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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2312972

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2312972

mercredi 13 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2312972
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantRAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 décembre 2023, complétée le 6 décembre 2023, M. C B, représenté par Me Desenlis, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, après l'avoir admis à l'aide juridictionnelle provisoire :

1°) de suspendre l'exécution de la décision en date du 7 novembre 2023 par laquelle le président du conseil départemental de Seine-et-Marne a mis fin à sa prise en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance à la date du 15 décembre 2023 ;

2°) d'enjoindre au conseil départemental de procéder au réexamen de sa demande de renouvellement du contrat de jeune majeur dans un délai de sept jours à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui procurer, dans un délai de 48 heures, une solution d'hébergement et une prise en charge de ses besoins alimentaires, sanitaires et médicaux, sous astreinte de 200 € par jour de retard ;

3°) de condamner le conseil départemental de Seine-et-Marne au versement à son conseil d'une somme de 1.500 euros au titre de l'article L 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Il indique que, de nationalité libérienne, il a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance depuis plusieurs mois, qu'il a sollicité du président du conseil départemental de Seine-et-Marne le bénéfice d'un " contrat jeune majeur " et que, par une décision du 7 novembre 2023, il s'est vu opposer une décision de refus.

Il soutient que la condition d'urgence est satisfaite dès lors qu'il ne bénéficiera plus d'aucun accompagnement à sa majorité, le 16 décembre 2023, et notamment d'aucun logement, et que la décision contestée porte une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à bénéficier d'un accompagnement en qualité de " jeune majeur " en application de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 décembre 2023, le président du conseil départemental de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.

Vu :

- la décision contestée

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 modifié pris pour son application ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Melun a désigné M. Aymard, vice-président, pour statuer en tant que juge des référés en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Après avoir, au cours de l'audience publique du 11 décembre 2023, tenue en présence de Madame Darnal, greffière d'audience, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Desenlis, représentant M. B, requérant, présent, qui rappelle qu'il sera majeur le 15 décembre 2023, qu'il n'a pas de titre de séjour et ne peut accéder en foyer de jeune travailleur, qu'il est isolé en France la communauté libérienne étant inexistante, qu'il lui faut une adresse pour pouvoir déposer une demande de titre de séjour, qu'il dispose d'un récépissé de demande de titre de séjour valable jusqu'au 22 mai 2024 ;

- les observations de Me Geoffroy substituant Me Rault, représentant le conseil départemental de Seine-et-Marne, qui soutient que la condition d'urgence n'est pas satisfaite car l'intéressé n'est arrivé en France que peu avant ses 17 ans, qu'il ne fait état d'aucune demande pour entrer dans le dispositif de droit commun, il bénéficie d'un contrat à durée indéterminée depuis le 10 octobre 2023, qu'il n'y a donc aucune atteinte à son droit à l'éducation, que son dossier administratif a été déposé en préfecture, qu'il bénéficie d'une épargne et que toutes les demandes pour sa santé ont été faites et que son dossier pour l'accès au service intégré d'accueil et d'orientation.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant libérien né le 15 décembre 2005 à Voinjama (comté de Lofa), entré en France le 2 mars 2022, a fait l'objet d'un jugement en assistance éducative du juge des enfants près le tribunal judiciaire de Meaux (Seine-et-Marne) du 28 juin 2022, et a été confié à l'aide sociale à l'enfance du département de Seine-et-Marne jusqu'à sa majorité. Le 18 septembre 2023, il a sollicité du président du conseil départemental de Seine-et-Marne la conclusion d'un " contrat jeune majeur ", faisant valoir notamment son besoin en matière d'aide administrative et d'hébergement. Par une décision du 7 novembre 2023, sa demande a été rejetée et il lui a été indiqué que son accueil au sein du dispositif de l'aide sociale à l'enfance de Seine-et-Marne prendrait fin au 15 décembre 2023. Il a formé un recours administratif préalable le 28 novembre 2023 et sollicite du juge des référés, par sa requête du 5 décembre 2023, qu'il soit enjoint au président du conseil départemental de Seine-et-Marne de lui faire bénéficier d'un contrat " jeune majeur ".

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Aux termes de l'article 61 du décret du 20 décembre 2020 : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre le requérant, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. / Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

5. Il résulte de la combinaison des dispositions des articles L. 511-1, L. 521-2 et L. 521-4 du code de justice administrative qu'il appartient au juge des référés, lorsqu'il est saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 de ce code et qu'il constate une atteinte grave et manifestement illégale portée par une personne morale de droit public à une liberté fondamentale, de prendre les mesures qui sont de nature à faire disparaître les effets de cette atteinte. Ces mesures doivent en principe présenter un caractère provisoire, sauf lorsque aucune mesure de cette nature n'est susceptible de sauvegarder l'exercice effectif de la liberté fondamentale à laquelle il est porté atteinte.

6. Aux termes de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles, dans sa version résultant de la loi n° 2022-140 du 7 février 2022 relative à la protection des enfants : " Sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : () 3° Les mineurs confiés au service en application du 3° de l'article 375-3 du code civil, des articles 375-5, 377, 377-1, 380, 411 du même code ou de l'article L. 323-1 du code de la justice pénale des mineurs ; () 5° Les majeurs âgés de moins de vingt et un ans et les mineurs émancipés qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants, lorsqu'ils ont été confiés à l'aide sociale à l'enfance avant leur majorité, y compris lorsqu'ils ne bénéficient plus d'aucune prise en charge par l'aide sociale à l'enfance au moment de la décision mentionnée au premier alinéa du présent article. () Un accompagnement est proposé aux jeunes mentionnés au 1° du présent article devenus majeurs et aux majeurs mentionnés au 5° et à l'avant-dernier alinéa, au-delà du terme de la mesure, pour leur permettre de terminer l'année scolaire ou universitaire engagée.".

7. Aux termes par ailleurs de l'article R. 222-6 du même code : " Le président du conseil départemental complète si nécessaire, pour les personnes mentionnées au 5° de l'article L. 222-5 ayant été accueillies au titre des 1°, 2° ou 3° du même article, le projet d'accès à l'autonomie formalisé lors de l'entretien pour l'autonomie mentionné à l'article L. 222-5-1, afin de couvrir les besoins suivants : / 1° L'accès à des ressources financières nécessaires à un accompagnement vers l'autonomie ; / 2° L'accès à un logement ou un hébergement ; / 3° L'accès à un emploi, une formation ou un dispositif d'insertion professionnelle ; / 4° L'accès aux soins ; / 5° L'accès à un accompagnement dans les démarches administratives ; / 6° Un accompagnement socio-éducatif visant à consolider et à favoriser le développement physique, psychique, affectif, culturel et social ".

8. Il résulte, d'une part, des dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles que, depuis l'entrée en vigueur du I de l'article 10 de la loi du 7 février 2022 relative à la protection des enfants, qui a modifié cet article sur ce point, les jeunes majeurs de moins de vingt et un ans ayant été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance d'un département avant leur majorité bénéficie d'un droit à une nouvelle prise en charge par ce service, lorsqu'ils ne disposent pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants.

9. Il résulte, d'autre part, des dispositions de l'article L. 222-5-1 du même code qu'un projet d'accès à l'autonomie, élaboré par le président du conseil départemental avec le mineur, en y associant d'autres institutions et organismes concernés, vise à apporter au mineur pris en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance une réponse globale adaptée à ses besoins en matière éducative, sociale, de santé, de logement, de formation, d'emploi et de ressources. Ce projet est complété, si nécessaire, en fonction des besoins particuliers du jeune majeur en application de l'article R. 222-6 de ce code, dans sa rédaction issue du décret du 5 août 2022 relatif à l'accompagnement vers l'autonomie des jeunes majeurs et des mineurs émancipés ayant été confiés à l'aide sociale à l'enfance, pour les jeunes majeurs de moins de vingt et un ans mentionnés au 5° de l'article L. 222-5, qui continuent de relever d'une prise en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance. Cette prise en charge prend la forme du document dénommé " contrat jeune majeur " qui a pour objet de formaliser les relations entre le service de l'aide sociale à l'enfance et le jeune majeur, dans un but de responsabilisation de ce dernier.

10. Une carence caractérisée dans l'accomplissement par le président du conseil départemental des missions fixées par les dispositions rappelées aux points précédents, notamment dans les modalités de prise en charge des besoins du mineur ou du jeune majeur relevant de l'aide sociale à l'enfance, lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour l'intéressé, est de nature à porter une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

11. En l'espèce, M. B a été pris en charge à l'aide sociale à l'enfance et confié aux soins du conseil départemental de Seine-et-Marne à compter du 28 juin 2022. Il ressort des pièces du dossier qu'il bénéficie, depuis le 10 octobre 2023, d'un contrat à durée indéterminée dans le secteur de la restauration rapide à temps partiel (22 heures par semaine) et qu'il a obtenu du préfet de Seine-et-Marne, le 23 novembre 2023, un récépissé de demande de carte de séjour, l'autorisant à travailler et valable jusqu'au 22 mai 2024. Toutefois, cette situation ne lui permet pas de bénéficier d'un hébergement dans le secteur privé non plus d'ailleurs que dans le secteur aidé en l'absence de toute titre de séjour pérenne.

12. Dans ces circonstances, et d'une part, eu égard aux besoins de M. B et aux conséquences de la fin de son accompagnement par l'aide sociale à l'enfance, la condition d'urgence doit être regardée, dans les circonstances de l'espèce, comme remplie.

13. D'autre part, puisque l'intéressé est dépourvu de tout soutien familial et communautaire en France susceptible de lui venir en aide, et sera privé de tout hébergement à compter du 16 décembre 2023, le département de Seine-et-Marne doit être regardé comme ayant porté une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale en prononçant la fin de sa prise en charge à sa majorité, sans dispositif de transition adapté.

14. Par suite, et eu égard à ce qui précède, il y a donc lieu de suspendre l'exécution de la décision contestée du 7 novembre 2023 et d'enjoindre au département de Seine-et-Marne de proposer à M. B un " contrat jeune majeur " valable à compter de la date de sa majorité et adapté à ses besoins en matière d'hébergement, dans l'attente notamment de l'obtention d'un logement par le Service intégré d'accueil et d'orientation ou en foyer de jeune travailleur et d'accompagnement administratif en vue de la consolidation de son droit au séjour en France, l'intéressé disposant de revenus dans le cadre de son contrat à durée indéterminée, ainsi que d'une couverture sociale complète.

Sur les frais irrépétibles :

15. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ". Aux termes de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " () Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat du bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, partielle ou totale, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'État, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. Si l'avocat du bénéficiaire de l'aide recouvre cette somme, il renonce à percevoir la part contributive de l'État. S'il n'en recouvre qu'une partie, la fraction recouvrée vient en déduction de la part contributive de l'État. Si, à l'issue du délai de douze mois à compter du jour où la décision est passée en force de chose jugée, l'avocat n'a pas demandé le versement de tout ou partie de la part contributive de l'État, il est réputé avoir renoncé à celle-ci () ".

16. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du conseil départemental de Seine-et-Marne une somme de 1500 euros qui sera versée à Me Desenlis, conseil de M. B, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour celle-ci de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à la mission d'aide juridictionnelle qui lui aura été confiée. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas attribuée à l'intéressé, cette somme lui sera versée directement.

O R D O N N E :

Article 1er : M. C B est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'exécution de la décision du 7 novembre 2023 du président du conseil départemental de Seine-et-Marne mettant fin à la prise en charge de M. C B au titre de l'aide sociale à l'enfance et refusant de lui faire bénéficier d'un contrat " jeune majeur " à compter du 16 décembre 2023 est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au président du conseil départemental de Seine-et-Marne de proposer à M. B un " contrat jeune majeur ", valable à compter de sa majorité, adapté à ses besoins en matière d'hébergement et d'accompagnement administratif.

Article 4 : Le conseil départemental de Seine-et-Marne versera une somme de 1.500 euros à Me Desenlis, conseil de M. B, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge pour celle-ci de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à la mission d'aide juridictionnelle qui lui aura été confiée. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas attribuée à l'intéressé, cette somme lui sera versée directement.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C B, à Me Desenlis, au président du conseil départemental de Seine-et-Marne et au préfet de Seine-et-Marne.

Le juge des référés, La greffière,

A : M. Aymard A : L. Darnal

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous huissiers à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

231297

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