jeudi 21 novembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2428978 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | TOMASI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 30 octobre 2024, et des pièces complémentaires, enregistrées les 12 et 13 novembre 2024, Mme C A épouse B, représentée par Me Gagey, demande au juge des référés saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 13 juin 2024 par laquelle le préfet de police de Paris a refusé de renouveler sa carte de résident ;
2°) d'enjoindre au préfet de police de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travail d'une durée de six mois jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de la décision, dans un délai de trois jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
En ce qui concerne l'urgence :
- l'urgence est présumée dans le cadre d'un refus de renouvellement de titre de séjour ;
- l'urgence est caractérisée dès lors que la décision préjudicie de manière grave et immédiate à sa situation ; elle se retrouve en situation irrégulière alors qu'elle est présente en France depuis 1991, qu'elle est mariée et mère de quatre enfants français, qu'elle est insérée professionnellement et risque de perdre son emploi, et que le centre de ses intérêts personnels se trouve en France.
En ce qui concerne le moyen propre, à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision :
- la décision est entachée d'un vice de procédure dès lors que la commission du titre de séjour n'a pas été saisie alors pourtant que la décision de refus de renouvellement concerne une carte de résident de plein droit ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation et d'une erreur de fait dès lors que son époux réside régulièrement en France et non à l'étranger comme indiqué dans l'arrêté et qu'elle justifie être mère de quatre enfants français présents sur le territoire ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 433-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que la condamnation dont se prévaut le préfet est ancienne et isolée et ne saurait ainsi caractériser une menace grave pour l'ordre public ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur sa situation.
Par deux mémoires en défense, enregistrés les 13 et 14 novembre 2024, le préfet de police de Paris, représenté par Me Tomasi, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir, d'une part, que l'urgence n'est pas caractérisée, la décision étant dépourvue de toute mesure d'éloignement et la requérante n'apportant aucun élément de nature à démontrer une incidence immédiate sur sa situation familiale, d'autre part, qu'aucun moyen n'est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête n° 2422123 enregistrée le 17 août 2024 par laquelle la requérante demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. D pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 14 novembre 2024 en présence de Mme Maurice, greffière d'audience, M. D a lu son rapport et entendu :
- les observations de Me Gagey représentant Mme A épouse B.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A épouse B, de nationalité chinoise, née le 10 avril 1964, est entrée en France en septembre 1991 selon ses déclarations. Elle a demandé le renouvellement de sa carte de résident valable du 12 septembre 2011 au 11 septembre 2021, a été convoquée à la préfecture de police le 7 février 2023 et a bénéficié de récépissés de demande de renouvellement de son titre de séjour jusqu'au 25 juillet 2023 puis d'autorisations provisoires de séjour valable jusqu'au 13 septembre 2024. Par la présente requête, Mme A épouse B, dépourvue de tout titre attestant la régularité de son séjour depuis l'expiration de sa dernière autorisation provisoire de séjour, demande la suspension de l'exécution de la décision du 13 juin 2024 par laquelle le préfet de police a refusé de renouveler sa carte de résident.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".
En ce qui concerne l'urgence :
3. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. Cette condition d'urgence est, en principe, constatée en cas de retrait ou de refus de renouvellement d'un titre de séjour.
4. Mme A épouse B demande la suspension de l'exécution de la décision du 13 juin 2024 par laquelle le préfet de police a refusé de lui renouveler sa carte de résident, l'urgence doit ainsi être présumée. Le préfet de police, qui se borne à soutenir que l'urgence ne serait pas caractérisée dans la mesure où, d'une part, la décision contestée n'est qu'un simple refus de renouvellement de titre de séjour non assortie d'une mesure d'éloignement, d'autre part, que la requérante n'apporte aucun élément de nature à démontrer une incidence immédiate sur sa situation familiale, n'apporte ainsi pas d'éléments de nature à renverser la présomption d'urgence qui s'attache à un refus de renouvellement de titre de séjour alors qu'au demeurant la décision en litige place Mme A épouse B dans une situation de précarité administrative et financière et l'expose à la perte de son emploi qu'elle occupe depuis 2017. Par suite, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.
En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
5. Aux termes de l'article L. 433-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile " Sous réserve de l'absence de menace grave pour l'ordre public, de l'établissement de la résidence habituelle de l'étranger en France et des articles L. 411-5 et L. 432-3, une carte de résident est renouvelable de plein droit. "
6. Pour refuser la demande de renouvellement de la carte de résident de la requérante, le préfet de police s'est fondé sur la circonstance que Mme A épouse B a été condamnée le 27 octobre 2016 par le tribunal correctionnel de Paris à 4 mois d'emprisonnement et 4 000 euros d'amende pour " exercice illégal de la profession de pharmacien (récidive) et commercialisation ou distribution de médicament, spécialité pharmaceutique, générateur, trousse ou précurseur non autorisé (récidive) ". Toutefois, il résulte de l'instruction que la requérante est présente en France depuis 1991, qu'elle y réside avec son époux, titulaire d'une carte de résident valable jusqu'en 2027 et que ses quatre enfants, qui ont la nationalité française, résident également sur le territoire. Par ailleurs, Mme A épouse B démontre travailler en contrat à durée indéterminée depuis le 5 avril 2017 en qualité de caissière. Enfin, il n'est pas contesté par le préfet de police que Mme A épouse B n'a fait l'objet d'aucune nouvelle condamnation ni signalement depuis sa condamnation en 2016. Par suite, et compte tenu tant de l'ancienneté des faits en cause, qui remontent à 2014, soit depuis près de dix ans à la date de la décision attaquée, que du caractère isolé de la condamnation prononcée, le moyen tiré de la violation de l'article L. 433-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est, en l'état de l'instruction, de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
7. Il résulte de ce qui précède que Mme A épouse B est fondée à demander la suspension de l'exécution de l'arrêté du 13 juin 2024 en tant qu'il rejette sa demande de renouvellement de sa carte de résident.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
8. Le prononcé de cette suspension implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de police de délivrer à Mme A épouse B, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, qui sera renouvelée jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête au fond dirigée contre la décision attaquée.
Sur les frais liés à l'instance :
9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 800 euros au titre des frais exposés par Mme A épouse B et non compris dans les dépens.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision du 13 juin 2024 par laquelle le préfet de police a refusé de renouveler la carte de résidente de Mme A épouse B est suspendue.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de police de délivrer à Mme A épouse B, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, qui sera renouvelée jusqu'à l'intervention du jugement au fond.
Article 3 : L'Etat versera à Mme B une somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C A épouse B et au préfet de police.
Fait à Paris, le 21 novembre 2024.
Le juge des référés,
J.-F. D
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
2/2-1