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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2428555

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2428555

mercredi 6 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2428555
TypeDécision
PublicationC
Avocat requérantJASLET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 octobre 2024, M. B A, représenté par Me Jaslet, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de suspendre l'exécution de la décision par laquelle le préfet de police de Paris a implicitement refusé d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

3°) d'enjoindre au préfet de police d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale ainsi que le formulaire OFPRA dans un délai de huit jours à compter de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

Sur l'urgence :

- il y'a urgence dès lors que la situation l'empêche de déposer une nouvelle demande d'asile auprès de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) ; il risque d'être placé en centre de rétention administrative et d'être transféré vers l'Italie ; enfin, le fait d'être déclaré en fuite fait obstacle au bénéfice de ses conditions matérielles d'accueil dès lors qu'il ne perçoit plus son allocation pour demandeur d'asile et qu'il se retrouve désormais sans ressources ;

Sur le doute sérieux :

- la décision est entachée d'une erreur de fait, de défaut de motivation et d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle dès lors, d'une part, qu'entre le 28 novembre et le 29 décembre 2023, du fait de l'effet suspensif de son recours contentieux, il ne pouvait être transféré aux autorités italiennes, et n'était par conséquent pas tenu de se présenter aux convocations du bureau de l'éloignement, d'autre part, que suite au jugement du 29 décembre 2023 rejetant son recours dirigé contre l'arrêté de transfert, il a honoré l'ensemble de ses convocations en préfecture ;

- elle a méconnu l'article 29 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 et l'article 9-2 du règlement UE 1560/2003 dès lors que le préfet ne démontre pas avoir informé les autorités italiennes de la prolongation du délai de transfert, avant l'expiration de son délai de transfert initial de six mois, faute de produire l'accusé réception du point d'accès national italien ;

- elle a méconnu l'article 29 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il ne peut être regardé comme étant en fuite.

Des pièces produites, pour le préfet de police, par le cabinet Centaure Avocats, ont été enregistrées le 5 novembre 2024 à 15 h 53, et communiquées au requérant.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 28 octobre 2024 sous le numéro 2428556 par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003, modifié par le règlement (UE) n° 118/2014 du 30 janvier 2014 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Truilhé, président de section, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Pallany, greffière d'audience, M. Truilhé a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Jaslet, représentant M. A, qui a persisté dans ses écritures ;

- les observations de Me Morel, représentant le préfet de police, qui a fait valoir, d'une part, qu'il n'y a pas d'urgence, dès lors que la situation de précarité administrative et financière dont se prévaut le requérant résulte uniquement de sa décision de se maintenir en France malgré l'arrêté de transfert qui a été pris à son encontre le 23 novembre 2023 et alors même que le pays responsable de l'examen de sa demande d'asile est l'Italie, d'autre part, qu'il n'existe pas de doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant ivoirien, né le 1er juin 1992, a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile le 22 août 2023. Par une décision du 23 novembre 2023, le préfet de police a décidé de le transférer aux autorités italiennes. Le 28 novembre 2023, l'intéressé a formé une requête contre cet arrêté de transfert devant le tribunal de céans, requête rejetée par un jugement n° 2428555 du 29 décembre 2023. Le requérant a saisi le 27 août 2024 le préfet d'une nouvelle demande d'asile en procédure normale, demeurée sans réponse malgré ses relances en ce sens. Par la présente requête, enregistrée le 28 octobre 2024, M. A demande la suspension de la décision par laquelle le préfet de police a implicitement refusé d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

4. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte contesté sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et globalement compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

5. En l'espèce, M. A, demandeur d'asile, peut être éloigné à tout moment à destination de l'Italie et a d'ailleurs été convoqué en préfecture, entre le 24 juin 2024 et le 7 octobre 2024, en vue de son transfert. Par ailleurs il soutient, sans être contredit, ne plus bénéficier de ses conditions matérielles d'accueil du fait de cette situation, notamment ne plus bénéficier de l'allocation de demandeur d'asile. Dans ces conditions, le requérant justifie se trouver dans une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

Sur l'existence d'un moyen de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :

6. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013 () ". Aux termes de l'article L. 572-1 du même code : " () l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre État peut faire l'objet d'un transfert vers l'État responsable de cet examen ". Par ailleurs, l'article 29 du règlement (UE) susvisé du 26 juin 2013 prévoit que : " 1. Le transfert du demandeur () s'effectue () au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée () 2. () Ce délai peut être porté () à dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite. () ". Enfin, aux termes du paragraphe 2 de l'article 9 du règlement (CE) susvisé du 2 septembre 2003 : " Il incombe à l'État membre qui () ne peut procéder au transfert dans le délai normal de six mois à compter de la date de l'acceptation de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée, ou de la décision finale sur le recours ou le réexamen en cas d'effet suspensif, d'informer l'État responsable avant l'expiration de ce délai. À défaut, la responsabilité du traitement de la demande de protection internationale et les autres obligations découlant du règlement (UE) n°604/2013 incombent à cet État membre ".

7. Un demandeur d'asile peut, lorsque son transfert n'a pas été exécuté dans le délai de six mois défini aux paragraphes 1 et 2 de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013, se présenter devant l'autorité administrative compétente, conformément à l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et se prévaloir de l'expiration du délai de six mois afin de demander l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale et, en cas de refus, de déférer immédiatement ce dernier devant le tribunal administratif pour en demander l'annulation pour excès de pouvoir ainsi que la suspension de son exécution.

8. La notion de fuite au sens de de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 cité au point 3, telle que donnée par la Cour de justice de l'Union européenne dans sa décision du 19 mars 2019 (C-163/17), doit s'entendre comme visant le cas où un ressortissant étranger non admis au séjour se soustrait délibérément aux autorités nationales compétentes pour procéder à son transfert, en vue de faire échec à ce dernier.

9. Par une requête enregistrée au tribunal administratif de Paris le 28 novembre 2023, M. A a contesté l'arrêté de transfert du 23 novembre 2023 mentionné au point 1. Son recours a été rejeté par le tribunal administratif par un jugement du 29 décembre 2023, notifié au préfet et au requérant. Par suite, le délai de transfert initial de six mois a recommencé à courir à compter du 29 décembre 2023 jusqu'au 29 juin 2024. Or il résulte de l'instruction que le préfet a prolongé ce délai de transfert à dix-huit mois, soit jusqu'au 29 juin 2025, et a implicitement refusé, le 27 octobre 2024, d'enregistrer la demande d'asile de l'intéressé en procédure normale, au motif que M. A ne s'était pas rendu aux convocations en préfecture, en vue de son transfert vers l'Italie, en dates des 8 et 15 décembre 2023. Toutefois, ainsi que le fait valoir le requérant, si ce dernier ne s'est pas rendu à ces convocations, des 8 et 15 décembre 2023, c'est en raison du caractère suspensif des effets de la décision de transfert du recours contentieux qu'il avait formé devant le tribunal, en application du b) du point 3 de l'article 27 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Par ailleurs, le préfet ne conteste pas que le requérant s'est présenté à toutes les autres convocations qui lui ont été adressées par l'administration, en dates des 24 juin 2024, soit dans le délai de transfert initial, et 1er juillet, 19 août, 30 septembre et 7 octobre suivants, soit postérieurement à l'expiration du délai de transfert initial. Ainsi, la seule circonstance que M. A ne s'est pas rendu aux convocations des 8 et 15 décembre 2023 ne peut être regardée comme caractérisant sa volonté de se soustraire de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative en vue de faire obstacle à une mesure d'éloignement. Dans ces conditions et en l'état de l'instruction, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée. Par suite, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, M. A est fondé à demander la suspension de son exécution, jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête au fond enregistrée sous le n° 2428556.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire () ". En vertu de ces dispositions, il appartient au juge des référés d'assortir sa décision de suspension des seules obligations provisoires qui en découlent pour l'administration.

11. En application de ces dispositions, il y a lieu d'enjoindre au préfet de police de procéder, à titre provisoire dans l'attente du jugement de la requête au fond n° 2428556, à un nouvel examen de la demande du requérant tendant à l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

12. M. A ayant été admis provisoirement à l'aide juridictionnelle, son avocat Me Jaslet peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 modifiée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que le conseil de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de somme de 800 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A, la somme de 800 euros sera versée à ce dernier.

O R D O N N E:

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision du 27 octobre 2024 par laquelle le préfet de police a refusé d'enregistrer la demande d'asile en procédure normale de M. A est suspendue, jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête au fond enregistrée sous le n° 2428556.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de police de réexaminer, à titre provisoire dans l'attente du jugement de la requête au fond n° 2428556, la demande de M. A tendant à l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : L'Etat versera à Me Jaslet, conseil de M. A, la somme de 800 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que le bureau d'aide juridictionnelle attribue effectivement l'aide juridictionnelle au requérant et que Me Jaslet renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle. Si la demande d'aide juridictionnelle de M. A était rejetée, la somme de 800 euros lui sera versée directement sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A, à Me Jaslet et au préfet de police.

Fait à Paris, le 6 novembre 2024.

Le juge des référés,

J. C. TRUILHE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce que requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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