l'article R. 611-30 du code de justice administrative.
Par un mémoire enregistré le 7 octobre 2024, la société AKSIS, représentée par Me Maurel, conclut au rejet de la requête et demande au tribunal de mettre à la charge de la société Ingeneria Projet la somme de 3 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
La société Aksis soutient que :
- les moyens de la requête ne sont pas fondés ;
- en tout état de cause, les manquements invoqués par la requérante ne sont pas tous susceptibles de l'avoir lésée ou ne risquent pas tous de la léser.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la commande publique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. A en application de l'article L. 551-1 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 9 octobre 2024 à 15h, en présence de M. Fadel, greffier, M. A a donné lecture de son rapport et entendu les observations de Me Bornicat, représentant la société Ingeneria Projet, Me Letellier, représentant France Travail, et Me Gérard, représentant les sociétés Aksis et DBOC, qui maintiennent leurs conclusions et observations.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Par un avis d'appel public à la concurrence n° 24-45768 publié le 17 avril 2024 au Bulletin Officiel des Annonces des Marchés Publics, l'établissement public administratif France Travail a lancé une consultation, composée de quarante-sept lots géographiques, pour la conclusion de marchés publics portant sur la fourniture de prestations de services d'insertion professionnelle auprès des personnes à la recherche d'un emploi de type "Un emploi stable". Par des courriers du 13 septembre 2024, France Travail a informé la société Ingeneria Projet de ce que ses offres avaient été classées en 2ème position, s'agissant des lots n° 34, 36, et 40, et en 3ème position, s'agissant des lots n° 37, 38 et 39, et, par suite, écartées au bénéfice de celles des groupements DBOC, Solerys et Anthea RH et de la société Aksis, économiquement plus avantageuses. Par sa requête, la société Ingeneria Projet demande au juge des référés d'annuler les procédures de passation afférentes à ces lots et d'enjoindre à France Travail de les reprendre, à titre principal, ab initio et, à titre subsidiaire, au stade de l'examen des offres.
Sur conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 551-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 551-1 du code de justice administrative : " Le président du tribunal administratif, ou le magistrat qu'il délègue, peut être saisi en cas de manquement aux obligations de publicité et de mise en concurrence auxquelles est soumise la passation par les pouvoirs adjudicateurs de contrats administratifs ayant pour objet l'exécution de travaux, la livraison de fournitures ou la prestation de services, avec une contrepartie économique constituée par un prix ou un droit d'exploitation, la délégation d'un service public ou la sélection d'un actionnaire opérateur économique d'une société d'économie mixte à opération unique. () Le juge est saisi avant la conclusion du contrat ".
3. Il appartient au juge administratif, saisi en application de l'article L. 551-1 du code de justice administrative, de se prononcer sur le respect des obligations de publicité et de mise en concurrence incombant à l'administration. En vertu de cet article, les personnes habilitées à agir pour mettre fin aux manquements du pouvoir adjudicateur à ses obligations de publicité et de mise en concurrence sont celles qui sont susceptibles d'être lésées par de tels manquements. Il appartient, dès lors, au juge des référés précontractuels de rechercher si l'opérateur économique qui le saisit se prévaut de manquements qui, eu égard à leur portée et au stade de la procédure auquel ils se rapportent, sont susceptibles de l'avoir lésé ou risquent de le léser, fût-ce de façon indirecte en avantageant un opérateur économique concurrent.
En ce qui concerne le caractère irrégulier ou inapproprié des offres retenues :
4. La société requérante soutient que la note de 0/10 obtenue sur le sous-critère " contenu, durée et méthodologie des entretiens " par les attributaires pressentis des lots n° 34, 36 et 37 est de nature à révéler le caractère irrégulier ou, à tout le moins, inapproprié des offres retenues. Il résulte cependant de l'instruction que cette note résulte de l'application d'une méthode de notation ayant sanctionné un défaut de précision des offres quant à la durée consacrée aux différentes séquences des entretiens de diagnostic et de bilan, un " séquençage précis " ayant été expressément demandé aux candidats. Il ne saurait, par suite, être déduit de cette note un quelconque caractère irrégulier ou inapproprié des offres retenues. Un tel caractère ne ressort pas davantage des extraits des cadres de réponse des sociétés Aksis et DBOC, produites par France Travail et soustraites au contradictoire. Ce moyen doit, par suite, être écarté.
En ce qui concerne le principe d'impartialité :
5. La société Ingeneria Projet soutient que la société Aksis remporte massivement et très régulièrement les marchés publics passés par France Travail, bénéficiant d'un traitement différencié tenant à l'existence de liens entre son actionnariat et un responsable politique de premier plan. Ces liens, fussent-ils avérés, sont cependant insusceptibles, à eux seuls, de caractériser une méconnaissance, par France Travail, du principe d'impartialité dans le cadre des procédures litigieuses. Par ailleurs, la société Ingeneria Projet fait valoir qu'elle est titulaire de nombreux marchés passés par France Travail et recueille, dans le cadre de leur exécution, un taux de satisfaction supérieur à la moyenne. Cette circonstance, à la supposer même établie, n'implique cependant pas que la différence entre les notes attribuées aux offres de la société requérante et celles attribuées aux offres retenues résulte d'une méconnaissance par France Travail du principe d'impartialité, et non d'un simple écart de qualité. Le moyen tiré de la violation du principe d'impartialité doit, par suite, être écarté.
Sur les frais liés au litige :
6. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la société Ingeneria Projet une somme globale de 2 000 euros à verser à la société Aksis et à France Travail en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de la société Ingeneria Projet est rejetée.
Article 2 : La société Ingeneria Projet versera à France Travail et à la société Aksis une somme globale de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions présentées par France Travail et la société Aksis au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié aux sociétés Ingeneria Projet, Aksis, DBOC, Solerys et Anthea RH ainsi qu'à France travail.
Fait à Paris le 10 octobre 2024.
Le juge des référés,
L. A
La République mande et ordonne à la ministre du travail et de l'emploi, en ce qui la concerne, ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.