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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2309687

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2309687

vendredi 22 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2309687
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantRAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 septembre 2023, M. B A, représenté par Me Desenlis, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article

L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de la décision implicite du 13 septembre 2023 par laquelle l'aide sociale à l'enfance a prononcé la fin de sa prise en charge le 18 septembre ;

2°) d'enjoindre au président du conseil départemental de Seine-et-Marne de procéder au réexamen de sa demande de renouvellement de son contrat jeune majeur, dans un délai de sept jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, et dans un délai de 48h de lui procurer une solution d'hébergement et une prise en charge de ses besoins alimentaires, sanitaires et médicaux, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du

10 juillet 1991.

Il soutient que :

- par un courrier du 10 juillet 2023, le conseil départemental de Seine-et-Marne a refusé de lui accorder un contrat jeune majeur, mettant ainsi fin à sa prise en charge à compter du 19 septembre 2023 ;

- il se trouve placé dans une situation de grande précarité, à défaut de disposer d'une place en foyer jeunes travailleurs ou en SIAO ;

- seul sur le territoire français, il est désormais dépourvu d'accompagnement ;

- cette interruption de sa prise en charge réduit à néant l'ensemble des efforts fournis pour son insertion et son autonomisation lors de sa prise en charge par le service d'aide sociale à l'enfance ;

- l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles crée un droit à une nouvelle prise en charge pour les jeunes majeurs âgés de 18 à 21 ans qui, ayant été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance avant leur majorité, se trouvent sans ressources ni soutien familial suffisant ;

- il ne dispose pas de titre de séjour et a besoin d'un accompagnement pour les démarches administratives qu'il ne parvient pas à réaliser seul.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 septembre 2023, le département de Seine-et-Marne, représenté par Me Rault, conclut au rejet de la requête, et à ce qu'il soit mis à la charge de M. A la somme de 1 euro en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- M. A ne démontre pas l'urgence de sa situation, alors qu'il a été informé dès sa prise en charge du caractère temporaire de son accompagnement ;

- le rôle d'accompagnement incombant au service de l'aide sociale à l'enfance a été rempli puisque M. A a suivi un parcours professionnalisant de couvreur-zingueur dans le cadre de contrats d'apprentissage du 23 mai 2022 jusqu'au 31 août 2023, qu'il dispose depuis septembre 2022 d'un salaire d'environ 950 euros par mois et d'une allocation, qu'il a été accompagné pour le dépôt d'une demande de titre de séjour, le 3 août dernier, et est actuellement titulaire d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

- inscrit à la mission locale, il appartient désormais à M. A de solliciter les aides de droit commun, alors qu'il ne justifie d'aucune démarche en ce sens ;

- l'atteinte grave et immédiate à une liberté fondamentale s'apprécie au regard de la capacité de l'administration à remplir ses obligations, alors qu'il a mis en place un accompagnement de M. A pendant plusieurs années ;

- le requérant ne justifie pas remplir les conditions pour bénéficier d'un hébergement d'urgence ;

- M. A ne saurait se prévaloir d'une atteinte à son droit à l'éducation, alors qu'il a été accompagné dans sa formation de couvreur-zingueur ;

- le requérant est autonome et peut être suivi dans un dispositif de droit commun, par conséquent il n'entre pas dans les dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 21 septembre 2023 à 14h00 en présence de Mme Aubret, greffière d'audience, ont été entendus :

- le rapport de Mme Letort,

- les observations de Me Fontaine, représentant M. A, présent, qui soutient en outre que le centre d'accueil n'a pas attendu l'issue de son recours pour le priver de son logement et qu'il est actuellement hébergé par des amis, mais menacé d'être à la rue à tout moment, et qu'il souhaite signer un contrat de jeune majeur pour lui permettre de s'inscrire en CAP ;

- et les observations de Me Geoffroy (à vérfier), représentant le département de Seine-et-Marne, qui fait valoir en outre que M. A a bénéficié d'un entretien dès ses 17 ans, au cours duquel il a été clairement expliqué que la dernière année de sa prise en charge avait pour but de le préparer à un passage en autonomie à 18 ans, et qu'il lui appartient désormais d'effectuer lui-même des démarches auprès des organismes de droit commun, que M. A connaît.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur le cadre juridique :

1. D'une part, aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

2. Il résulte de la combinaison des dispositions des articles L. 511-1, L. 521-2 et

L. 521-4 du code de justice administrative qu'il appartient au juge des référés, lorsqu'il est saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 de ce code et qu'il constate une atteinte grave et manifestement illégale portée par une personne morale de droit public à une liberté fondamentale, de prendre les mesures qui sont de nature à faire disparaître les effets de cette atteinte. Ces mesures doivent en principe présenter un caractère provisoire, sauf lorsque aucune mesure de cette nature n'est susceptible de sauvegarder l'exercice effectif de la liberté fondamentale à laquelle il est porté atteinte.

3. D'autre part, Aux termes de l'article L. 111-2 du code de l'action sociale et des familles : " Les personnes de nationalité étrangère bénéficient dans les conditions propres à chacune de ces prestations : / 1° Des prestations d'aide sociale à l'enfance ; () ". Selon l'article L. 221-1 du même code : " Le service de l'aide sociale à l'enfance est un service non personnalisé du département chargé des missions suivantes: 1o Apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique tant aux mineurs et à leur famille ou à tout détenteur de l'autorité parentale, confrontés à des difficultés risquant de mettre en danger la santé, la sécurité, la moralité de ces mineurs ou de compromettre gravement leur éducation ou leur développement physique, affectif, intellectuel et social, qu'aux mineurs émancipés et majeurs de moins de vingt et un ans confrontés à des difficultés familiales, sociales et éducatives susceptibles de compromettre gravement leur équilibre () ". Enfin, l'article L. 222-5 de ce code dispose que : " Sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental: () 5o Les majeurs âgés de moins de vingt et un ans et les mineurs émancipés qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants, lorsqu'ils ont été confiés à l'aide sociale à l'enfance avant leur majorité, y compris lorsqu'ils ne bénéficient plus d'aucune prise en charge par l'aide sociale à l'enfance au moment de la décision mentionnée au premier alinéa du présent article ".

4. Il résulte des dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles que, depuis l'entrée en vigueur du I de l'article 10 de la loi du 7 février 2022 relative à la protection des enfants, qui a modifié cet article sur ce point, les jeunes majeurs de moins de vingt et un ans ayant été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance d'un département avant leur majorité bénéficie d'un droit à une nouvelle prise en charge par ce service, lorsqu'ils ne disposent pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants.

5. Une carence caractérisée dans l'accomplissement par le président du conseil départemental des missions fixées par les dispositions rappelées aux points précédents, notamment dans les modalités de prise en charge des besoins du mineur ou du jeune majeur relevant de l'aide sociale à l'enfance, lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour l'intéressé, est de nature à porter une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

6. Il résulte de l'instruction que M. A, né le 18 septembre 2005 en Côte d'Ivoire, a été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance le 24 septembre 2021 et a suivi une préparation au CFA de couvreur-zingueur, comportant la signature d'un contrat d'apprentissage avec la société Bourgogne Entreprise Plomberie Couverture, du

1er septembre 2022 au 13 juillet 2023. Il résulte de l'instruction que le requérant a signé avec cette société un contrat à durée déterminée du 1er au 17 septembre 2023, et que, si M. A dispose d'un récépissé attestant du dépôt de sa première demande de titre de séjour depuis le

3 août, cette société n'a pas souhaité poursuivre cette relation de travail, faute de titre de séjour délivré. En outre, il n'est pas contesté que le requérant ne dispose plus de logement depuis le 19 septembre 2023. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède qu'en l'état de l'instruction, M. A, qui, ainsi qu'il a été dit, a été pris en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance par le département de Seine-et-Marne jusqu'à sa majorité et a moins de vingt et un ans, ne bénéficie pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants au sens des dispositions du 5° de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles. Par suite, au regard des besoins exprimés par M. A, la fin de sa prise en charge par le département de Seine-et-Marne porte, dans les circonstances de l'espèce, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. Enfin, eu égard aux besoins de M. A et aux conséquences de la fin de son accompagnement par l'aide sociale à l'enfance, la condition d'urgence doit, dans les circonstances de l'espèce, être regardée comme remplie. En conséquence, il y a lieu d'enjoindre au département de Seine-et-Marne de suspendre la décision du 13 septembre 2023 et de proposer à M. A un " contrat jeune majeur " adapté à ses besoins en matière d'hébergement et d'accompagnement administratif et scolaire.

Sur les frais de justice :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du département de Seine-et-Marne une somme de 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. En revanche, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. A, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que le département de Seine-et-Marne demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : Il est enjoint au département de Seine-et-Marne de proposer à M. A un " contrat jeune majeur " adapté à ses besoins en matière d'hébergement et d'accompagnement administratif et scolaire.

Article 2 : Le département de Seine-et-Marne versera à M. A une somme de

800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions du département de Seine-et-Marne présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au département de Seine-et-Marne.

La juge des référés,

Signé : C. LetortLa greffière,

Signé : S. Aubret

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2309687

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