jeudi 12 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2430761 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | KORNMAN |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 19 novembre 2024, Mme A, représentée par Me Kornman, demande au juge des référés :
1°) de l'admettre au bénéfice, à titre provisoire, de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution des décisions par lesquelles le préfet de police a prolongé le délai de son transfert aux autorités espagnoles de six à dix-huit mois, l'a placée en fuite et a refusé d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de ces décisions ;
3°) d'enjoindre au préfet de police de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile et le formulaire de demande d'asile dans un délai de 15 jours à compter de la notification de l'ordonnance sous astreinte de 50 euros par jour de retard, à défaut de réexaminer sa situation et sa demande d'enregistrement de demande d'asile en procédure normale sous la même condition de délai à compter de la même échéance ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L.761-1 du code de justice administrative le versement à son avocate de la somme de 1 500 euros sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridique et de l'admission définitive au bénéfice de cette aide. Pour le cas où cette admission définitive lui serait refusée de lui verser la même somme personnellement sur le fondement de l'article L761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
Sur l'urgence :
- la condition d'urgence est satisfaite dès lors que la décision de placement en fuite, révélée par le refus d'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale, l'expose à un transfert vers l'Espagne à tout moment et la prive de la possibilité que sa demande d'asile soit instruite par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides ;
Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
- l'arrêté méconnait les dispositions des stipulations de l'article 9-2 du règlement 118/2014 de la commission du 30 janvier 2014 modifiant le règlement n°1560/2003 ;
- il méconnait les stipulations de l'article 29 du règlement 604/2013 ;
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 19 novembre 2024, sous le numéro 2430760, par laquelle Mme A demande l'annulation des décisions attaquées.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Cuti, greffière d'audience, M. B a lu son rapport et entendu les observations de Me Kornman, représentant Mme A.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, ressortissante mauritanienne née 1er décembre 1992, a été mise en possession d'une attestation de demande d'asile en procédure dite " Dublin ", le 3 avril 2024. Par un arrêté du 2 mai 2024, le préfet de police a décidé son transfert aux autorités espagnoles, responsables de sa demande d'asile. Par une décision du 19 septembre 2024, le préfet de police a placé la requérante en situation de fuite et cette dernière, n'ayant pas connaissance de cette dernière décision a demandé au préfet de police d'enregistrer à nouveau sa demande d'asile en procédure normale. Par la présente requête, Mme A demande au juge des référés, notamment, de suspendre l'exécution lesquelles le préfet de police l'a placée en fuite, en conséquence a prolongé le délai de son transfert aux autorités espagnoles de six à dix-huit mois, et a refusé d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ".
3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées et eu égard à l'urgence à statuer, l'admission provisoire de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ". Aux termes de l'article L. 522-1 de ce code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique. () ".
5. Il résulte de ces dispositions que l'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. L'article 27 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 garantit à un demandeur d'asile faisant l'objet d'une décision de transfert vers un autre Etat, le droit " de demander dans un délai raisonnable à une juridiction de suspendre l'exécution de la décision de transfert en attendant l'issue de son recours ou de sa demande de révision ". Pour assurer une application effective de ces dispositions, la condition d'urgence doit être, en principe, constatée dans le cas où l'intéressé saisit le juge administratif sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.
Sur le doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
6. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 : " Le transfert du demandeur ou d'une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), de l'État membre requérant vers l'État membre responsable s'effectue conformément au droit national de l'État membre requérant, après concertation entre les États membres concernés, dès qu'il est matériellement possible et, au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée ou de la décision définitive sur le recours ou la révision lorsque l'effet suspensif est accordé conformément à l'article 27, paragraphe 3 ". Aux termes du paragraphe 2 de cet article : " Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'État membre requérant. Ce délai peut être porté à un an au maximum s'il n'a pas pu être procédé au transfert en raison d'un emprisonnement de la personne concernée ou à dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite ". Aux termes de l'article 9 du règlement (CE) n°1560/2003 du 2 septembre 2003 : " Il incombe à l'État membre qui, pour un des motifs visés à l'article 29, paragraphe 2, du règlement (UE) 604/2013, ne peut procéder au transfert dans le délai normal de six mois à compter de la date de l'acceptation de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée, ou de la décision finale sur le recours ou le réexamen en cas d'effet suspensif, d'informer l'État responsable avant l'expiration de ce délai. À défaut, la responsabilité du traitement de la demande de protection internationale et les autres obligations découlant du règlement (UE) no 604/2013 incombent à cet État membre conformément aux dispositions de l'article 29, paragraphe 2, dudit règlement. "
7. Par une décision du 13 septembre 2024, le préfet de police a placé Mme A en situation de fuite et a prolongé le délai de transfert vers l'Espagne de six à dix-huit mois. La requérante soutient, sans être contredite par le préfet de police, qui n'a pas produit de mémoire en défense ni été représenté à l'audience, d'une part que l'administration n'a pas informé préalablement les autorités espagnoles de son placement en fuite et de la prolongation du délai de transfert, d'autre part, que l'administration ne justifie pas des circonstances à l'origine de la décision du 13 septembre 2024. Dans ces conditions, alors qu'en demandant la suspension de l'exécution de la décision de transfert à une date à laquelle le délai de six mois pour procéder à ce dernier est expiré Mme A doit être regardée comme ayant entendu demander la suspension de l'exécution de la décision de transfert elle-même à défaut d'avoir été exécutée dans le délai de six mois prévu à l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations des articles l'article 9-2 du règlement 118/2014 de la commission du 30 janvier 2014 modifiant le règlement n°1560/2003 et de l'article 29 du règlement 604/2013 sont propres en l'état de l'instruction à créer un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées.
8. Il résulte de ce qui précède que l'exécution de la décision de transfert du 2 mai 2024, celle du 13 septembre suivant plaçant Mme A en situation de fuite et la décision implicite de rejet de sa demande d'enregistrement de sa demande d'asile en procédure " normale ", toutes prises par le préfet de police, ne peuvent qu'être suspendues.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
9. Il est enjoint au préfet de police ou au préfet territorialement compétent, à titre conservatoire et provisoire, d'enregistrer la demande d'asile de Mme A en procédure normale et de lui délivrer une attestation de cet enregistrement ouvrant tous les droits attachés à la qualité de demandeur d'asile en France, dans un délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance et de lui délivrer, sans délai, tout document justifiant la régularité de son séjour jusqu'à la date de délivrance de l'attestation d'enregistrement de la demande d'asile.
Sur les frais liés au litige :
10. Dans les circonstances de l'espèce, Mme A ayant été admise à l'aide juridictionnelle provisoire, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à Me Kornman en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridique et de l'admission définitive de Mme A à l'aide juridictionnelle.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridique provisoire.
Article 2 : L'exécution de la décision de transfert du 2 mai 2024, de celle du 13 septembre suivant plaçant Mme A en situation de fuite et de la décision implicite de rejet de sa demande d'enregistrement de sa demande d'asile en procédure " normale ", toutes prises par le préfet de police, sont suspendues.
Article 3 : Il est enjoint au préfet de police ou au préfet territorialement compétent, à titre conservatoire et provisoire, d'enregistrer la demande d'asile de Mme A en procédure normale et de lui délivrer une attestation de cet enregistrement ouvrant tous les droits attachés à la qualité de demandeur d'asile en France, dans un délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance et de lui délivrer, sans délai, tout document justifiant la régularité de son séjour jusqu'à la date de délivrance de l'attestation d'enregistrement de la demande d'asile.
Article 4 : L'Etat versera la somme de 1 200 euros à Me Kornman, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que cette avocate renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridique et de l'admission définitive de Mme A à l'aide juridictionelle.
Article 5 : Le surplus de la requête est rejeté.
Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D, au préfet de police et à Me Kornman.
Fait à Paris, le 12 décembre 2024.
Le juge des référés,
J.-F. B
La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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