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AccueilJurisprudence administrativeN° TA75-2503711

Tribunal Administratif de Paris — Décision N° TA75-2503711

vendredi 14 mars 2025

JuridictionTribunal Administratif de Paris
SectionTribunal Administratif de Paris
N° DossierTA75-2503711
TypeDécision
Formation8e Section - MESD
Avocat requérantMENDY

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Paris a rejeté la requête de Mme D C, ressortissante mauritanienne, qui contestait l'arrêté du préfet de police du 4 février 2025 ordonnant son transfert aux autorités espagnoles, responsables de l'examen de sa demande d'asile en application du règlement (UE) n° 604/2013. Le tribunal a écarté l'ensemble des moyens soulevés, notamment l'incompétence de l'auteur de l'acte, l'insuffisance de motivation, la méconnaissance des articles 5, 7 et 9 du règlement, ainsi que l'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du même règlement. La solution retenue confirme la légalité de la décision de transfert, fondée sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et du règlement Dublin III.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 février 2025, Mme D C, représenté par Me Mendy, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 4 février 2025, par lequel le préfet de police a décidé son transfert aux autorités espagnoles responsables de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet de police, de réexaminer sa situation, dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 au bénéfice de Me Mendy.

Elle soutient que :

- la décision litigieuse a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 5 du règlement UE n° 604/2013 ;

- l'obligation de l'Espagne de la reprendre en charge en sa qualité d'Etat responsable n'est pas rapportée ;

- la décision attaquée méconnaît les articles 7 et 9 du règlement (UE) n°604/2013 dès lors qu'il fait état de la situation de sa sœur qui bénéficie de la protection internationale de la France et de son intention explicite de voir sa demande d'asile examinée par la France ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du règlement UE n° 604/2013.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 février 2025, le préfet de police conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Cicmen en application des articles

L. 922-2 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Cicmen,

- les observations de Me Mendy, représentant M. D C, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens ;

- les observations de Me Maury, représentant le préfet de police, qui conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 4 février 2025, le préfet de police a décidé du transfert de Mme D C, ressortissante mauritanienne née le 17 juillet 2006, aux autorités espagnoles en vue de l'examen de sa demande d'asile. M. D C demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. D C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. En premier lieu, par un arrêté n° 2025-00138 du 31 janvier 2025 régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial, le préfet de police a donné délégation à Mme B A, attachée d'administration de l'Etat et cheffe du pôle interdépartemental Dublin, signataire de l'arrêté attaqué, pour signer tous les actes dans la limite de ses attributions, au nombre desquelles figure l'instruction préparatoire des procédures Dublin mises en œuvre dans le cadre du Règlement Dublin III du 26 juin 2013. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.

4. En deuxième lieu, en application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision de transfert dont fait l'objet un ressortissant de pays tiers ou un apatride qui a déposé auprès des autorités françaises une demande d'asile dont l'examen relève d'un autre Etat membre ayant accepté de le prendre ou de le reprendre en charge doit être motivée, c'est-à-dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement.

5. La décision de transfert en litige vise, notamment, le règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle indique qu'une attestation de demande d'asile en procédure Dublin a été remise à l'intéressée le 11 septembre 2024, que la comparaison des empreintes digitales au moyen du système " Eurodac " a révélé qu'elle avait sollicité l'asile auprès des autorités espagnoles le 13 août 2024, qu'en application de l'article 3 et de l'article 18 (1) (b) du règlement n° 604/2013, les autorités espagnoles doivent être regardées comme responsables de cette demande d'asile. Elle précise que ces autorités ont été saisies le 24 septembre 2024 d'une demande de reprise en charge de l'intéressée en application de l'article 18 (1) (b) du règlement (UE) précité et ont fait connaître leur accord le 30 septembre 2024 en application de l'article 18 (1) (b) de ce règlement. Elle ajoute que Mme C ne peut se prévaloir d'une vie privée et familiale stable en France, et qu'elle n'établit pas être dans l'impossibilité de retourner en Espagne. Le moyen tiré de ce que la décision ne satisferait pas à l'exigence de motivation posée à l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit dès lors être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () . 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé. ".

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme C a bénéficié d'un entretien individuel, le 11 septembre 2024, qui a été effectué par un agent préfectoral, en langue française que l'intéressée a déclaré comprendre, ce qu'elle ne conteste pas. Lors de cet entretien, elle a pu présenter des observations orales sur la procédure de transfert. Le compte rendu de l'entretien, dont Mme C a pris connaissance comme l'atteste l'apposition de sa signature et qui s'est déroulé en français, ne révèle aucune difficulté de compréhension des questions qui ont été posées et auxquelles celle-ci a apporté des réponses précises et substantielles. Elle a ainsi eu la possibilité de faire part notamment de toute information pertinente relative à la détermination de l'Etat responsable. Par ailleurs, Mme C n'apporte aucun élément circonstancié de nature à faire douter de la qualité de l'agent ayant procédé à cet entretien ni du caractère confidentiel de ce dernier. Les services de la préfecture, et en particulier les agents recevant les étrangers au sein du guichet unique des demandeurs d'asile, doivent être regardés comme ayant la qualité, au sens de l'article 5 précité du règlement n° 604/2013, de " personne qualifiée en vertu du droit national " pour mener l'entretien prévu à cet article. En outre, il ne résulte ni des dispositions du règlement du 26 juin 2013, ni d'aucune autre disposition législative ou règlementaire que l'agent chargé de mener l'entretien individuel en vue de déterminer l'État membre responsable de l'examen de la demande d'asile, devrait bénéficier d'une délégation de signature du préfet de police. Enfin, les dispositions précitées de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013 n'imposent pas qu'une copie de ce résumé soit remise d'office à l'intéressé, ni que le résumé mentionne la possibilité pour son conseil d'en solliciter la communication, ni encore que la durée de l'entretien soit mentionnée dans ce résumé. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet de police aurait méconnu les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 18 règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. L'État membre responsable en vertu du présent règlement est tenu de : () b) reprendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 23, 24, 25 et 29, le demandeur dont la demande est en cours d'examen et qui a présenté une demande auprès d'un autre État membre ou qui se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre État membre ; () ". Aux termes de l'article 23 du règlement précité : " 1. Lorsqu'un État membre auprès duquel une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), a introduit une nouvelle demande de protection internationale estime qu'un autre État membre est responsable conformément à l'article 20, paragraphe 5, et à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre État membre aux fins de reprise en charge de cette personne. 2. Une requête aux fins de reprise en charge est formulée aussi rapidement que possible et, en tout état de cause, dans un délai de deux mois à compter de la réception du résultat positif Eurodac ("hit"), en vertu de l'article 9, paragraphe 5, du règlement (UE) no 603/2013. () "

9. Mme C conteste l'obligation de l'Espagne de la reprendre en charge en l'absence de concordance des empreintes relevées en France et celles éventuellement relevées en Espagne, d'une part, de preuve de présentation d'une requête par la France, d'autre part. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que les recherches entreprises sur le fichier Eurodac à partir du relevé décadactylaire établi le 11 septembre 2024 par les services de la préfecture de police que les empreintes digitales saisies à cette occasion étaient identiques à celles relevées le 13 août 2024 par les autorités espagnoles, et que la requérante a été identifiée préalablement en Espagne lors du dépôt d'une demande d'asile. Par ailleurs, le préfet de police produit l'accusé de réception émis le 24 septembre 2024 par le point d'accès national espagnol dans le cadre du réseau " DubliNet ", suivant la requête aux fins de reprise en charge de Mme C par les autorités françaises sur le fondement du (b) de l'article 18.1 du règlement précité, ainsi que la décision du 30 septembre 2024 par laquelle les autorités espagnoles ont accepté cette demande de reprise en charge de Mme C. Ainsi, le moyen tiré de ce que l'obligation pour l'Espagne de la reprendre en charge n'est pas établi doit être écarté.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 7 règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les critères de détermination de l'État membre responsable s'appliquent dans l'ordre dans lequel ils sont présentés dans le présent chapitre. 2. La détermination de l'État membre responsable en application des critères énoncés dans le présent chapitre se fait sur la base de la situation qui existait au moment où le demandeur a introduit sa demande de protection internationale pour la première fois auprès d'un État membre. () ". Aux termes de l'article 9 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Si un membre de la famille du demandeur, que la famille ait été ou non préalablement formée dans le pays d'origine, a été admis à résider en tant que bénéficiaire d'une protection internationale dans un État membre, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, à condition que les intéressés en aient exprimé le souhait par écrit. ".

11. La requérante se prévaut de ce Mme E, qu'elle présente comme sa sœur, est bénéficiaire de la protection internationale de la France. Il ressort des pèces du dossier, en particulier de la carte de résident de Mme E, que celle-ci dispose d'une protection internationale. En revanche, la requérante n'établit pas, par la seule production d'une attestation manuscrite du 10 février 2024 de Mme E, non circonstanciée, le lien fraternel qu'elle allègue. A supposer même que cette dernière soit sa sœur, la requérante n'établit pas avoir exprimé avec celle-ci le souhait par écrit que sa demande d'asile soit examinée en France. Pour ces motifs, le moyen tiré de la méconnaissance des articles 7 et 9 du règlement UE n° 604/2013 doit être écarté.

12. En sixième et dernier lieu, aux termes du premier paragraphe de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement ". La faculté laissée à chaque État membre, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

13. Comme indiqué au point 10, il ne ressort pas des pièces du dossier que la requérante soit la sœur de Mme E, sous protection internationale en France. Par ailleurs, les seules circonstances tirées de ce que la requérante est francophone et qu'elle s'est inscrite au CNED en novembre 2024 en vue de passer son baccalauréat général, ne permettent pas d'établir que le préfet de police a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en décidant de transférer la requérante vers l'Espagne sans faire application de la clause discrétionnaire prévue par les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

14. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D C n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de police du 4 février 2025 du préfet de police. Par voie de conséquence, la requête doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : Mme D C est admise à titre provisoire à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D C, au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur et à Me Mendy.

Copie en sera adressée au préfet de police.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 mars 2025.

Le magistrat désigné,

Signé

D. CICMENLa greffière,

Signé

N. DUPOUY

La République mande et ordonne au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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