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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2426691

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2426691

vendredi 11 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2426691
TypeDécision
Formation8e Section - MESD
Avocat requérantSCP D AVOCATS SAIDJI ET MOREAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête du 6 octobre 2024, M. A B, maintenu en zone d'attente de Roissy-Charles de Gaulle, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 4 octobre 2024 par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté sa demande d'admission sur le territoire français au titre de l'asile ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de mettre fin aux mesures privatives de liberté et de lui accorder l'accès sur le territoire français au titre de l'asile et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de désigner un avocat pour le défendre et de l'admettre à l'aide juridictionnelle pour l'assister ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision est entachée d'une atteinte à la confidentialité des éléments d'une demande d'asile ;

- la décision fait une inexacte application de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que l'examen du ministre a dépassé le caractère manifestement infondé de la demande et est entachée d'une erreur de droit ;

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation et ne prend pas en compte l'état de sa vulnérabilité ;

- la décision méconnaît le principe de non refoulement et l'article 33 de la convention de Genève, ainsi que l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistrés le 10 octobre 2024, le ministre de l'intérieur, représenté par le cabinet Saidji § Moreau, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Martin-Genier,

- les observations orales de Me Ferrier, avocate commise d'office représentant M. B assisté d'un interprète en russe ; Me Ferrier, informe le tribunal qu'elle renonce aux conclusions tendant à l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire formées dans la requête en raison de sa qualité d'avocate commise d'office ;

- et les observations orales de Me Stefanova, représentant le ministre de l'intérieur.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant russe né le 28 mars 1984, demande l'annulation de la décision du 4 octobre 2024 par lequel le ministre de l'intérieur a rejeté sa demande d'entrée en France au titre de l'asile.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " La décision de refuser l'entrée en France à un étranger qui se présente à la frontière et demande à bénéficier du droit d'asile ne peut être prise que dans les cas suivants : / () / 3° La demande d'asile est manifestement infondée. / Constitue une demande d'asile manifestement infondée une demande qui, au regard des déclarations faites par l'étranger et des documents le cas échéant produits, est manifestement dénuée de pertinence au regard des conditions d'octroi de l'asile ou manifestement dépourvue de toute crédibilité en ce qui concerne le risque de persécutions ou d'atteintes graves. ". L'article L. 352-2 de ce même code prévoit que : " Sauf dans le cas où l'examen de la demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat, la décision de refus d'entrée ne peut être prise qu'après consultation de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, qui rend son avis dans un délai fixé par voie réglementaire et dans le respect des garanties procédurales prévues au titre III du livre V. L'office tient compte de la vulnérabilité du demandeur d'asile. L'avocat ou le représentant d'une des associations mentionnées au huitième alinéa de l'article L. 531-15, désigné par l'étranger, est autorisé à pénétrer dans la zone d'attente pour l'accompagner à son entretien dans les conditions prévues au même article / Sauf si l'accès de l'étranger au territoire français constitue une menace grave pour l'ordre public, l'avis de l'office, s'il est favorable à l'entrée en France de l'intéressé au titre de l'asile, lie le ministre chargé de l'immigration ".

3. Le droit constitutionnel d'asile, qui a le caractère d'une liberté fondamentale, a pour corollaire le droit de solliciter le statut de réfugié. Ce droit implique que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit en principe autorisé à demeurer sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande. Toutefois, le ministre chargé de l'immigration peut, sur le fondement des dispositions de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, rejeter la demande d'asile d'un étranger se présentant aux frontières du territoire national lorsque celle-ci présente un caractère manifestement infondé.

4. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des déclarations de M. B telles qu'elles ont été consignées dans le compte-rendu d'entretien avec le représentant de l'OFPRA, que le requérant de nationalité russe et originaire de la ville de Saint-Pétersbourg, explique qu'il a rejoint l'armée russe en Ukraine dans la région de Lougansk en novembre 2023 pour prodiguer des soins aux soldats russe blessés au front. Se disant choqué par la violence des combats, il décide, après être retourné en Russie, de déserter et de quitter son pays en passant par la Biélorussie, l'Arménie, le Qatar, la Tunisie puis la France, qui devait être une escale vers la Bosnie, où il a sollicité l'asile. Il ressort de l'entretien de M. B avec l'officier de l'OFPRA ainsi que des débats à l'audience, que le requérant s'est rendu dans l'est de l'Ukraine, à Lougansk pour y prodiguer des soins aux soldats russes. Il dit avoir vu des soldats russes tuer deux personnes, dont un prisonnier de guerre et une femme ukrainienne qui passait à proximité du lieu où il était stationné. Il a aussi été en poste à Belgorod et a lui-même été blessé et hospitalisé pendant un peu plus d'un mois. Profitant d'une permission pour rentrer à Saint-Pétersbourg, il a pris la fuite. Il doit ainsi être regardé comme déserteur de l'armée d'un pays responsable d'une guerre d'agression en Ukraine. La Russie est en outre un pays soumis à un régime dictatorial où les droits de la défense ne sont pas respectés exposant l'intéressé à un procès non équitable et à des sanctions expéditives. Ainsi, au regard du contexte général de la guerre d'agression russe en Ukraine, de son statut de ressortissant russe engagé dans l'armée sur le front en Ukraine, de l'absence de garantie de la défense devant la justice russe, les craintes invoquées en cas de retour dans son pays d'origine sont crédibles. Dans ces conditions, le ministre de l'intérieur ne pouvait, sans commettre d'erreur d'appréciation de la situation personnelle de M. B au regard notamment de sa vulnérabilité, et sans méconnaître le principe de non-refoulement garanti par l'article 33 de la convention de Genève, et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, considérer que la demande de l'intéressé d'entrer sur le territoire français était manifestement infondée et décider qu'il serait réacheminé vers tout pays où il serait légalement admissible.

5. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 4 octobre 2024 du ministre de l'intérieur lui refusant l'entrée sur le territoire au titre de l'asile, doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

6. Le présent jugement implique qu'il soit enjoint au préfet territorialement compétent d'accorder à M. B une autorisation provisoire de séjour au titre de l'asile dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente décision.

Sur les frais d'instance :

7. M. B a renoncé au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par ailleurs, M. B étant assisté pour sa défense par un avocat commis d'office, les conclusions qu'il formule sur le fondement de l'article L. 761-1 du code justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 4 octobre 2024 du ministre de l'intérieur refusant l'entrée de M. B sur le territoire français au titre de l'asile est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent d'accorder à M. B une autorisation provisoire de séjour au titre de l'asile dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente décision.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre l'intérieur.

Décision rendue le 11 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

P. MARTIN-GENIER La greffière,

N. DUPOUY

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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