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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2303811

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2303811

vendredi 21 mars 2025

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2303811
TypeDécision
PublicationC
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantLENGLET, MALBESIN & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 27 septembre 2023, 20 mai 2024 et 4 novembre 2024, la société Paprec Métal Déconstruction Ouest, représentée par Me Braud, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler le marché public de travaux de désamiantage et de déconstruction du site " Sagatrans " conclu entre l'Etablissement public foncier de Normandie (EPFN) et la société Premys ;

2°) d'annuler la décision du 25 mars 2024 par laquelle l'EPFN a rejeté sa réclamation indemnitaire préalable ;

3°) de condamner l'EPFN à lui verser une somme de 20 445 euros HT en réparation du préjudice qu'elle a subi en raison de son éviction irrégulière de la procédure de passation du marché public de travaux de désamiantage et de déconstruction du site " Sagatrans " ;

4°) de mettre à la charge de l'EPFN la somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision rejetant son offre est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors que l'EPFN, qui n'avait pas fourni d'estimation dans le dossier de consultation des entreprises (DCE) , n'a pas démontré que cette offre était anormalement basse, alors que son offre initiale, avant négociation, n'a pas été rejetée comme anormalement basse, ni que cette sous-évaluation était de nature à compromettre la bonne exécution du marché, que ses explications n'ont pas été prises en compte et que les offres des autres candidats étaient surévaluées ;

- elle est fondée à demander l'indemnisation du manque à gagner causé par son éviction irrégulière dès lors qu'elle avait des chances sérieuses d'obtenir le marché, ce manque à gagner pouvant être évalué à 20 445 euros correspondant à 6% du chiffre d'affaires escompté.

Par un mémoire, enregistré le 23 mai 2024, la société Premys, représentée par Me Henochsberg, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 5 000 euros soit mise à la charge de la société Paprec Métal Déconstruction Ouest.

Elle fait valoir que :

- l'annulation du contrat ne peut, en tout état de cause, être prononcée dès lors que son contenu n'est pas illicite et qu'il ne se trouve pas affecté d'un vice de consentement ou de tout autre vice d'une particulière gravité ;

- la résiliation du contrat ne peut pas davantage être prononcée dès lors que le marché a été entièrement exécuté ;

- l'EPFN n'a pas, compte-tenu de l'insuffisance des explications fournies par la société requérante, commis d'erreur manifeste d'appréciation en rejetant son offre comme étant anormalement basse.

Par un mémoire, enregistré le 23 mai 2024, l'Etablissement public foncier de Normandie (EPFN), représenté par Me Malbesin, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 5 000 euros soit mise à la charge de la société Paprec Métal Déconstruction Ouest sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- la décision d'annulation du marché porterait une atteinte excessive à l'intérêt général, sans que la société Paprec Métal Déconstruction Ouest puisse candidater à son exécution dès lors qu'il a été entièrement exécuté ;

- la procédure qu'il a mise en œuvre pour contrôler l'offre anormalement basse est régulière dès lors que, d'une part, il n'était pas tenu de faire figurer dans les documents de la consultation l'estimation du prix des prestations attendues et, d'autre part, il n'avait pas à soulever le caractère anormalement bas de l'offre de la requérante avant de l'inviter à participer à la négociation ;

- il n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en décidant de rejeter l'offre de la société requérante au motif qu'elle était anormalement basse ;

- les conclusions indemnitaires présentées par la requérante doivent être rejetées dès lors qu'elle n'a pas été évincée irrégulièrement du marché, alors, en outre, que le montant de la demande n'est pas justifié.

Par un mémoire distinct, enregistré le 23 mai 2024, la société Premys a mentionné les motifs de son refus de soumettre au débat contradictoire des pièces jointes communiquées au greffe du tribunal selon les modalités prévues aux articles R. 412-2-1 et R. 611-30 du code de justice administrative.

Par une ordonnance du 12 novembre 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 12 décembre 2024 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la commande publique,

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Armand,

- les conclusions de Mme Delacour, rapporteure publique,

- et les observations de Me Piot représentant l'Etablissement public foncier de Normandie (EPF).

La société Paprec Métal Déconstruction Ouest et la société Premys n'étaient ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Le 15 mars 2023, l'Etablissement public foncier de Normandie (EPFN) a lancé une procédure adaptée de passation d'un marché de désamiantage et de déconstruction du site " Sagatrans " situé à Rouen, l'article 8.3 du règlement de consultation prévoyant que le pouvoir adjudicateur se réservait le droit de négocier avec les candidats ayant remis les meilleures offres. A l'issue de la négociation, le marché a été conclu avec la société Premys et a donné lieu à un avis d'attribution publié au bulletin officiel des annones des marchés publics (BOAMP) le 31 juillet 2023. Les travaux de la société Premys ont été réceptionnés le 8 février 2024 avec effet au 19 janvier 2024, et les réserves ont été levées le 29 avril 2024. La société Véolia Démantèlement Ouest, devenue société Paprec Métal Déconstruction Ouest suite à son rachat le 22 mai 2023, dont l'offre n'a pas été retenue au motif qu'elle était anormalement basse, demande au tribunal d'annuler ce marché et de condamner l'EPFN à lui verser une somme de 20 445 euros HT en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi en raison de son éviction irrégulière.

Sur la contestation de la validité du contrat :

2. Tout tiers à un contrat administratif susceptible d'être lésé dans ses intérêts de façon suffisamment directe et certaine par sa passation ou ses clauses est recevable à former devant le juge du contrat un recours de pleine juridiction contestant la validité du contrat. Ils ne peuvent invoquer que des vices en rapport direct avec l'intérêt lésé dont ils se prévalent ou ceux d'une gravité telle que le juge devrait les relever d'office. Saisi par un tiers, dans les conditions définies ci-dessus, de conclusions contestant la validité du contrat ou de certaines de ses clauses, il appartient au juge du contrat, après avoir vérifié que l'auteur du recours se prévaut d'un intérêt susceptible d'être lésé de façon suffisamment directe et certaine et que les irrégularités qu'il critique sont de celles qu'il peut utilement invoquer, lorsqu'il constate l'existence de vices entachant la validité du contrat, d'en apprécier l'importance et les conséquences. Ainsi, il lui revient, après avoir pris en considération la nature de ces vices, soit de décider que la poursuite de l'exécution du contrat est possible, soit d'inviter les parties à prendre des mesures de régularisation dans un délai qu'il fixe, sauf à résilier ou résoudre le contrat. En présence d'irrégularités qui ne peuvent être couvertes par une mesure de régularisation et qui ne permettent pas la poursuite de l'exécution du contrat, il lui revient de prononcer, le cas échéant avec un effet différé, après avoir vérifié que sa décision ne portera pas une atteinte excessive à l'intérêt général, soit la résiliation du contrat, soit, si le contrat a un contenu illicite ou s'il se trouve affecté d'un vice de consentement ou de tout autre vice d'une particulière gravité que le juge doit ainsi relever d'office, l'annulation totale ou partielle de celui-ci. Il peut enfin, s'il en est saisi, faire droit, y compris lorsqu'il invite les parties à prendre des mesures de régularisation, à des conclusions tendant à l'indemnisation du préjudice découlant de l'atteinte à des droits lésés.

3. Aux termes de l'article L. 2152-5 du code de la commande publique : " Une offre anormalement basse est une offre dont le prix est manifestement sous-évalué et de nature à compromettre la bonne exécution du marché ". Aux termes de l'article L. 2152-6 de ce code : " L'acheteur met en œuvre tous moyens lui permettant de détecter les offres anormalement basses. Lorsqu'une offre semble anormalement basse, l'acheteur exige que l'opérateur économique fournisse des précisions et justifications sur le montant de son offre. Si, après vérification des justifications fournies par l'opérateur économique, l'acheteur établit que l'offre est anormalement basse, il la rejette dans des conditions prévues par décret en Conseil d'Etat ". L'article R. 2152-3 du même code stipule : " L'acheteur exige que le soumissionnaire justifie le prix ou les coûts proposés dans son offre lorsque celle-ci semble anormalement basse eu égard aux travaux, fournitures ou services, y compris pour la part du marché qu'il envisage de sous-traiter./ Peuvent être prises en considération des justifications tenant notamment aux aspects suivants : 1° Le mode de fabrication des produits, les modalités de la prestation des services, le procédé de construction ; 2° Les solutions techniques adoptées ou les conditions exceptionnellement favorables dont dispose le soumissionnaire pour fournir les produits ou les services ou pour exécuter les travaux ; 3° L'originalité de l'offre ; 4° La règlementation applicable en matière environnementale, sociale et du travail en vigueur sur le lieu d'exécution des prestations / 5° L'obtention éventuelle d'une aide d'État par le soumissionnaire ". Enfin, aux termes de l'article R. 2152-4 dudit : " L'acheteur rejette l'offre comme anormalement basse dans les cas suivants : 1° Lorsque les éléments fournis par le soumissionnaire ne justifient pas de manière satisfaisante le bas niveau du prix ou des coûts proposés ; 2° Lorsqu'il établit que celle-ci est anormalement basse parce qu'elle contrevient en matière de droit de l'environnement, de droit social et de droit du travail aux obligations imposées par le droit français, y compris la ou les conventions collectives applicables, par le droit de l'Union européenne ou par les stipulations des accords ou traités internationaux mentionnées dans un avis qui figure en annexe du présent code ".

4. Le fait, pour un pouvoir adjudicateur, de retenir une offre anormalement basse porte atteinte à l'égalité entre les candidats à l'attribution d'un marché public. Il résulte des dispositions précitées que, quelle que soit la procédure de passation mise en œuvre, il incombe au pouvoir adjudicateur qui constate qu'une offre paraît anormalement basse de solliciter auprès de son auteur toutes précisions et justifications de nature à expliquer le prix proposé. Si les précisions et justifications apportées ne sont pas suffisantes pour que le prix proposé ne soit pas regardé comme manifestement sous-évalué et de nature, ainsi, à compromettre la bonne exécution du marché, il appartient au pouvoir adjudicateur de rejeter l'offre.

5. Il résulte de l'instruction que la société Véolia Démantèlement Ouest a présenté le 6 avril 2023, avant d'être rachetée par la société Paprec Métal Déconstruction Ouest, une première offre au prix total de 440 060 euros hors taxe (HT) puis, après la négociation à laquelle elle a été invitée à participer, une seconde offre, au prix total de 442 060 euros HT, le 19 mai 2023. Par un courrier du 26 mai 2023, le maitre d'œuvre a informé la société que son offre lui paraissait anormalement basse et l'a invitée, alors qu'il n'y était pas tenu avant de l'inviter à participer à la négociation, en application de l'article 8.3 du règlement de consultation, à présenter des justifications utiles pour qu'elle ne soit pas regardée comme sous-évaluée et de nature à compromettre la bonne exécution du marché. Par un courrier du 2 juin 2023, la société Paprec Métal déconstruction a répondu que des " accords " du " groupe " avaient permis " de déduire " de son offre " une moins-value de 19 800 euros, dans la mesure où " les pelles et l'ensemble du matériel concernés " étaient " des biens propres et donc amortis ", " que le rachat par le groupe Paprec permettait de diminuer les frais généraux pour les trois prochaines années à seulement 3 % du chiffre d'affaires, soit 60 771 euros pour le dossier concerné, que les coûts avaient été réduits de 36 200 euros sur le poste 6.04 de " rachat de ferraille ", que dans le détail quantitatif estimatif (DQE), le poste BPU 2 avait bénéficié d'une moins-value de 82 euros par tonne, soit 10 660 euros pour 130 tonnes et le poste BPU 7 d'une moins-value de 55 euros par tonne, soit 28 270 euros pour 514 tonnes, le montant totale des remises s'élevant à 155 701 euros. Par un courrier du 22 juin 2023, l'EPFN a informé la société requérante qu'il regardait son offre comme anormalement basse et, par un courrier du 5 juillet 2023 faisant suite à sa demande de communication de motifs, lui a indiqué que les écarts entre son offre et, d'une part, sa propre estimation et, d'autre part, la moyenne des offres des autres candidats, justifiaient le déclenchement de la procédure contradictoire sur les offres anormalement basses, et que les éléments de réponse apportés n'étaient ni étayés ni assortis des justificatifs afférents.

6. Si la circonstance que la société Paprec Métal Déconstruction Ouest a présenté une offre dont le prix était inférieur de 36,1 % aux estimations de l'EPFN et de son maître d'œuvre (691 390 euros HT), qui n'avaient pas à figurer dans le dossier de consultation des entreprises (DCE), et de 35,9 % au montant moyen des offres des autres candidats au marché (689 163,53 euros HT), ne permettait pas, à elle-seule, de considérer que son offre était anormalement basse, le courrier de réponse du 2 juin 2023 qu'elle a adressé à l'EPFN ne comporte pas d'éléments de nature à expliquer le prix forfaitaire proposé. La société n'a, notamment, pas mentionné avec quelles entreprises étaient conclus les " accords " qui devaient permettre une moins-value portant tant sur le matériel que sur les frais de traitement, pas expliqué comment le chiffre d'affaires sur lequel étaient imputés les frais généraux avait été calculé alors que la société Paprec Métal Déconstruction Ouest venait de racheter la société Véolia Démantèlement Ouest, ni précisé les éléments justifiant les remises qu'elle aurait consenties à l'EPFN. Dès lors que la réponse de la société requérante a été formulée dans des termes très généraux et n'était assortie d'aucune justification ni précision, notamment technique et comptable, l'EPFN n'était pas en mesure de vérifier que la bonne exécution du marché pouvait être assurée. Par suite, et alors qu'il ne résulte pas de l'instruction que les offres présentées par les autres candidats au marché litigieux auraient été surévaluées, la société Paprec Métal Déconstruction n'est pas fondée à soutenir qu'en rejetant son offre comme anormalement basse, l'EPFN aurait commis une erreur manifeste d'appréciation.

7. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par la société Paprec Métal Déconstruction Ouest doivent être rejetées, de même que ses conclusions indemnitaires en l'absence de préjudice découlant de l'atteinte à des droits lésés.

Sur les frais liés au litige :

8. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'EPFN, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la société Paprec Métal Déconstruction Ouest demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la société Paprec Métal Déconstruction Ouest le versement à l'EPFN et à la société Premys, pour chacun, la somme de 1 000 euros au titre de ces mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société Paprec Métal Déconstruction Ouest est rejetée.

Article 2 : La société Paprec Métal Déconstruction Ouest versera à l'EPFN, ainsi qu'à la société Premys, la somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Paprec Métal Déconstruction, à l'Etablissement public foncier de Normandie et à la société Premys.

Délibéré après l'audience du 7 mars 2025, à laquelle siégeaient :

- Mme Van Muylder, présidente,

- M. Armand, premier conseiller,

- Mme Favre, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 mars 2025.

Le rapporteur,

G. ARMAND

La présidente,

C. VAN MUYLDER Le greffier,

J-B. MIALON

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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