vendredi 20 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2432290 |
| Type | Décision |
| Avocat requérant | CABINET VEIL JOURDE |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 5 décembre 2024, M. B D, représenté par Me Larroque Darran (cabinet Veil Jourdan), demande au juge des référés :
1°) de suspendre l'exécution de la décision du 12 juillet 2024 par laquelle le préfet de police a refusé sa demande d'habilitation pour accéder à la zone de sûreté transmanche en gare du Nord ;
2°) d'enjoindre au préfet de police de l'habiliter à accéder à la zone de sûreté transmanche de la Gare du nord ;
3°) de mettre à la charge du préfet de police la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
Sur l'urgence :
- elle est caractérisée car la décision contestée emporte des conséquences graves et immédiates sur sa situation dès lors qu'à compter du 1er février 2025, il va perdre son emploi l'habilitation pour accéder à la zone de sûreté transmanche de gare du Nord étant nécessaire à l'exercice de ses missions ;
Sur le moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision :
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation.
La requête a été communiquée à la société Momentum Services limited qui n'a pas produit d'observations.
Par un mémoire enregistré le 13 décembre 2024, le préfet de police conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- A titre principal, la condition tenant à l'urgence n'est pas remplie dès lors que la requête en référé a été introduite après un délai particulièrement long, que la situation personnelle de l'intéressé ne relève pas de l'urgence ;
- A titre subsidiaire, il n'existe aucun doute sérieux sur la légalité de la décision contestée.
Vu :
- les autres pièces du dossier, et notamment les pièces complémentaires enregistrées le 16 décembre 2024 pour le requérant ;
- la requête enregistrée le 5 décembre 2024 sous le n°2432219, tendant à l'annulation de la décision contestée.
Vu :
- le code de la sécurité intérieure ;
- le code des transports ;
- l'arrêté n° 2023-01319 du 30 octobre 2023 portant création et délimitation d'une zone de sûreté permanente au sein de la gare de paris-Nord au titre du régime de sûreté de la partie française de la liaison fixe transmanche ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Salzmann, vice-présidente de section, pour statuer sur les demandes de référé.
Au cours de l'audience publique du 16 décembre 2024 ont été entendues en présence de Mme Tardy-Panit, greffière d'audience :
- les observations de Me Kone, représentant M. D, qui reprend ses écritures contentieuses et insiste, s'agissant de l'urgence, sur la nécessité pour le requérant travaillant en zone de sûreté Transmanche en gare du Nord d'avoir une habilitation, à compter du
1er février 2025, résultant d'un report de la date d'application prévue en novembre 2024, que seuls les salariés habilités peuvent suivre une formation préalable de trois semaines, que le défaut d'habilitation entraîne le licenciement, tous les salariés en zone de sûreté devant avoir cette habilitation et aucun autre poste ne requérant pas cette habilitation ne peut être assuré par l'intéressé ; que le requérant a une famille et doit rembourser l'achat d'un logement ; s'agissant du fond, il souligne que les faits reprochés en 2020 de consommation de cannabis et de vente de thé au cannadibiol pendant la période de covid, sont anciens, sans lien avec son métier, le refus d'habilitation représente une double condamnation car il a payé l'amende à laquelle il a été condamné, il conteste les faits de vente, que les qualités professionnelles et personnelles de l'intéressé sont reconnues par son employeur,
- les observations de M. C intervenant en qualité de dirigeant de la société Momentum Services Limited qui souligne qu'il est sous-traitant de la société d'Eurostar, qui lui a donné la date d'application au 1er février 2025 de l'habilitation pour tous les salariés travaillant en zone de sûreté transmanche en gare du Nord, qu'ils soient à quai ou à bord des trains, qu'il n'existe pas d'autres missions hors zone de sûreté transmanche en gare du Nord pouvant être confiées à M. D ; que celui-ci donne toute satisfaction dans son travail, que des contrôles des salariés sont effectués et l'habilitation est temporaire ;
- et les observations de Mme E représentant le préfet de police qui reprend ses écritures en défense en faisant valoir, notamment, que la mesure n'est pas entrée en vigueur et que le licenciement n'est pas intervenu, que les faits d'usage de stupéfiants sont inscrits au bulletin n° 2 du casier judiciaire de l'intéressé et ont donné lieu à une suspension de son permis, que ces seuls faits suffisent, en tout état de cause, à justifier le refus d'habilitation, que son implication dans les autres faits et pour lesquels une audience se tiendra le 30 janvier 2025 devant le tribunal judiciaire de Versailles ne permettent pas de regarder l'intéressé comme digne de confiance, que les faits reprochés sont incompatibles avec l'exercice de missions en zone de sûreté transmanche au regard des exigences devant s'y appliquer et compte tenu de son caractère particulièrement sensible.
Lors de l'audience, a été montré au juge des référés et à la représentante du préfet de police, sur écran de téléphone, le message émanant de la société Eurostar adressé à la société Momentum Limited et indiquant la date du 1er février 2025 comme date d'application pour l'obligation de détention d'une habilitation pour les salariés exerçant leur activité en zone de sûreté transmanche en gare du Nord.
La clôture de l'instruction a été différée jusqu'à 17h30.
Une pièce, enregistrée le 16 décembre 2024, a été versée pour le requérant.
Considérant ce qui suit :
1. M. D est employé par la société Momentum Services Limited pour exercer les fonctions de steward de restauration à bord des trains Eurostar en contrat à durée indéterminée depuis le 1er mars 2020. Par une décision du 12 juillet 2024, le préfet de police a refusé la demande d'habilitation de M. D déposée le 12 avril 2024 par son employeur pour l'accès à la zone de sûreté de la partie française de la liaison fixe transmanche en Gare du Nord. M. D a formé un recours hiérarchique contre cette décision le 29 juillet 2024 qui a été implicitement rejeté. Par la présente requête, M. D demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice, de prononcer la suspension de l'exécution de cette décision.
Sur la demande de référé :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. () ".
3. Il résulte de ces dispositions que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
En ce qui concerne l'urgence :
4. Il résulte de l'instruction qu'en conséquence du refus d'habilitation en litige, dont la détention est nécessaire pour accéder en zone de sûreté transmanche en Gare du Nord le 1er février 2025, M. D, titulaire d'un CDI depuis 2020, est exposé au risque de la perte de son emploi au sein de la société Momentum services Limited, sans pouvoir exercer un autre emploi au sein de la société ainsi que le confirme à l'audience son employeur. La décision contestée préjudicie ainsi de manière suffisamment grave et immédiate à la situation du requérant. La condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée en l'espèce comme remplie.
En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté :
5. Aux termes de l'article L. 2271-5 du code des transports : " A l'exception des agents des services de l'Etat, les personnes individuellement désignées pour accéder aux zones de sûreté et y circuler de manière permanente sont habilitées par le représentant de l'Etat dans le département et, à Paris, par le préfet de police, à l'issue d'une enquête administrative réalisée conformément à l'article L. 114-1 du code de la sécurité intérieure qui donne lieu également à la consultation du bulletin n° 2 du casier judiciaire () ".
6. Pour considérer que la moralité et le comportement de M. D sont incompatibles avec l'exercice de ses missions au sein de la zone de sûreté en gare du Nord et prononcer le refus de l'habilitation en litige, le préfet de police s'est fondé sur les résultats d'une enquête administrative ayant révélé que l'intéressé a commis le 3 septembre 2020 dans le Calvados des faits de conduite d'un véhicule en ayant fait usage de stupéfiants, détention et transport non autorisés de stupéfiants et entre le 1er juin 2020 et le 31 décembre 2020 à Paris 1er des faits de transport, détention, offre ou cession, acquisition non autorisées de stupéfiants.
7. En l'état de l'instruction, eu égard notamment au caractère ancien des faits reprochés, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation commise par le préfet de police est de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée.
8. Il résulte de ce qui précède que le requérant est fondé à demander la suspension de l'exécution de la décision contestée jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de la décision.
Sur l'injonction :
9. Il est enjoint au préfet de police de réexaminer la situation de M. D au regard des motifs de la présente ordonnance dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance.
Sur les frais d'instance :
10. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat (préfecture de police) la somme de 800 euros à verser à M. D au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : La décision du 12 juillet 2024 par laquelle le préfet de police a refusé la demande d'habilitation de M. D pour accéder à la zone de sûreté transmanche en gare du Nord est suspendue.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de police de réexaminer la situation de D dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance au regard de ses motifs.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B D et au ministre de l'intérieur.
Copie en sera adressée au préfet de police et à la société Momentum Services Limited.
Fait à Paris, le 20 décembre 2024.
La juge des référés,
M. Salzmann
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.