Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 17 novembre 2024 et 10 avril 2025, Mme B... A..., représentée par Me Matutano, doit être regardée comme demandant au tribunal :
1°) de condamner le département de l’Eure à lui verser les sommes, d’une part, de 10 000 euros au titre du harcèlement moral subi, et, d’autre part, de 10 000 euros au titre des promesses non-tenues, assorties des intérêts au taux légal à compter du 4 octobre 2024 et de la capitalisation de ces intérêts ;
2°) de mettre à la charge du département de l’Eure la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Mme A... soutient que :
la responsabilité du département de l’Eure est engagée du fait :
du harcèlement moral qu’elle a subi :
en méconnaissance des dispositions de l’article L. 133-2 du code général de la fonction publique ;
en l’absence de mise en œuvre du dispositif prévu aux dispositions de l’article L. 135-6 du code général de la fonction publique ;
en méconnaissance de l’obligation de sécurité incombant à l’employeur au regard des dispositions des articles L. 136-1 et L. 811-1 du code général de la fonction publique ;
dès lors que le comportement du directeur général des services de la collectivité a méconnu les dispositions de l’article L. 121-1 du code général de la fonction publique ;
ayant engendré un dégradation de son état de santé ;
dont le préjudice est évalué à hauteur de la somme de 10 000 euros ;
des trois promesses faites à son égard lors de la réunion du 13 juin 2023 et non tenues, dont le préjudice moral est évalué à hauteur de la somme de 10 000 euros.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 14 mars 2025 et 30 avril 2025, le département de l’Eure, représenté par Me Phelip, conclut au rejet de la requête, à titre subsidiaire à ramener à de plus justes proportions les sommes allouées et à ce que soit mise à la charge de Mme A... la somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Le département de l’Eure fait valoir que :
sa responsabilité n’est pas engagée en l’absence :
de caractérisation du harcèlement moral allégué ;
de méconnaissance des dispositions des articles L. 121-1, L. 135-6, L. 136-1 et L. 811-1 du code général de la fonction publique ;
de promesses fermes et non-équivoques ;
les préjudices demandés sont sans lien avec les fautes alléguées, ne sont pas établis et sont, en tout état de cause, surestimés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
le code général de la fonction publique ;
le code du travail ;
la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;
la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;
le décret n° 2020-256 du 13 mars 2020 ;
le décret n°85-603 du 10 juin 1985 ;
le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Favre,
- les conclusions de Mme Aubert, rapporteure publique.
Les parties n’étaient ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
Mme A..., attachée principale territoriale, a été recrutée par le département de l’Eure le 1er juin 2022 pour exercer les fonctions de directrice en charge de la modernisation des territoires de la délégation aux politiques sociales. Par courrier du 19 septembre 2024, Mme A... a adressé au président du département de l’Eure une demande indemnitaire préalable tendant à la réparation du harcèlement moral et du préjudice moral qu’elle a subis. Par courrier du 17 octobre 2024, le département de l’Eure a rejeté sa demande. Le 30 septembre 2024, l’intéressée a quitté ses fonctions. Mme A... demande dans la présente instance de condamner le département de l’Eure à lui verser, d’une part, la somme de 10 000 euros au titre du harcèlement moral subi, et d’autre part, la somme de 10 000 euros au titre des promesses non-tenues.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne le harcèlement moral :
Aux termes de l’article L. 133-2 du code général de la fonction publique : « Aucun agent public ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. ».
Il appartient à l’agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral, lorsqu’il entend contester le refus opposé par l’administration dont il relève à une demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d’en faire présumer l’existence. Il incombe à l’administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d’apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu’il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d’instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu’ils sont constitutifs d’un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l’administration auquel il est reproché d’avoir exercé de tels agissements et de l’agent qui estime avoir été victime d’un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, ces agissements doivent être répétés et excéder les limites de l’exercice normal du pouvoir hiérarchique. Dès lors qu’elle n’excède pas ces limites, une simple diminution des attributions justifiée par l’intérêt du service, en raison d’une manière de servir inadéquate ou de difficultés relationnelles, n’est pas constitutive de harcèlement moral.
Mme A... fait état de courriels adressées au directeur général adjoint délégué en charge des politiques sociales, à l’adjointe de ce dernier et au directeur général des services les 2 septembre 2022, 13 novembre 2022, 30 novembre 2022, 21 février 2022, 20 mars 2023, 22 mars 2023, 23 décembre 2023 et l6 février 2024 les alertant de manière réitérée sur des conditions de travail et d’exercice de ses missions. Concernant ses conditions de travail, elle indique avoir été installée sur le site d’Evreux alors qu’elle était affectée administrativement à l’Unité territoriale d’action sociale de Vernon, la soumettant à un nombre conséquent de trajets. Elle fait valoir avoir dû travailler en amont de sa prise de poste au 1er juin 2022 puis régulièrement en soirée et le week-end en raison de l’absence d’allocation des effectifs prévus. A son arrivée au 1er juin 2022, elle relève qu’elle n’a disposé d’un bureau au troisième étage qu’à partir du 4 juin 2022, partagé avec des agents exerçant d’autres missions, sommairement équipé et soumis à des températures estivales élevées. Si un bureau individuel au rez-de-chaussée lui a été attribué en décembre 2022, elle indique qu’il était isolé de ceux des autres membres de son équipe, éloigné de l’imprimante et qu’il n’assurait pas la confidentialité de ses échanges. Elle note qu’une place de parking lui a été attribuée sept mois après sa prise de poste. En outre, elle rapporte que le véhicule de fonctions mis à sa disposition le 3 juin 2022 était affecté d’un dysfonctionnement du dispositif freinage préalablement identifié, nécessitant l’appel de l’assistance à son domicile. Concernant la définition de ses missions, elle dénonce un manque de lisibilité de son périmètre d’intervention en l’absence de lettre de mission, un manque de portage du projet par les décideurs de la collectivité et d’identification auprès des autres directions en l’absence d’invitation aux instances stratégiques, tels que les COPIL, COTECH et CODIR, l’impossibilité de conduire des audits sur site ainsi que le manque d’articulation avec les cabinets extérieurs intervenant dans le champ de ses missions. Concernant les modalités d’exercice de ses missions, elle relève la difficulté du recueil d’information auprès des unités territoriales d’action sociale, l’absence de recrutement puis le sous-dimensionnement de son équipe située sur les unités territoriales d’action sociale et sur laquelle elle était limitée à exercer un encadrement fonctionnel, son rattachement hiérarchique administratif inadéquat à un cadre inférieur, l’assignation de tâches extérieures à son périmètre en substitution des autres directions ainsi que le refus de sa hiérarchie d’aménager le calendrier des livrables et d’adapter sa charge de travail.
Il résulte du compte-rendu d’entretien professionnel de Mme A... réalisé le 20 juillet 2023 qu’il a été noté une équipe sous-dimensionnée durant les six premiers mois suivant sa prise de fonction en raison de difficultés de recrutement, l’absence d’accompagnement lors sa prise de poste par le directeur général adjoint délégué en charge des politiques sociales, une évolution du projet du fait de la commande d’une étude organisationnelle et sociale de la délégation sociale confiée à un cabinet externe et réalisée au dernier trimestre de l’année 2022 et l’inadéquation de sa fiche de poste, à actualiser avec le concours de la direction des ressources humaines. Un échelonnement des échéances des objectifs de l’année a été organisé. Il est par ailleurs relevé que les délais et les objectifs fixés ont été tenus et le souhait exprimé par Mme A... d’évoluer sur un autre projet professionnel de direction, éventuellement au sein d’une autre collectivité. Mme A... verse également au soutien de ses allégations, des attestations émanant de trois agents du département de l’Eure, lesquels témoignent du manque du portage du projet confié à la requérante, des effectifs insuffisants de son équipe et de l’absence d’adaptation en conséquent de sa charge de travail.
En défense, le département de l’Eure établit que le directeur général adjoint délégué en charge des politiques sociales l’a informée de la publication des postes de trois « développement social local DSL» et d’un chargé de mission le 2 août 2022 et lui a proposé un entretien en présence de son adjointe le 2 septembre 2022, que le directeur général des services a reçu l’intéressée en entretien à sa demande le 1er décembre 2022, lui a proposé d’établir une lettre de mission revue et allégée le 21 février 2023 et lui a attribué une prime d’intérim à hauteur de 3 000 euros le 23 décembre 2022 et que la directrice des ressources humaines lui assuré un retour rapide à la suite de sa demande de réintégration formulée le 4 février 2024 et lui a proposé de réintégrer la collectivité sur le poste de directeur de l’observatoire social de l’Eure le 12 février 2024. Le département indique qu’une lettre de mission à destination de Mme A... a été formalisée le 28 novembre 2022, sans toutefois la produire à l’instance. Il explique également que le repositionnement de l’adjointe au directeur général adjoint délégué en charge des politiques sociales, qui a dû assurer l’intérim de la direction à partir du mois de février 2023, a limité le temps consacré à l’accompagnement de Mme A....
En réponse au courrier du 20 mars 2023 de Mme A... dénonçant notamment selon ses termes une maltraitance institutionnelle, un climat d’hostilité et exécrable, des conditions délétères et des jeux de pouvoirs, le directeur général des services lui a indiqué par courriel du 22 mars 2023 qu’il considérait que le lien de confiance qui devait prévaloir était rompu et qu’il souhaitait s’engager dans une rupture amiable. Mme A... ne peut utilement soutenir au soutien de ses conclusions au titre du harcèlement moral que par ce courriel le directeur général des services de la collectivité a méconnu l’article L. 121-1 du code général de la fonction publique dès lors qu’elle n’était pas positionnée sur un poste fonctionnel. En outre, aux termes de ses courriels, l’intéressée présentait son poste de directeur comme comportant une dimension stratégique et de pilotage et un positionnement transversal, lequel impliquait nécessairement un lien de confiance avec ses supérieurs hiérarchiques. Au demeurant, aucune mesure n’a été prise sur ce motif alors que Mme A... a exprimé à plusieurs reprises par la suite son souhait de poursuivre son projet professionnel dans une autre collectivité.
Les mesures prises par la direction de la collectivité portant sur l’organisation de l’équipe de Mme A..., résultant des difficultés de recrutement, et sur le pilotage de son projet, lequel a été impacté par l’étude organisationnelle et sociale de la délégation sociale menée au dernier trimestre 2022, n’ont pas excédé l’exercice normal d’organisation du service par le pouvoir hiérarchique. Si la requérante fait valoir que le nombre des effectifs au sein de son équipe avait été acté à son recrutement, sans verser de pièces permettant de corroborer ses allégations, elle a émis au demeurant certaines réserves lors des processus de recrutement. Si Mme A... dénonce des difficultés de communication avec ses responsables, il apparait qu’elle a également contribué par son comportement à la dégradation de ses relations avec sa hiérarchie. Elle n’établit pas, ni même n’allègue que son affectation géographique sur le site d’Evreux n’aurait pas été décidée dans l’intérêt du service. L’intéressée ne démontre pas non plus que les contraintes matérielles qu’elle a subies traduiraient une volonté de lui nuire, d’autant que le département a pris les mesures nécessaires pour y remédier. Il résulte de ce qui précède que les éléments de fait soumis par Mme A..., s’ils révèlent un accompagnement par sa hiérarchie perfectible, ne permettent pas de faire présumer l’existence d’un harcèlement moral. Les pièces versées aux débats par la requérante sont insuffisamment précises et circonstanciées pour laisser présumer l’existence d’agissements répétés ayant pour objet ou pour effet de dégrader ses conditions de travail. Elle n’apporte pas d’autre élément à même d’étayer ses autres allégations susceptibles de révéler la détérioration de ses conditions de travail, telle que décrite dans ses écritures. En outre, les autres faits décrits aux points précédents, pris séparément ou même dans leur ensemble, ne révèlent pas de demandes de l’autorité excédant un exercice normal du pouvoir hiérarchique, ni trouvent en tout état de cause leur justification dans des raisons qui étaient étrangères à l’intérêt du service. Enfin, si la requérante produit des pièces médicales attestant d’une symptomatologie anxio-dépressive dont elle souffre et d’une dégradation prononcée à compter du mois d’avril 2023, ces documents, qui se bornent à retranscrire son vécu et son ressenti, ne peuvent suffire à faire présumer des faits constitutifs de harcèlement moral de la part de sa hiérarchie.
Il résulte ce qui précède que les conclusions de Mme A... tendant à la condamnation du département de l’Eure suite au harcèlement moral qu’elle estime avoir subi doivent être rejetées.
En ce qui concerne la faute résultant de l’absence de mise en place le dispositif prévu par les dispositions de l’article L. 135-6 du code général de la fonction publique :
Aux termes de l’article L. 135-6 du code général de la fonction publique : « Les employeurs publics mentionnés à l'article L. 2 mettent en place un dispositif ayant pour objet de recueillir les signalements des agents qui s'estiment victimes d'atteintes volontaires à leur intégrité physique, d'un acte de violence, de discrimination, de harcèlement moral ou sexuel, d'agissements sexistes, de menaces ou de tout autre acte d'intimidation et de les orienter vers les autorités compétentes en matière d'accompagnement, de soutien et de protection des victimes et de traitement des faits signalés. Ce dispositif permet également de recueillir les signalements de témoins de tels agissements. ». Aux termes de l’article 1er du décret du 13 mars 2020 relatif au dispositif de signalement des actes de violence, de discrimination, de harcèlement et d’agissements sexistes dans la fonction publique : « Le dispositif de signalement des actes de violence, de discrimination, de harcèlement moral ou sexuel et des agissements sexistes prévu par l'article 6 quater A de la loi du 13 juillet 1983 susvisée comporte : 1° Une procédure de recueil des signalements effectués par les agents s'estimant victimes ou témoins de tels actes ou agissements ; 2° Une procédure d'orientation des agents s'estimant victimes de tels actes ou agissements vers les services et professionnels compétents chargés de leur accompagnement et de leur soutien ; 3° Une procédure d'orientation des agents s'estimant victimes ou témoins de tels actes ou agissements vers les autorités compétentes pour prendre toute mesure de protection fonctionnelle appropriée et assurer le traitement des faits signalés, notamment par la réalisation d'une enquête administrative ». Aux termes de l’article 5 du même décret : « L'autorité compétente procède, par tout moyen propre à la rendre accessible, à une information des agents placés sous son autorité sur l'existence de ce dispositif de signalement, ainsi que sur les procédures qu'il prévoit et les modalités définies pour que les agents puissent y avoir accès. ». Enfin, aux termes de l’article 8 du même décret : « Les administrations, collectivités territoriales ou établissements publics relevant de l'article 2 de la loi du 13 juillet 1983 susvisée mettent en place le dispositif de signalement régi par le présent décret au plus tard le 1er mai 2020 ».
Le département de l’Eure verse à l’instance la convention régionale de mise à disposition d'un référent signalement des actes de violence, de harcèlement, de discrimination, et d'agissements sexistes, conclue avec le centre de gestion de l’Eure le 24 juin 2022 portant sur la mise en place d’une procédure de recueil des signalements, d’une procédure d’orientation vers les dispositions de droit commun et d’une procédure d’orientation vers les autorités compétentes, ainsi que le formulaire de signalement des actes de violence, harcèlement, discrimination et agissements sexistes, mis en ligne sur l’intranet de la collectivité ainsi qu’un justificatif de l’affichage des informations sur ce dispositif. Ainsi, la collectivité indique, sans que cela soit contesté, avoir mis en place le dispositif de signalement prévu par les dispositions précitées de l’article L.135-6 du code général de la fonction publique sans qu’il soit établi que Mme A... y aurait eu recours. Enfin, les dispositions de l’article L.135-6 dont se prévaut la requérante ne peuvent s’interpréter comme imposant à l’administration de faire diligenter une enquête administrative, le dispositif ayant seulement vocation à permettre le recueil de signalements de témoins, dont la requérante, au demeurant, en l’état des pièces produites, n’établit pas l’existence. Aucun élément porté à la connaissance de sa direction, avant sa demande indemnitaire préalable présentée le 19 septembre 2024, ne faisait apparaître que Mme A... était exposée à une situation de harcèlement moral dans l’exercice de ses fonctions. En tout état de cause, Mme A... n’atteste pas ne pas avoir été en mesure de saisir les autorités compétentes mentionnées à l’article 1er du décret précité.
Il résulte de tout ce qui précède que Mme A... n’est pas fondée à soutenir que le département de l’Eure a commis une faute de nature à engager sa responsabilité en raison de l’absence de mise en place du dispositif prévu par l’article L. 135-6 du code général de la fonction publique.
En ce qui concerne le manquement à l’obligation de protection de l’employeur :
D’une part, aux termes de l’article 23 du 13 juillet 1983 relative aux droits et obligations des fonctionnaires, dans sa version alors applicable, dont les dispositions ont été reprises à l’article L. 136-1 du code général de la fonction publique : « Des conditions d’hygiène et de sécurité de nature à préserver leur santé et leur intégrité physique sont assurées aux fonctionnaires durant leur travail ». Aux termes de l’article 108-1 de loi du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale, dont les dispositions ont été reprises à l’article L. 811-1 du code général de la fonction publique: « Dans les services des collectivités et établissements mentionnés à l’article 2, les règles applicables en matière d’hygiène et de sécurité sont celles définies par les livres Ier à V de la quatrième partie du code du travail et par les décrets pris pour leur application, ainsi que par l’article L. 717-9 du code rural et de la pêche maritime. Il peut toutefois y être dérogé par décret en Conseil d’Etat. ». Aux termes de l’article 2-1 du décret du 10 juin 1985 relatif à l’hygiène et à la sécurité du travail ainsi qu’à la médecine professionnelle et préventive dans la fonction publique territoriale : « Les autorités territoriales sont chargées de veiller à la sécurité et à la protection de la santé des agents placés sous leur autorité ».
D’autre part, aux termes de l’article L. 4121-1 du code du travail : « L’employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. / Ces mesures comprennent : 1° Des actions de prévention des risques professionnels, y compris ceux mentionnés à l’article L. 4161-1 ; 2° Des actions d’information et de formation ; 3° La mise en place d’une organisation et de moyens adaptés. / L’employeur veille à l’adaptation de ces mesures pour tenir compte du changement des circonstances et tendre à l’amélioration des situations existantes. » Aux termes de l’article L. 4121-2 du même code : « L'employeur met en œuvre les mesures prévues à l'article L. 4121-1 sur le fondement des principes généraux de prévention suivants : / (…) / 7° Planifier la prévention en y intégrant, dans un ensemble cohérent, la technique, l'organisation du travail, les conditions de travail, les relations sociales et l'influence des facteurs ambiants, notamment les risques liés au harcèlement moral et au harcèlement sexuel, tels qu'ils sont définis aux articles L. 1152-1 et L. 1153-1, ainsi que ceux liés aux agissements sexistes définis à l'article L. 1142-2-1 ; / (…) ».
Les autorités administratives ont l’obligation de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et morale de leurs agents. Il leur appartient à ce titre, sauf à commettre une faute de service, d’assurer la bonne exécution des dispositions législatives et réglementaires qui ont cet objet.
Comme il a été énoncé au point 4 du présent jugement, Mme A... dénonce avoir été installée sur le site d’Evreux alors qu’elle était affectée administrativement à l’Unité territoriale d’action sociale de Vernon, dans des bureaux impropres à un travail sédentaire et inadéquat à ses fonctions stratégiques, avoir dû travailler en amont de sa prise de poste puis de manière régulière en soirée et le week-end et avoir obtenu une place de parking tardivement. Toutefois, ces circonstances ne sont pas susceptibles de caractériser un manquement par l’employeur à son obligation de sécurité. Par ailleurs, Mme A... ne justifie pas le lien entre l’accident domestique survenu à son domicile lors d’un jour de télétravail en juin 2022 et ses conditions de travail. La requérante se prévaut d’un certificat médical établi par un psychiatre le 18 septembre 2024, aux termes duquel sont relevés une dégradation de son état depuis le mois d’avril 2023, une recrudescence anxieuse majeure, un sentiment d’impuissance à être entendue dans ses alertes sur son lieu de travail et un surmenage grave. Toutefois, ce document qui se borne à reprendre les déclarations de l’intéressée, ne peut suffire à établir un manquement à l’obligation de protection. En outre, la collectivité indique, sans être contestée sur ce point, qu’à la suite de la réunion de la cellule de veille du pôle qualité de vie et conditions de travail de la direction des ressources humaines le 5 mai 2023, Mme A... a été reçue par le médecin du travail le 11 mai 2023 et a été accompagnée par la psychologue du travail et l’assistante sociale du travail. Si l’intéressée reproche également à son employeur de n’avoir pris aucune mesure pour remédier à sa situation de souffrance du fait d’être moralement harcelée, ainsi qu’il a été dit au point 8, la requérante ne justifie pas de l’existence de faits constitutifs de harcèlement moral qui auraient nécessité de prendre des mesures immédiates propres à le faire cesser. Dès lors, aucun élément n’est de nature à révéler une inertie, une défaillance fautive ou un manquement du département de l’Eure au regard de ses obligations de protection de la sécurité et de la santé de ses agents à laquelle il est tenu.
Ainsi, la faute reprochée au département de l’Eure à ce titre n’est pas établie.
En ce qui concerne la faute résultant de promesses non-tenues :
Si Mme A... se prévaut d’un compte-rendu de l’entretien réalisé le 13 juin 2023 avec le directeur général des services, la directrice générale adjointe déléguée en charge des politiques sociales par intérim, un représentant du personnel et elle-même actant d’une transaction au travers d’une aide à la mobilité professionnelle via une prestation d’outplacement, une indemnisation de ses préjudices et la rédaction d’une évaluation « élogieuse », celui-ci n’est signé que de l’intéressée et du représentant du personnel. L’association « Maison souffrance et travail 78 », accompagnant Mme A..., a adressé un courrier au directeur général des services le 27 juin 2023, afin de confirmer ses engagements, resté sans réponse. Une prestation d’outplacement, appuyée par le département de l’Eure, a été initiée en juillet 2023 à laquelle Mme A... a mis un terme, estimant que cette démarche ne répondait pas à ses besoins. La requérante verse également une attestation établie le 24 juin 2025 par un psychologue du travail prestataire de la « Maison souffrance et travail 78 » qui témoigne avoir été mandaté par le directeur général des services de la collectivité pour accompagner le processus de transaction visant à indemniser Mme A... des préjudices subis, sans toutefois qu’aucune suite concrète n’ait été donnée. Dans ces conditions, en l’absence de production d’éléments validés par les autorités de la collectivité sur cet accord, Mme A... ne peut se prévaloir d’une transaction, ni d’assurances données par l’administration à son égard.
Ainsi, la faute reprochée au département de l’Eure à ce titre n’est pas établie.
Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par Mme A... à fin de condamnation du département de l’Eure doivent être rejetées.
Sur les frais liés à l’instance :
Il n’y a pas lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de Mme A..., la somme demandée par le département de l’Eure au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative. Par ailleurs, ces dispositions font obstacle à ce que soit mise à la charge du département de l’Eure, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée au même titre par Mme A....
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme A... est rejetée.
Article 2 : Les conclusions présentées par le département de l’Eure au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... A... et au département de l’Eure.
Délibéré après l'audience du 13 février 2026, à laquelle siégeaient :
- Mme Van Muylder, présidente,
- M. Cotraud, premier conseiller,
- Mme Favre, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 mars 2026.
La rapporteure,
Signé :
L.FAVRE
La présidente,
Signé :
C.VAN MUYLDER Le greffier,
Signé :
J.-B. MIALON
La République mande et ordonne au préfet de l’Eure en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
C. HENRY