jeudi 27 mars 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2411271 |
| Type | Décision |
| Formation | 5ème chambre |
| Avocat requérant | SAS ITRA CONSULTING |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 12 septembre 2024 et le 21 novembre 2024, M. E B D, représenté par Me Traore, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 10 septembre 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et lui a fait interdiction de retourner sur le territoire français pendant une durée de trois ans ;
2°) d'enjoindre au préfet du Val-de-Marne de réexaminer sa situation ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son avocat, de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l'arrêté a été pris par une autorité incompétente ;
- il est insuffisamment motivé en fait ;
- il est entaché d'une erreur de droit dès lors que la préfète s'est crue à tort liée par le procès-verbal d'interpellation ;
- il est entaché d'une erreur dans l'appréciation de la menace pour l'ordre public que constitue son comportement ;
- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- il méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 janvier 2025, le préfet du Val-de-Marne, représenté par Me Termeau, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- s'agissant du fondement de l'obligation de quitter le territoire français, les dispositions du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile peuvent être substituées à celles du 1° du même article ;
- s'agissant du fondement du refus de délai de départ volontaire, les dispositions du 2° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile peuvent être substituées à celles du 1° du même article ;
- les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 21 janvier 2025, la clôture de l'instruction a été prononcée avec effet immédiat.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Bourrel Jalon,
- et les observations de Me Rahmouni, représentant le préfet du Val-de-Marne.
Considérant ce qui suit :
1. M. B D, ressortissant brésilien né en 1993, déclare avoir vécu en France entre 2009 et 2015, puis être entré à nouveau sur le territoire français le 21 ou le 22 avril 2019. Par un arrêté du 10 septembre 2024, la préfète du Val-de-Marne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et lui a fait interdiction de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans. Par la présente requête, M. B D demande au tribunal d'annuler cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :
2. En premier lieu, par un arrêté n° 2024/02023 du 26 juin 2024, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Val-de-Marne n° 112 du 27 juin 2024, la préfète du Val-de-Marne a donné délégation à M. A C, attaché, adjoint à la cheffe du bureau de l'éloignement et du contentieux, pour signer, notamment, les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire doit être écarté.
3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué vise la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, notamment ses articles 3 et 8, ainsi que les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il fait application. En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français, l'arrêté mentionne que M. B D ne justifie pas être entré régulièrement sur le territoire français et qu'il n'a jamais sollicité la délivrance d'un titre de séjour. En outre, en ce qui concerne le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire, l'arrêté en litige indique que le comportement de M. B D constitue une menace pour l'ordre public dès lors qu'il a été interpellé et placé en garde-à-vue pour détention de faux documents le 10 septembre 2024 et qu'il existe un risque de soustraction à la mesure d'éloignement dont il fait l'objet dès lors qu'il est entré irrégulièrement en France et n'a pas demandé de titre de séjour. Enfin, en ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français, l'arrêté attaqué indique que cette mesure est justifiée eu égard aux conditions de son entrée et de son séjour en France et de la menace pour l'ordre public qu'il présente. Ainsi, l'arrêté attaqué, qui comporte l'énoncé des circonstances de droit et de fait sur lesquelles il se fonde, est suffisamment motivé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cet arrêté doit être écarté.
4. En troisième lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier, ni des termes de l'arrêté attaqué que la préfète du Val-de-Marne se serait crue liée par le procès-verbal de l'interpellation dont a fait l'objet le requérant le 10 septembre 2024. Par suite, ce moyen doit être écarté.
5. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / () / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () ".
6. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que l'obligation de quitter le territoire français dont a fait l'objet M. B D a été prise sur le fondement des dispositions précitées du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et non sur celles du 5° de ce même article. Par suite, M. B D ne peut utilement soutenir que cette décision est entachée d'une erreur dans l'appréciation de la menace pour l'ordre public qu'il constitue. En revanche, ce moyen est inopérant s'agissant de la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire. Toutefois, à supposer que l'erreur d'appréciation alléguée soit fondée, il résulte de l'instruction que la préfète du Val-de-Marne aurait pris la même décision en se fondant uniquement sur l'existence d'un risque de soustraction à la mesure d'éloignement qui n'est pas contestée.
7. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".
8. Il ressort des pièces du dossier que M. B D a vécu en France entre 2009 et 2015, période durant laquelle il a été scolarisé dans l'enseignement secondaire, et réside habituellement en France depuis avril 2019. Il établit travailler à temps plein au sein d'une société bonniéroise depuis le 1er février 2023 et dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée depuis le 2 juin 2023. S'il fait état de sa relation avec une compatriote, il n'établit pas l'ancienneté et la stabilité de cette relation par la seule production d'un contrat de bail à leurs deux noms conclu le 1er octobre 2024. De même, il n'établit pas l'intensité des liens qu'il déclare entretenir avec les trois enfants de sa compagne, dont deux sont majeurs, en se bornant à produire des relevés bancaires faisant apparaître des virements à destination de celle-ci. Enfin, M. B D se prévaut de la présence régulière en France de sa mère, de son frère, de deux cousins et d'une nièce, mais il ne produit aucun élément attestant des relations qu'il entretiendrait avec ces membres de sa famille. Dans ces conditions, eu égard aux conditions de son séjour en France, l'arrêté attaqué n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris. Par suite, l'intéressé n'est pas fondé à soutenir qu'il a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
9. En dernier lieu, aux termes du paragraphe 1er de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.
10. Ainsi qu'il a été dit au point 8 du présent jugement, M. B D n'établit pas l'effectivité et l'intensité des liens qu'il déclare entretenir avec les trois enfants de sa compagne, dont deux sont majeurs. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, doit être écarté.
En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :
11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour () " Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. ".
12. Il ressort des pièces du dossier que M. B D, qui était entré en France en 2009 alors qu'il était encore mineur, y a été scolarisé et vécu jusqu'en 2015, réside habituellement en France depuis avril 2019, travaille depuis février 2023 et vit en concubinage depuis le 1er octobre 2024. S'il a été interpellé et placé en garde-à-vue le 10 septembre 2024 pour " détention de faux documents ", il soutient sans être contredit ne pas avoir été condamné pour ces faits et n'avoir fait l'objet d'aucune poursuite pénale en France. Par ailleurs, il est constant que M. B D n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement. Dans ces conditions, eu égard aux conditions de son séjour en France, la préfète du Val-de-Marne a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans. M. B D est par suite fondé, sur ce motif, à demander l'annulation de la décision attaquée, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre cette décision.
13. Il résulte de ce qui précède que M. B D est fondé à demander l'annulation de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre cette décision.
14. Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté du 10 septembre 2024 de la préfète du Val-de-Marne doit être annulé seulement en tant qu'il porte interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
15. Compte tenu de la seule annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français, le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction sont rejetées.
Sur les frais liés au litige :
16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie ayant perdu sur l'essentiel du litige, verse à M. B D, et, en tout état de cause à son conseil, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, la somme de 2 000 euros.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 10 septembre 2024 de la préfète du Val-de-Marne est annulé, seulement en tant qu'il prononce à l'encontre de M. B D une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E B D et au préfet du Val-de-Marne.
Copie en sera transmise au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 6 mars 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Billandon, présidente,
Mme Massengo, conseillère,
Mme Bourrel Jalon, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 mars 2025.
La rapporteure,
A. BOURREL JALONLa présidente,
I. BILLANDONLa greffière,
V. TAROT
La République mande et ordonne au préfet du Val-de-Marne, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2512307
Le Tribunal Administratif de Versailles a rejeté la requête d'un ressortissant algérien contestant le refus de titre de séjour, l'obligation de quitter le territoire (OQTF) et le délai de départ volontaire. Le tribunal a jugé que le préfet des Yvelines était compétent pour signer les décisions contestées et que le refus de titre de séjour, fondé sur l'absence de contrat de travail visé par l'administration, était légal. La décision s'appuie sur les dispositions de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 et du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA).
07/04/2026
Cour Administrative d'Appel de Nantes — N° CAA44-24NT02348
07/04/2026
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07/04/2026