lundi 2 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2429995 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | CABINET ACTIS AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 12 novembre 2024, M. A B, représenté par Me Singh, demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision par laquelle le préfet de police a implicitement rejeté sa demande de renouvellement de son titre de séjour ;
2°) d'enjoindre au préfet de police de lui délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié ", ou à défaut, de lui délivrer un récépissé de renouvellement de titre de séjour l'autorisant à travailler et de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article
L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
Sur l'urgence :
- elle est présumée, dès lors que ses conclusions se rapportent à un refus de renouvellement de titre de séjour ; de plus, la décision attaquée préjudicie de manière grave et immédiate à sa situation dès lors qu'il n'est plus en mesure d'exercer son activité professionnelle et qu'il ne parvient plus à subvenir aux besoins essentiels de sa famille, alors que celle-ci se trouve dans une situation de grande vulnérabilité du fait de la présence de deux enfants mineurs, âgés de 11 ans et 3 ans, dont le second souffre d'autisme.
Sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :
- la décision contestée est entachée d'une incompétence de son auteur ;
- la décision implicite attaquée n'est pas motivée en l'absence de réponse à la demande de communication de ses motifs et est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que l'avis de la commission du titre de séjour pour présence de dix ans en France n'a pas été sollicité ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au titre de sa vie privée et familiale ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.
Par un mémoire en défense, enregistré le 20 novembre 2024, le préfet de police, représenté par Me Termeau, conclut au rejet de la requête et demande que soit mise à la charge du requérant la somme de 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative
Il soutient que la requête est irrecevable car l'intéressé ne l'a pas déposée dans les délais impartis et que la condition d'urgence n'est pas remplie car il s'est placé lui-même dans cette situation d'urgence.
Vu :
- les autres pièces du dossier, notamment les pièces complémentaires enregistrées le 21 novembre 2024 pour M. B ;
- la requête, enregistrée le 12 novembre 2024, sous le n°2430001, tendant à l'annulation de la décision contestée.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Salzmann, vice-présidente de section, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique tenue le 21 novembre 2024 en présence de Mme Tardy-Panit, greffière d'audience :
- le rapport de Mme Salzmann,
- les observations de Me Singh, représentant M. B, qui reprend ses écritures et fait notamment observer que M. B a relancé à plusieurs reprises la préfecture de police et a fait toutes les diligences nécessaires pour l'obtention du renouvellement de sa carte de séjour et qu'il n'existe pas de preuve de l'envoi du mail demandant des pièces manquantes,
- les observations de Me Kao, représentant le préfet de police, qui reprend ses écritures et souligne que le requérant n'a pas fait les diligences et ne justifie pas d'un dossier complet permettant d'aller au fond.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant ivoirien né le 27 mai 1974, entré en France en 2009 selon ses déclarations, a bénéficié d'un titre de séjour en qualité de salarié, valable de 2018 à 2019 puis d'une carte de séjour pluriannuelle portant la même mention valable jusqu'au 30 novembre 2022. Il s'est vu délivrer un récépissé de demande de carte de séjour le 22 décembre 2022 non renouvelé à son expiration. Le requérant, qui fait valoir que le silence gardé par le préfet de police sur sa demande de renouvellement effectuée le 28 octobre 2022 a fait naître une décision implicite de rejet le 28 février 2023, demande au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de cette décision implicite.
Sur la demande au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
En ce qui concerne l'urgence :
3. L'urgence justifie la suspension de l'exécution d'un acte administratif lorsque celui-ci porte atteinte de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte contesté sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement de titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci.
4. M. B qui, ayant bénéficié d'une carte de séjour pluriannuelle de séjour " salarié ", valable jusqu'au 30 novembre 2022, en demande le renouvellement, peut se prévaloir de la présomption d'urgence attachée à une telle demande de renouvellement. Les circonstances invoquées par le préfet de police tenant à l'inertie du requérant ne sont pas susceptibles, en l'espèce, de renverser cette présomption d'urgence dès lors que M. B a été convoqué, en tout état de cause, postérieurement à la demande de pièces complémentaires du 22 décembre 2022, à la préfecture de police et qu'il établit avoir cherché à connaître l'état d'avancement de son dossier postérieurement à l'expiration de son récépissé du 27 janvier 2023. Dès lors, la condition d'urgence doit être considérée comme remplie.
En ce qui concerne le moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
5. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article
L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ". Aux termes de l'article L. 232-4 de ce code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande ".
6. En l'état de l'instruction, le moyen tiré du défaut de motivation résultant de l'absence de communication des motifs de la décision implicite de rejet dans un délai d'un mois suivant sa demande effectuée le 29 mai 2024 et reçue le 31 mai suivant, est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.
7. Il résulte de ce qui a été dit aux points 4 et 6 ci-dessus que l'exécution de la décision par laquelle le préfet de police a implicitement refusé de renouveler le titre de séjour sollicité par M. B doit être suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la demande tendant à son annulation.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
8. En l'espèce, il y a lieu d'enjoindre au préfet de police, ou à tout préfet territorialement compétent, de réexaminer la situation de M. B et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a, en revanche, pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du préfet de police une somme de 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il n'y a pas lieu, en revanche, de faire droit aux conclusions présentées par le préfet de police à ce titre.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision par laquelle le préfet de police a implicitement rejeté la demande de renouvellement de titre de séjour de M. B est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la demande tendant à son annulation.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de police, ou à tout préfet territorialement compétent, de réexaminer la situation de M. B et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Article 3 : L'Etat versera à M. B une somme de 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Les conclusions du préfet de police au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au ministre de l'intérieur.
Copie en sera adressée au préfet de police.
Fait à Paris, le 2 décembre 2024.
La juge des référés,
M. SALZMANN
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2429995