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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2300594

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2300594

vendredi 13 mars 2026

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2300594
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation4ème chambre
Avocat requérantCABINET COLIN-LAUVERGNAT

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Melun a rejeté la demande d'indemnisation de requérants lésés par un sursis à statuer sur leur déclaration préalable de division foncière. Le juge a estimé que la délibération communale instaurant ce régime de contrôle, fondée sur l'article L. 115-3 du code de l'urbanisme, était illégale car elle dépassait l'objectif de protection des sites et paysages pour instaurer un contrôle général de l'urbanisme. Par conséquent, l'arrêté de sursis à statuer pris sur cette base était également illégal, mais cette illégalité n'était pas constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de la commune en l'absence de préjudice direct et certain résultant spécifiquement de cette illégalité.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 23 janvier 2023 et le 12 avril 2023, M. A... et Mme D... C..., représentés par Me Lauvergnat, demandent au tribunal :

1°) de condamner la commune de Moisenay à leur verser la somme de 32 000 euros majorée des intérêts de retard et leur capitalisation à compter du 19 octobre 2022, en réparation des préjudices causés par la décision de sursis à statuer prise par la maire de Moisenay le 22 août 2022 sur leur déclaration préalable de division foncière ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Moisenay une somme de 3 000 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :
- la responsabilité de la commune de Moisenay est engagée du fait de l’illégalité de l’arrêté de sursis à statuer du 22 août 2022 opposé par la maire de Moisenay ;
- la faute leur a causé un préjudice moral et financier qu’ils évaluent à la somme totale de 32 000 euros.


Par des mémoires en défense, enregistrés le 14 mars 2023 et le 21 décembre 2023, la commune de Moisenay, représentée par Me Landot, conclut au rejet de la requête et à ce qu’une somme de 2 000 euros soit mise à la charge des requérants.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.


Par ordonnance du 7 janvier 2026, la clôture d’instruction a été fixée au 22 janvier 2026.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code de l’urbanisme ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Flandre Olivier, conseillère,
- les conclusions de Mme Senichault de Izaguirre, rapporteure publique,
- et les observations de Me Polubocsko, représentant la commune de Moisenay.


Considérant ce qui suit :

1. Mme C... a déposé le 1er aout 2022 une déclaration préalable pour la division en trois lots d’un terrain situé 14-18 rue de l’Enfer à Moisenay. Par un arrêté du 22 août 2022, la maire de Moisenay a opposé un sursis à statuer à cette demande. Par un arrêté du 10 novembre 2022, elle a retiré sa décision de sursoir à statuer et ne s’est pas opposé à la déclaration préalable. Le 29 novembre 2022, la commune de Moisenay a rejeté la demande indemnitaire préalable formée par M. et Mme C... le 19 octobre 2022. Par la présente requête, ils demandent à ce que la commune soit condamnée à les indemniser des préjudices subis du fait de l’illégalité selon eux fautive de la décision de sursoir à statuer opposée à leur déclaration préalable le 22 août 2022.

Sur les conclusions indemnitaires :

Sur la responsabilité :

2. En principe, toute illégalité commise par l’administration constitue une faute susceptible d’engager sa responsabilité, pour autant qu’il en soit résulté un préjudice direct et certain.

3. A l’appui de leurs conclusions indemnitaires, M. et Mme C... invoquent la responsabilité pour faute de la commune de Moisenay du fait de l’illégalité de l’arrêté du 22 août 2022 portant sursis à statuer sur leur déclaration préalable déposée le 1er août 2022. La circonstance que cette décision, qui a été retirée par la maire le 10 novembre 2022, n’ait pas été annulée par le juge administratif ne fait pas obstacle à ce que les requérants invoquent son illégalité à l’appui de leurs conclusions indemnitaires.

4. En premier lieu, aux termes de l’article R. 421-23 du code de l’urbanisme : « Doivent être précédés d’une déclaration préalable les travaux, installations et aménagements suivants : / (…) b) Les divisions des propriétés foncières situées à l’intérieur des zones délimitées en application de l’article L. 115-3 (…) ». Aux termes de l’article L. 115-3 du même code : « Dans les parties de commune nécessitant une protection particulière en raison de la qualité des sites, des milieux naturels et des paysages, le conseil municipal peut décider, par délibération motivée, de soumettre, à l’intérieur de zones qu’il délimite, à la déclaration préalable prévue par l’article L. 421-4, les divisions volontaires, en propriété ou en jouissance, d’une propriété foncière, par ventes ou locations simultanées ou successives qui ne sont pas soumises à un permis d’aménager. / L’autorité compétente peut s’opposer à la division si celle-ci, par son importance, le nombre de lots ou les travaux qu’elle implique, est de nature à compromettre gravement le caractère naturel des espaces, la qualité des paysages ou le maintien des équilibres biologiques ».

5. Les limites apportées par les dispositions de l’article L. 115-3 du code de l’urbanisme à la liberté de disposer de son bien ne sont justifiées, aux termes mêmes de la loi, que par l’intérêt général qui s’attache à la sauvegarde et à l’intégrité de sites et de milieux naturels, dans le but notamment d’en éviter le morcellement et la dénaturation. Elles n’ont donc pas vocation à permettre à l’autorité administrative d’instituer, par un système de déclaration préalable des divisions de terrains qui peut conduire, en cas de non-respect des obligations ainsi instituées, à la déclaration de nullité des actes de vente ou de location, un régime de contrôle du respect des choix retenus dans les documents d’urbanisme réglementaires sur l’ensemble du territoire de la commune en dehors des objectifs fixés par le législateur.

6. M. et Mme C... se prévalent de l’illégalité de la délibération du 23 février 2021 par laquelle la commune de Moisenay a soumis à déclaration préalable les divisions foncières sur son territoire en vertu de l’article L. 115-3 du code de l’urbanisme et qui constitue la base légale de l’arrêté en litige. Par délibération du 23 février 2021, le conseil municipal de Moisenay a décidé d’instituer une obligation de déclaration préalable « à l’ensemble des divisions de propriétés foncières bâties situées sur le territoire de la commune », motivant sa décision par la « nécessité de préserver le caractère patrimonial du village, de réglementer le stationnement et de ne pas laisser de division du bâti sans espace de stationnement adapté ». Ce faisant, alors qu’il ressort de la lettre du texte qu’une telle limite au droit de propriété ne peut être instaurée que sur certaines parties du territoire, et uniquement dans un objectif de préservation des milieux naturels, la commune de Moisenay a commis une erreur de droit.

7. Il suit de là que M. et Mme C... sont fondés à soutenir, par voie d’exception, que la délibération du 23 février 2021 instituant sur l’ensemble des parcelles bâties de la commune l’obligation de déclaration préalable des divisions foncières prévue par l’article L. 115-3 du code de l’urbanisme est entachée d’illégalité. Par conséquent, la décision de sursis à statuer du 22 août 2022, prise sur le fondement de cette délibération, est, en toute hypothèse, dépourvue de base légale.

8. En deuxième lieu, aux termes de l’article L. 424-1 du code de l’urbanisme : « L’autorité compétente se prononce par arrêté sur la demande de permis ou, en cas d’opposition ou de prescriptions, sur la déclaration préalable. Il peut être sursis à statuer sur toute demande d’autorisation concernant des travaux, constructions ou installations dans les cas prévus (...) aux articles (...) L. 153-11 (...) du présent code (...) ». Aux termes de l’article L. 153-11 de ce code : « L’autorité compétente mentionnée à l’article L. 153-8 prescrit l’élaboration du plan local d’urbanisme et précise les objectifs poursuivis et les modalités de concertation, conformément à l’article L. 103-3. (...) L’autorité compétente peut décider de surseoir à statuer, dans les conditions et délai prévus à l’article L. 424-1, sur les demandes d’autorisation concernant des constructions, installations ou opérations qui seraient de nature à compromettre ou à rendre plus onéreuse l’exécution du futur plan dès lors qu’a eu lieu le débat sur les orientations générales du projet d’aménagement et de développement durable ».

9. Si les requérants soutiennent que le conseil municipal de Moisenay n’avait pas encore débattu sur le projet d’aménagement et de développement durables du futur plan local d’urbanisme, il résulte de l’instruction que ce débat a eu lieu le 13 décembre 2019. Toutefois, tout d’abord, il ne résulte d’aucune des orientations qu’il contient, formulées en termes très généraux, que le projet de division foncière prévu par la déclaration préalable serait de nature à compromettre l’exécution du futur plan. Ensuite, bien que le terrain des requérants soit situé à proximité du périmètre de l’orientation d’aménagement et de programmation dite « Secteur rue du Jubilé », cette circonstance ne suffit pas davantage à établir que le projet de division, non compris dans cette orientation d’aménagement et de programmation, pourrait être de nature à compromettre sa réalisation, quand bien même la localisation de principe d’une liaison douce entre la rue de l’Enfer et le secteur d’habitation traverserait le terrain objet du litige. En outre, si la commune fait valoir que la constructibilité du terrain, déjà bâti et situé dans un secteur urbanisé, n’était pas encore confirmée à la date de la décision, elle n’établit pas que les études déjà réalisées pour l’élaboration du plan local d’urbanisme classait ce terrain au sein d’une zone inconstructible. Enfin, la commune ne pouvait fonder sa décision ni sur la nécessité de réaliser une étude de stationnement, ni sur celle d’obtenir l’accord des copropriétaires de la cour commune, qui ne constituent pas des pièces à fournir à l’appui d’une déclaration préalable de division. Dans ces conditions, les requérants sont fondés à soutenir que la maire de Moisenay a fait une inexacte application des dispositions des articles L. 424-1 et L. 153-11 du code de l’urbanisme en estimant que le projet projeté était de nature à compromettre ou rendre plus onéreuse l’exécution du futur plan.

10. Les illégalités entachant l’arrêté du 22 août 2022, relevées aux points 6 et 9, relatives à des questions de fond, alors qu’il ne résulte pas de l’instruction que la décision de sursis à statuer aurait pu être légalement fondée sur un autre motif que ceux figurant dans la décision, constituent des fautes de nature à engager la responsabilité de la commune de Moisenay.

Sur la cause exonératoire invoquée par la commune de Moisenay :

11. Dans les circonstances de l’espèce, et compte tenu de ce qu’il ne résulte pas de l’instruction que la délibération du 23 février 2021 par laquelle la commune de Moisenay a soumis à déclaration préalable les divisions foncières sur son territoire ait fait l’objet d’un recours en contestation de sa légalité, il n’y a pas lieu de retenir à l’encontre des requérants, qui ont de bonne foi déposé une déclaration préalable pour la division de leur terrain, comme les y obligeait cette délibération, une faute de nature à exonérer même partiellement, la commune de sa responsabilité.

Sur la réparation des préjudices :

12. Il résulte de ce qui a été dit aux points 6, 9 et 10 ci-dessus que l’arrêté de la maire de Moisenay du 22 août 2022 portant sursis à statuer sur la demande déclaration préalable de division de M. et Mme C... est entaché d’illégalité. Cette illégalité est constitutive d’une faute de nature à engager la responsabilité de la commune de Moisenay, pour autant qu’il en soit résulté pour les requérants un préjudice direct et certain.

13. En premier lieu, M. et Mme C... demandent réparation de préjudices financiers résultant de la vente retardée de leur maison d’habitation, implantée sur le terrain objet de la division. Toutefois, alors qu’il résulte de l’instruction qu’une vente a été conclue le 9 mars 2023, les requérants n’établissent pas la réalité de leur préjudice. En outre, si une promesse unilatérale de vente avait été conclue avec Mme B..., cette promesse ne comportait aucune condition suspensive liée à la division préalable du terrain, de sorte que le préjudice supposé ne présentait, en tout état de cause, aucun lien direct et certain avec la faute de la commune. Enfin, si les requérants font valoir qu’ils ont subi un préjudice en raison de la baisse des prix de l’immobilier, il ne résulte pas de l’instruction que ceux-ci auraient connu une quelconque évolution entre le 22 août 2022, date de la décision illégale, et le 10 novembre 2022, date de son retrait. M. et Mme C... ne peuvent en conséquence se prévaloir d’aucun préjudice financier direct et certain. Par suite, il n’y a pas lieu d’indemniser ce préjudice.

14. En second lieu, en se bornant à produire deux certificats médicaux peu circonstanciés, faisant état d’un syndrome anxiodépressif « en lien avec des difficultés administratives et foncières » et des témoignages issus de membres de leur famille proche, les requérants, n’établissent pas, eu égard à la durée du préjudice généré par la décision de la commune de Moisenay, le lien de causalité entre le préjudice dont ils se prévalent et l’illégalité relevée.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’indemnisation présentées par M. et Mme C... ne peuvent qu’être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

16. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Moisenay, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. et Mme C... demandent au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l’espèce, il n’y a pas lieu de mettre à la charge de M. et Mme C... la somme demandée par la commune de Moisenay sur le même fondement.


D E C I D E :


Article 1er : La requête de M. et Mme C... est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la commune de Moisenay au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A... et Mme D... C... et à la commune de Moisenay.

Délibéré après l’audience du 20 février 2026, à laquelle siégeaient :

Mme Mullié, présidente,
Mme Flandre Olivier, conseillère,
Mme Giesbert, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 mars 2026.

La rapporteure,

L. FLANDRE OLIVIER
La présidente,

N. MULLIÉ


La greffière,



V. GUILLEMARD

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière

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