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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2427825

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2427825

mardi 29 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2427825
TypeDécision
Formation8e Section - MESD
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 17 et 22 octobre 2024, M. A B, actuellement retenu au centre de rétention administrative de Paris-Vincennes, demande au tribunal :

1°) d'annuler les arrêtés du 16 octobre 2024 par lesquels le préfet de police, d'une part, l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, fixé le pays de son éloignement et, d'autre part, lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pendant 36 mois ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'une insuffisance de motivation ;

- il est entaché d'un défaut d'examen individuel de sa situation personnelle ;

- l'obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur de droit dès lors que sa situation entrait dans le champ d'application de de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et non dans celui de l'article L. 611-1 de ce code, et le préfet ne saurait procéder à une substitution de base légale dès lors qu'il n'a pas été informé de ce qu'il était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement vers l'Italie et qu'il n'a pas été invité à formuler des observations sur ce point ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant refus de délai de départ volontaire est illégale en raison de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision lui interdisant le retour sur le territoire français est illégale en raison de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

Des pièces, produites par le préfet de police, ont été enregistrées le 28 octobre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C en application de l'article L. 922-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Aghai-Alaoui, avocate commise d'office représentant M. B, présent et assisté de Mme D, interprète en arabe,

- et les observations orales de Me Floret, représentant le préfet de police, qui conclut au rejet de la requête.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien né le 3 octobre, a été interpellé par les services de police le 14 octobre 2024 pour des faits de violences volontaires ayant entraîné une ITT n'excédant pas huit jours par personne étant le conjoint, dans un lieu destiné à l'accès au transport collectif de voyageurs et en présence de mineur de moins de 15 ans, à Paris. Par un premier arrêté du 16 octobre 2024, le préfet de police lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit. Par un second arrêté du même jour, il lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de 36 mois. M. B demande l'annulation de ces arrêtés.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / () ". Aux termes de l'article L. 572-1 du même code : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen. / () ".

3. D'autre part, aux termes du paragraphe 1 de l'article 18 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " L'État membre responsable en vertu du présent règlement est tenu de : / () b) reprendre en charge () le demandeur dont la demande est en cours d'examen et qui () se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre Etat membre ; / () d) reprendre en charge () le ressortissant de pays tiers ou l'apatride dont la demande a été rejetée et qui () se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre Etat membre. ". En vertu de l'article 24 du même règlement : " 1. Lorsqu'un État membre sur le territoire duquel une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), se trouve sans titre de séjour et auprès duquel aucune nouvelle demande de protection internationale n'a été introduite estime qu'un autre État membre est responsable conformément à l'article 20, paragraphe 5, et à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre État membre aux fins de reprise en charge de cette personne () / 4. Lorsqu'une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point d), du présent règlement dont la demande de protection internationale a été rejetée par une décision définitive dans un État membre, se trouve sur le territoire d'un autre État membre sans titre de séjour, ce dernier État membre peut soit requérir le premier État membre aux fins de reprise en charge de la personne concernée soit engager une procédure de retour conformément à la directive 2008/115/CE () ".

4. Il résulte des dispositions des articles L. 611-1 et L. 611-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, relatives à l'obligation de quitter le territoire français, et des articles L. 621-1 et suivants du même code, relatives aux procédures de remise aux Etats membres de l'Union européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen, que le champ d'application des mesures obligeant un étranger à quitter le territoire français et celui des mesures de remise d'un étranger à un autre État ne sont pas exclusifs l'un de l'autre et que le législateur n'a pas donné à l'une de ces procédures un caractère prioritaire par rapport à l'autre. Il s'ensuit que, lorsque l'autorité administrative envisage une mesure d'éloignement à l'encontre d'un étranger dont la situation entre dans le champ d'application des articles L. 621-2 à L. 621-7, elle peut légalement soit le remettre aux autorités compétentes de l'Etat membre de l'Union européenne ou partie à la convention d'application de l'accord de Schengen d'où il provient, sur le fondement des articles L. 621-1 et suivants, soit l'obliger à quitter le territoire français sur le fondement de l'article L. 611-1. Ces dispositions ne font pas non plus obstacle à ce que l'administration engage l'une de ces procédures alors qu'elle avait préalablement engagé l'autre.

5. Toutefois, il y a lieu de réserver le cas de l'étranger demandeur d'asile. En effet, les stipulations de l'article 31-2 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile impliquent nécessairement que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit autorisé à demeurer provisoirement sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande. Par suite, lorsqu'en application des dispositions du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, l'examen de la demande d'asile d'un étranger ne relève pas de la compétence des autorités françaises mais de celles d'un autre Etat, la situation du demandeur d'asile n'entre pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais dans celui des dispositions de l'article L. 572-1 du même code.

6. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que le préfet de police s'est fondé sur le 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour faire obligation à M. B de quitter le territoire français, au motif que celui-ci est dépourvu de document de voyage (passeport) et ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français. Il ressort des pièces du dossier que, lors de son audition par les services de police le 15 octobre 2024, M. B a été trouvé en possession, dans son téléphone, de photographies de documents administratifs, appartenant à sa femme et à lui-même, dont il a déclaré qu'il s'agissait des " titres de séjour pour ma femme et moi en Italie ". Cependant, le préfet de police n'a pas procédé à la vérification de l'allégation selon laquelle l'intéressé aurait déposé une demande d'asile en Italie en comparant ses empreintes décadactylaires avec les données du fichier Eurodac, créé précisément pour la comparaison des empreintes digitales dans le but de permettre une application efficace du règlement (UE) n° 604/2013 et en particulier son article 18, paragraphe 1, points b) et d). Dans ces conditions, alors que le requérant se prévaut de sa qualité de demandeur d'asile en Italie, qu'il produit pour en justifier une attestation de dépôt de sa demande effectuée le 20 août 2024, et qu'il ne ressort d'aucune pièce du dossier que les autorités italiennes auraient définitivement rejeté sa demande, sa situation ne rentrait pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais dans celui des dispositions du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 et, partant, dans celui des dispositions de l'article L. 572-1 du même code. Dès lors, en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet de police a commis une erreur de droit.

7. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre cette décision, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 16 octobre 2024 par laquelle le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français, ainsi que, par voie de conséquence, des décisions du même jour lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et l'interdisant de retour sur le territoire français pour une durée de 36 mois.

Sur les frais liés au litige :

8. M. B, qui a été assisté par un avocat commis d'office, ne justifie pas de frais qu'il aurait exposés à l'occasion de l'instance. Il n'y a, dès lors, pas lieu de faire droit à ses conclusions tendant au versement d'une somme au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : Les arrêtés du préfet de police du 16 octobre 2024 sont annulés.

Article 2 : Les conclusions présentées par M. B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de police.

Décision rendue le 29 octobre 2024.

La magistrate désignée,

C. C

La greffière,

A. HEERALALL

La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision./8

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