lundi 14 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2205814 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | 5ème chambre, JU |
| Avocat requérant | THEMIS ET ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 13 juin 2022, M. A B, représenté par Me Ciaudo, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui payer une somme de 500 euros, assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts, en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de cinq fouilles corporelles intégrales auxquelles il a été soumis entre les mois de juillet et décembre 2020 ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 11 juillet 1991.
M. B soutient que :
- la responsabilité pour faute de l'Etat est engagée du fait de la pratique aléatoire et discrétionnaire de cinq fouilles corporelles intégrales auxquelles il a été soumis entre les mois de juillet et décembre 2020 au centre pénitentiaire Sud-Francilien de Réau, alors que son comportement en détention ne soulevait pas de difficultés particulières et que ses fréquentations étaient connues, une telle pratique étant contraire aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi qu'aux dispositions figurant aux articles L. 225-1 et suivants, et R. 225-1 et suivant du code pénitentiaire ;
- son préjudice est, dans ces circonstances, de 500 euros.
Par un mémoire en défense enregistré le 14 juin 2024, le garde des Sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.
Il soutient, à titre principal, qu'aucune faute n'a été commise, et qu'en tout état de cause, aucun préjudice n'est caractérisé.
Par une ordonnance du 27 août 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 16 septembre 2024 à 12 h 00.
Des pièces produites par le ministre de la justice, demandées sur le fondement de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative, ont été enregistrées le 2 octobre 2024 et communiquées sur le même fondement.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 juin 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code civil ;
- le code pénitentiaire ;
- le code de procédure pénale ;
- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Leconte, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Leconte, première conseillère,
- les conclusions de M. Gauthier-Ameil, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, alors détenu au centre pénitentiaire Sud-Francilien de Réau, a fait l'objet de cinq décisions, des 21 juillet, 8 août, 26 septembre, 17 octobre et 5 décembre 2020, portant planification de fouilles corporelles intégrales, respectivement les 21 juillet, 9 août, 27 septembre, 18 octobre et 6 décembre 2020. Par un courrier du 17 février 2022 transmis par télécopie du même jour à l'administration pénitentiaire, M. B a formé une demande indemnitaire préalable en vue d'obtenir réparation pour le préjudice qu'il estime avoir subi du fait de la mise en œuvre de cinq fouilles corporelles intégrales qu'il considère illégalement pratiquées entre les mois de juillet et décembre 2020. Le silence gardé par l'administration sur cette demande a fait naître une décision implicite de rejet le 17 avril 2022. M. B demande au tribunal de condamner l'Etat à lui réparer le préjudice qu'il estime avoir subi.
2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
3. Aux termes des dispositions de l'article 22 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, désormais codifiées à l'article L. 6 du code pénitentiaire : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements () ". En vertu de l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, dans sa version alors applicable, dont les dispositions sont désormais codifiées aux articles L. 225-1 et suivants du code pénitentiaire : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. () / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / () ". Et, en application des dispositions des articles R. 57-7-79 et R. 57-7-80 du code de procédure pénale, désormais codifiées aux articles R. 225-1 et suivants du code pénitentiaire : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. / Lorsque les mesures de fouille des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont réalisées à l'occasion de leur extraction ou de leur transfèrement par l'administration pénitentiaire, elles sont mises en œuvre sur décision du chef d'escorte. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées et des circonstances dans lesquelles se déroule l'extraction ou le transfèrement. " et " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement. ".
4. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.
5. Enfin, s'il appartient en principe au demandeur qui engage une action en responsabilité à l'encontre de l'administration d'apporter tous éléments de nature à établir devant le juge, outre la réalité du préjudice subi, l'existence de faits de nature à caractériser une faute, il en va différemment, s'agissant d'une demande formée par un détenu ou ancien détenu, lorsque la description faite par le demandeur de ses conditions de détention est suffisamment crédible et précise pour constituer un commencement de preuve de leur caractère indigne. C'est alors à l'administration qu'il revient d'apporter des éléments permettant de réfuter les allégations du demandeur.
6. M. B invoque avoir fait l'objet de cinq fouilles corporelles intégrales illégales, le 21 juillet 2020 à l'occasion de son arrivée au centre pénitentiaire Sud-Francilien de Réau dans le cadre de son transfèrement le même jour depuis la maison d'arrêt de Bourges, ainsi que les 9 août, 27 septembre, 18 octobre et 6 décembre 2020 à l'issue de parloirs famille.
7. D'une part, il résulte de l'instruction, en particulier de la synthèse des observations concernant M. B ainsi que des décisions de la commission de discipline des 9 juin, 2 novembre et 1er décembre 2017, 16 janvier, 9 août et 27 décembre 2018, et 28 mars et 6 novembre 2019, dont les mentions ne font l'objet d'aucune contestation précise, qu'il a été constaté que le requérant est entré en possession à plusieurs reprises d'équipements de téléphonie (téléphones portables, écran de téléphone, chargeur, écouteurs, carte SIM) ainsi que d'une bouteille d'alcool, entre mai 2017 et novembre 2019. Plusieurs de ces constatations, dont la plus récente est antérieure d'environ sept mois à la première des fouilles en litige, ont été effectuées à l'issue de parloirs et alors que M. B avait dissimilé les objets en cause dans ses vêtements ou sur sa personne. Or nombre de ces objets, compte tenu de l'usage qui peut en être fait, notamment pour s'affranchir des règles particulières applicables aux communications téléphoniques des détenus et pour faire échec aux mesures de sécurité prises dans l'établissement pénitentiaire, doivent être regardés comme dangereux en détention. En outre, les faits précités les plus récents concernent une tentative du requérant de faire circuler en détention des équipements de téléphonie à destination d'un codétenu. De plus, le ministère de la justice fait valoir, en défense, que la découverte d'un téléphone le 8 octobre 2018 a résulté d'un signalement par un codétenu selon lequel M. B, notamment condamné pour viol et agression sexuelle commis sur une personne mineure de 15 ans, adresserait des messages à connotation sentimentale voire sexuelle à une adolescente.
8. Par ailleurs, quatre des cinq fouilles en litige ont été planifiées en vue de la sortie de parloirs famille, lesquels présentent un risque accru de récupération de petits objets, pouvant aisément échapper à la surveillance visuelle du personnel pénitentiaire, qui ne peut être constante. Si à cet égard le requérant fait valoir en des termes généraux " la mise en place de plexiglas aux parloirs dans l'ensemble des établissements pénitentiaires ", il n'invoque pas l'existence au centre pénitentiaire Sud-Francilien de Réau de dispositifs de séparation toute hauteur créant des zones hermétiquement fermées du sol au plafond, faisant obstacle à une transmission d'objet par le visiteur. S'agissant par ailleurs de la fouille exécutée le 21 juillet 2020, le requérant n'oppose aucune contestation des motifs de sa mise en œuvre tenant à contrôler qu'il n'introduise dans l'établissement, à son arrivée dans celui-ci, des objets ou substances prohibées en détention.
9. Il résulte de ce qui précède que les mesures de fouille corporelles attaquées, au nombre de cinq, répondent à la nécessité de s'assurer que M. B ne détienne sur lui des objets ou substances prohibées en détention, et qu'une fouille par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique n'auraient pas permis d'atteindre le même but dans des conditions équivalentes et auraient été insuffisantes pour assurer la sécurité des personnes et le maintien du bon ordre dans l'établissement. Le recours aux fouilles en litige n'est, en conséquence, pas constitutif d'une atteinte à la dignité de sa personne, en méconnaissance des dispositions susvisées.
10. D'autre part, il ne résulte pas de l'instruction, ni même n'est allégué, que les agents de l'administration pénitentiaire auraient procédé aux fouilles en litige dans des conditions qui, par elles-mêmes, auraient attenté à la dignité humaine. Ainsi, en soumettant le requérant à ces fouilles, l'administration pénitentiaire n'a pas commis de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.
11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par M. B doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique doivent être également rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au garde des Sceaux, ministre de la justice et à Me Ciaudo.
Copie en sera adressée au centre pénitentiaire Sud-Francilien de Réau.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 14 octobre 2024.
La magistrate désignée,
S. LECONTELa greffière,
C. TRÉMOUREUX
La République mande et ordonne au garde des Sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de Toulon — N° TA83-2301720
01/07/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2517965
01/07/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2209847
01/07/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2302791
01/07/2026