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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2313698

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2313698

jeudi 11 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2313698
TypeDécision
Avocat requérantRAULT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 décembre 2023, M. B C, représenté par Me Desenlis, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de la décision du 21 novembre 2023 par laquelle le président du conseil départemental de Seine-et-Marne a rejeté sa demande de contrat jeune majeur ;

2°) d'enjoindre au président du conseil départemental de Seine-et-Marne de procéder au réexamen de sa demande, dans le délai de sept jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et de lui procurer, dans le délai de 48 heures, une solution d'hébergement et une prise en charge de ses besoins alimentaires, sanitaires et médicaux, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros, à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance prend fin le 26 janvier 2024, qu'il ne dispose ni d'une place en foyer de jeunes travailleurs ni d'une place en SIAO alors qu'il est seul en France ;

- il ne dispose pas de récépissé de demande de titre de séjour ;

- il a des problèmes de santé ;

- la décision en litige est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, alors qu'elle porte atteinte à son droit à l'hébergement d'urgence, à son droit à l'éducation et à la protection de sa santé, ainsi qu'aux principes d'égalité et de non-discrimination ;

- elle le prive de la possibilité d'obtenir sa régularisation et d'accéder à un logement ainsi qu'à une formation et un emploi ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 221-1 et L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles, alors que son placement auprès du service de l'aide sociale à l'enfance avait pour but d'assurer sa protection et son insertion sociale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 janvier 2024, le conseil départemental de Seine-et-Marne, représenté par Me Rault, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- M. C ne relève pas d'un situation d'urgence, alors qu'il a bénéficié de tout l'accompagnement qu'il était possible d'effectuer en quelques mois ;

- le requérant a été mis en position de pouvoir élaborer un projet professionnel, mais il a refusé la préparation au titre professionnel d'agent de restauration qui lui était proposée, préférant signer un contrat d'apprentissage dans le même secteur ;

- M. C a été accompagné dans l'apprentissage de la gestion du budget et est décrit comme un très bon épargneur ;

- aucun dossier de demande de titre n'a pu être déposé en préfecture, faute de pouvoir justifier de six mois de travail ou d'une formation qualifiante puisque M. C a refusé la préparation au titre professionnel qui lui avait été proposée ;

- le requérant ne justifie de l'accomplissement d'aucune démarche pour bénéficier des aides de droit commun alors qu'il connaissait le terme de sa prise en charge ;

- l'attribution d'un contrat jeune majeur est une possibilité pour laquelle un large pouvoir d'appréciation lui est reconnu, alors que M. C, bien qu'autonome, se montre passif dans la recherche de solutions offertes par les dispositifs de droit commun.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 10 janvier 2024 à 14h00 en présence de Mme Do Novo, greffière d'audience, ont été entendus :

- le rapport de Mme Letort ;

- les observations de Me Desenlis, représentant M. C, présent, qui soutient en outre qu'il avait demandé à s'engager dans une formation au CAP Restauration, pour laquelle il avait trouvé une école et un contrat d'apprentissage, mais que seul un titre professionnel lui a été proposé, qu'il va être mis à la rue alors qu'à défaut d'un récépissé de demande de titre de séjour, il se trouverait particulièrement démuni, que c'est la mission locale qui l'a informé des enjeux de sa formation, alors qu'il avait par ailleurs besoin de ses éducateurs pour l'ouverture d'un compte bancaire permettant la réalisation de son apprentissage, et qu'à l'heure actuelle il suit toujours sa formation auprès de l'UTEC de Seine-et-Marne ;

- et les observations de Me Geoffroy, substituant Me Rault, qui fait valoir en outre que la prise en charge de M. C est intervenue tardivement, alors que son âge a d'abord été contesté, de sorte que le temps de son accompagnement était court et justifiait qu'une préparation au titre professionnel Restauration lui soit proposée afin de garantir le suivi des six mois de formation indispensables à la délivrance d'un premier titre de séjour, alors que le contrat d'apprentissage dans lequel il s'est finalement engagé a été signé en novembre 2023 seulement, et que M. C indique avoir des contacts réguliers avec ses parents.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

En ce qui concerne l'urgence :

2. Il résulte des dispositions précitées que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

3. Eu égard aux effets particuliers d'une décision refusant de poursuivre la prise en charge, au titre des deux derniers alinéas de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles, d'un jeune jusque-là confié à l'aide sociale à l'enfance, la condition d'urgence doit en principe être constatée lorsqu'il demande la suspension d'une telle décision de refus. Il peut toutefois en aller autrement dans les cas où l'administration justifie de circonstances particulières, qu'il appartient au juge des référés de prendre en considération en procédant à une appréciation globale des circonstances de l'espèce qui lui est soumise.

4. M. C, ressortissant ivoirien né le 25 janvier 2006 à Sanhoukro-Ayame (Côte d'Ivoire), placé auprès des services de l'aide sociale à l'enfance du département de Seine-et-Marne par un jugement en assistance éducative du juge des enfants de A du 25 janvier 2023, a saisi le président du conseil départemental de Seine-et-Marne d'une demande de contrat jeune majeur, le 21 septembre 2023, à laquelle il n'a pas été répondu. M. C demande la suspension du rejet implicite de cette demande. Il est constant qu'en conséquence de la décision en litige, le passage de M. C à la majorité, le 25 janvier prochain, entraînerait la sortie de l'hébergement dont le requérant dispose à l'heure actuelle, ainsi que la perte du soutien financier alloué par le département de Seine-et-Marne. La défense ne se prévaut d'aucune circonstance particulière. Par conséquent, dans un tel contexte, la condition tenant à l'urgence doit être regardée comme satisfaite.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige :

5. Il résulte de l'instruction qu'à la veille de sa majorité, M. C est dépourvu de récépissé de titre de séjour, à défaut de la réalisation des démarches nécessaires à la présentation d'un dossier de demande de titre. Le département de Seine-et-Marne fait valoir que cette situation résulte des choix opérés par le requérant, auquel il avait été proposé de suivre une préparation au titre professionnel d'agent de restauration, mais qui a préféré s'engager dans un CAP Restauration. Toutefois, il ressort des termes du compte-rendu de l'entretien des 17 ans, qui s'est déroulé le 26 juin 2023, que l'inscription au titre professionnel d'agent de restauration ne devait intervenir qu'en juillet 2023, concomitamment au dépôt de sa demande de titre de séjour auprès des services préfectoraux. Dans un tel contexte, alors que le requérant était pris en charge depuis le mois de janvier, la défense n'apporte aucun élément de nature à démontrer qu'une inscription de M. C en formation CAP Restauration, ainsi qu'il en avait exprimé le souhait, serait à l'origine de l'impossibilité de justifier de six mois de formation qualifiante, alors que le début de sa formation au titre professionnel était également tardive. De plus, si la prise en charge de M. C à l'âge de 17 ans rendait matériellement impossible une inscription afin qu'il puisse justifier de six mois de formation qualifiante à la date du dépôt de sa demande de titre, en juillet 2023, une telle circonstance est de nature à démontrer la nécessité d'une prolongation de l'accompagnement de M. C, dès lors que l'absence de récépissé le prive de toute possibilité d'obtenir des ressources, alors qu'il est isolé sur le territoire français. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions des articles L. 221-1 et L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles est de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 21 novembre 2023 par laquelle le président du conseil départemental de Seine-et-Marne a rejeté la demande de contrat jeune majeur présentée par M. C.

6. Il résulte de ce qui précède que l'exécution de cette décision doit être suspendue.

Sur les conclusions à fin d'injonction assorties d'une astreinte :

7. La suspension prononcée par la présente ordonnance implique nécessairement que le président du conseil départemental de Seine-et-Marne réexamine la situation de M. C et prenne une nouvelle décision, dans le délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance. Il n'y a pas lieu en revanche d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par la requête.

Sur les frais de justice :

8. Il ne résulte pas de l'instruction que M. C aurait présenté une demande d'aide juridictionnelle. Par conséquent, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du département de Seine-et-Marne une somme de 1 500 euros à verser à M. C, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision implicite par laquelle le président du conseil départemental de Seine-et-Marne a rejeté la demande de contrat jeune majeur présentée par M. C est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au président du conseil départemental de Seine-et-Marne de réexaminer la situation de M. C et de prendre une nouvelle décision, dans le délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : Le département de Seine-et-Marne versera à M. C une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B C et au département de Seine-et-Marne.

Copie en sera adressée au préfet de Seine-et-Marne.

La juge des référés, La greffière,

Signé : C. Letort Signé : M. Do Novo

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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