jeudi 17 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2427450 |
| Type | Ordonnance |
| Avocat requérant | RENAUD |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 14 octobre 2024, M. B, représenté par Me Renaud, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'enjoindre à l'autorité française, après avis du ministère de l'Europe et des affaires étrangères, de le convoquer aux fins de délivrance d'un laissez-passer consulaire et de lui garantir de rentrer en France dans un délai de 48 heures suivant la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
3°) d'enjoindre à l'autorité française de faire cesser toutes les atteintes aux droits et libertés fondamentales ;
4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 800 euros hors taxes au bénéfice de son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 199, et, à défaut d'octroi du bénéfice de l'aide juridictionnelle, à son bénéfice.
Il soutient que :
- le tribunal administratif est compétent pour connaître du litige dès lors qu'est en cause une démarche administrative relevant du seul Etat français et qu'il se trouve dans le ressort territorial du ministère des affaires étrangères ;
- l'urgence de sa situation est avérée dès lors qu'il n'est plus titulaire d'un droit au séjour en Ouganda, qu'il avait acheté ses billets d'avion pour revenir en France et qu'il n'a pu prendre ce vol car l'administration n'a pas fait le nécessaire pour lui délivrer le document à temps et qu'il a prévu un autre vol pour la France le 20 octobre 2024 ;
- cette situation porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit de mener une vie privée et familiale normale, à son droit à la libre circulation et à sa liberté d'aller et venir.
Par un mémoire en défense, enregistré le 16 octobre 2024, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- la condition d'urgence n'est pas remplie ;
- l'administration n'a porté aucune atteinte aux libertés fondamentales invoquées.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le décret n° 2004-1543 du 30 décembre 2004 ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative
Le président du tribunal a désigné M. Delesalle pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 16 octobre 2024 :
- le rapport de M. Delesalle, juge des référés ;
- les observations de Me Benveniste, se substituant à Me Renaud, avocat de M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, et précise que l'urgence est caractérisée car il n'a aucune visibilité sur les délais requis par l'administration pour lui délivrer un laissez-passer consulaire, qu'il a contacté son conseil par mail dès le 3 septembre et non le 18, que la consultation par les services consulaires de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) et du préfet lui ayant délivré le titre de séjour n'est pas établie alors que les vérifications à faire par l'OFPRA et le préfet seraient rapides, que les services consulaires ont de toute façon facilement accès à l'Application de gestion des dossiers des ressortissants étrangers en France (AGDREF), qu'aucun élément ne démontre que sa situation, notamment au regard de préoccupations de sécurité, exigerait des délais particuliers de vérification et, en tout état de cause, ces préoccupations ne seraient pas de nature à faire obstacle à la délivrance d'un laissez-passer.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant soudanais né le 1er février 1991, a été reconnu réfugié par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), et à ce titre, s'est vu délivrer une carte de résident valable jusqu'au 25 janvier 2027, ainsi qu'un titre de voyage pour réfugié valable jusqu'au 22 septembre 2027. Le 3 juillet 2024, il est entré en Ouganda muni de son titre de voyage revêtu d'un visa délivré par les autorités ougandaises valable trois mois jusqu'au 3 octobre 2024. Il a toutefois perdu, selon ses déclarations, ce document, et a saisi les autorités consulaires de l'ambassade de France à Kampala en vue de la délivrance d'un laissez-passer consulaire mais en vain. Alors qu'il entendait revenir sur le territoire français par un vol partant le 2 octobre 2024, qu'il a repoussé au 20 octobre suivant, il demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, d'ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde de diverses libertés fondamentales dont il se prévaut et d'enjoindre à l'Etat de lui délivrer un laissez-passer consulaire.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. "
4. En vertu de l'article 1er du décret du 30 décembre 2004 relatif aux attributions de poste consulaire en matière de titres de voyage, les chefs de poste consulaire peuvent délivrer des laissez-passer dans les conditions prévues par ce décret. Aux termes de l'article 5 du même décret : " Le laissez-passer est un titre de voyage individuel délivré pour un seul voyage et une durée maximale de trente jours à compter de la date de son établissement ". Aux termes de l'article 8 de ce décret : " Le laissez-passer peut être délivré à un ressortissant étranger démuni de tout titre de voyage ou de document pouvant en tenir lieu, dans l'incapacité d'en obtenir un des autorités consulaires de son pays d'origine ou des autorités locales, et se trouvant dans une des situations suivantes : / a) Après consultation du ministre des affaires étrangères, pour un seul voyage à destination de la France : / 1. A l'étranger auquel l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a reconnu le statut de réfugié ou celui d'apatride ou a accordé la protection subsidiaire, prévus par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; / () / 3. Au ressortissant étranger autorisé à résider en France en vertu d'un titre de séjour ; / () ".
En ce qui concerne l'urgence :
5. Il résulte de l'instruction que M. A se trouve actuellement en Ouganda dépourvu de son titre de voyage pour réfugié, et ne dispose ainsi d'aucun document lui permettant de rentrer en France, où il bénéficie d'une carte de résident en qualité de réfugié, alors qu'il doit prendre un avion pour un départ prévu le 20 octobre 2024. Dans ces conditions, et alors que le ministre ne justifie pas que les services consulaires auraient entrepris des démarches de vérification auprès de l'OFPRA et du préfet compétent ainsi qu'il sera précisé au point 6, et que le requérant justifie suffisamment avoir cherché à alerter ces services dès le 3 septembre 2024, et à supposer même que les autorités ougandaises aient pu autoriser d'une façon ou d'une autre son séjour sur leur territoire sur lequel il ne fait état d'aucune crainte, la condition d'urgence particulière prévue par les dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit être regardée en l'espèce comme remplie.
En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :
6. Il résulte de l'instruction, et il n'est pas sérieusement contesté, que M. A, qui produit une déclaration en ce sens, a averti les autorités ougandaises de la perte de son titre de voyage le 28 juillet 2024 et a par ailleurs tenté de le faire auprès des autorités françaises. Il justifie en outre de l'envoi le 3 septembre 2024, par une avocate au barreau de Paris, d'un courriel adressé à l'autorité consulaire française à Kampala pour demander la délivrance d'un laisser passer consulaire lui permettant de regagner la France, puis, les 18 et 20 septembre 2024, par son nouveau conseil, de courriels auxquels il a été répondu le même jour qu'aucun appel ni aucune visite de l'intéressé n'avait été reçu ou signalée et que la délivrance d'un laisser passer " ne pourra être immédiate ", l'attaché de sécurité intérieure à Djibouti devant être préalablement saisi. A la suite de ses démarches, l'intéressé a finalement bénéficié d'un entretien à la section consulaire de l'ambassade de France à Kampala le 23 septembre 2024. Toutefois, s'il résulte des courriels produits en défense que dès le lendemain 24 septembre, les services consulaires ont saisi, puis relancé le 10 octobre, l'attaché de sécurité intérieure local compétent afin de vérifier si le titre de voyage avait ou non été utilisé après le 28 juillet en vue de rentrer en France ou dans l'Espace Schengen et de le signaler, en revanche, il n'en résulte pas que, contrairement à ce qui est allégué par le ministre, ils auraient entrepris, d'une façon ou d'une autre, des démarches en vue de procéder à des vérifications auprès de l'OFPRA et de la préfecture ayant délivré au requérant son titre de séjour. Dans ces conditions, et alors que l'éventuelle utilisation frauduleuse du titre de voyage de M. A, ne serait pas, par elle-même, de nature à faire obstacle à la délivrance d'un laissez-passer consulaire, d'une part, et qu'il n'est pas contesté en défense que l'intéressé bénéficie d'une carte de résident en qualité de réfugié et s'est vu délivrer un titre de voyage à ce titre, d'autre part, la carence du ministre de l'Europe et des affaires étrangères à donner son avis sur la demande présentée par l'intéressé tendant à la délivrance d'un laissez-passer consulaire et celle des autorités consulaires françaises à Kampala à se prononcer sur celle-ci doivent être regardées comme ayant été de nature à porter une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales invoquées par le requérant, et notamment au droit au respect à sa vie privée et à sa liberté d'aller et venir.
7. Il y a donc lieu d'ordonner les mesures nécessaires à la sauvegarde de ces libertés fondamentales en enjoignant au ministre de l'Europe et des affaires étrangères d'émettre son avis à destination des autorités consulaires de l'ambassade de France à Kampala sur la demande présentée par M. A tendant à la délivrance d'un laissez-passer consulaire, afin que celles-ci puissent lui délivrer ce document dans les plus brefs délais à compter de la notification de la présente ordonnance, et au plus tard le 19 octobre 2024. Il n'y a pas lieu, en l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
8. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Renaud, avocat de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge l'Etat une somme de 800 euros à verser à cet avocat. Dans le cas où M. A ne serait pas admis définitivement au bénéfice de l'aide juridictionnelle, cette somme lui sera directement versée en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'Europe et des affaires étrangères d'émettre son avis à destination des autorités consulaires de l'ambassade de France à Kampala sur la demande présentée par M. A tendant à la délivrance d'un laissez-passer consulaire, afin que celles-ci puissent lui délivrer ce document, dans les plus brefs délais à compter de la notification de la présente ordonnance, et au plus tard le 19 octobre 2024.
Article 3 : L'Etat versera à Me Renaud, avocat de M. A, la somme de 800 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cet avocat renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Dans le cas où M. A ne serait pas admis définitivement au bénéfice de l'aide juridictionnelle, cette somme lui sera directement versée en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B, au ministre de l'Europe et des affaires étrangère, au ministre de l'intérieur et à Me Renaud.
Fait à Paris, le 17 octobre 2024
Le juge des référés,
H. Delesalle
La République mande et ordonne au ministre de l'Europe et des affaires étrangères, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision. /9