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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2200879

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2200879

jeudi 24 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2200879
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation7éme chambre
Avocat requérantCABINET ALERION SOCIETE D'AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Versailles a examiné deux requêtes de la société Commodor Protection. La première, relative à des redressements fiscaux (IS, TVA, contribution sur les activités privées de sécurité), a donné lieu à un non-lieu partiel à statuer après que l'administration a accordé des dégrèvements, notamment sur les rappels de TVA non encaissée. Le tribunal a rejeté le surplus des demandes, jugeant notamment que la procédure était régulière et que la majoration pour manquement délibéré était justifiée. La seconde requête, en indemnisation pour faute de l'administration fiscale, a été rejetée, le tribunal estimant que les fautes alléguées n'étaient pas établies et que les préjudices invoqués n'étaient pas certains. Les décisions s'appuient sur le livre des procédures fiscales et le code général des impôts.

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête, enregistrée sous le n° 2200879 le 4 février 2022, la société à responsabilité limitée Commodor Protection, représentée par la SELARL Alerion, demande au tribunal :

1°) la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre des exercices clos en 2015 et 2016 et des pénalités correspondantes, pour un montant total de 160 153 euros ;

2°) la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée et des pénalités correspondantes qui lui ont été réclamées pour la période comprise entre le 1er janvier 2015 au 31 décembre 2016, pour un montant total de 162 628 euros ;

3°) la décharge des rappels de contribution sur les activités privées de sécurité et des pénalités correspondantes qui lui ont été réclamées pour la période entre la période comprise entre le 1er janvier 2015 au 31 décembre 2016, pour un montant total de 5 181 euros ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la procédure d'imposition est entachée d'irrégularité au regard de l'article L. 76B du livre des procédures fiscales, l'administration ayant omis de lui communiquer avant la mise en recouvrement des documents obtenus auprès de l'URSSAF d'Île-de-France et d'une autre brigade de vérification fiscale;

- le service a commis une erreur de droit en lui imposant un rappel de taxe sur la valeur ajoutée d'un montant de 56 972 euros, dans la mesure où elle n'a pas effectivement encaissé cette taxe, les créances correspondantes ayant été abandonnées ;

- le profit sur le Trésor Public correspondant doit être annulé ou réduit ; elle n'a pu réaliser aucun profit sur des sommes qu'elle n'a pas encaissées ;

- elle n'a pas commis d'acte anormal de gestion en s'abstenant de poursuivre ses principaux clients en vue du recouvrement des créances litigieuses ;

- la majoration de 40% pour manquement délibéré est injustifiée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 juillet 2022, l'administrateur général chargé de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile-de-France conclut au non-lieu à statuer à concurrence d'une somme de 93 812 euros et au rejet du surplus de la requête.

Il soutient que :

- l'administration admet le moyen tiré de l'erreur de droit s'agissant des rappels de taxe sur la valeur ajoutée portant sur des sommes non réellement encaissées, mais seulement à hauteur de 45 425 € en droits ; elle a opéré les dégrèvements correspondants en droits et pénalités, ainsi que par voie de conséquence les sommes correspondantes au profit sur le Trésor au titre de l'impôt sur les sociétés, de sorte qu'il n'y a plus lieu d'y statuer ;

- elle a également dégrevé une somme de 1017 euros au titre de la contribution sur les activités privées de sécurité, ainsi que les pénalités et profits sur le Trésor correspondant au titre de l'impôt sur les sociétés, de sorte qu'il n'y a plus lieu d'y statuer ;

- les autres moyens de la requête ne sont pas fondés.

II. Par une requête, enregistrée sous le n°2203303 le 27 avril 2022, et des mémoires enregistrés le 14 septembre 2023 et le 6 novembre 2023, la société à responsabilité limitée Commodor Protection, représentée par la SELARL Alerion, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 1 616 358 euros ainsi que les intérêts au taux légal et de leur capitalisation annuelle, en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi en raison des fautes commises par l'administration fiscale dans les opérations d'assiette, de contrôle et de recouvrement qui l'ont concernée ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la juridiction administrative est compétente pour connaître de sa demande ;

- l'administration a commis une faute en estimant qu'elle avait commis des manœuvres frauduleuses et bénéficié de factures de complaisance de la part des sociétés Pross et Pross sécurité ;

- elle a commis une faute en recourant de manière injustifiée à la procédure de saisie conservatoire auprès de ses clients ; il n'existait aucune circonstance propres à menacer le recouvrement de la créance ; cette saisie l'a privée du bénéfice du sursis de paiement alors qu'elle avait élevé un contentieux d'assiette ;

- elle a commis une faute en ne respectant pas les droits de la défense et le droit à un procès équitable dans le cadre des opérations de contrôle du fait de refus de faire droit à sa demande de communication de pièces sur le fondement de l'article L. 76 B du livre des procédures fiscales ;

- elle a commis une faute en commettant une erreur de droits dans les rappels de taxe sur la valeur ajoutée qui lui ont été notifiées ;

- elle a commis une faute en rehaussant son résultat en matière d'impôts sur les sociétés, s'agissant de factures de clients encaissées à tort par une société tierce ;

- elle a commis une faute en exerçant une contrainte injustifiée assimilable à du chantage pour obtenir le paiement forcé de la dette fiscale alors que l'imposition n'était pas encore mise en recouvrement ;

- ces fautes ont entraîné le non-renouvellement de contrats avec ses clients avec le groupe Kering à hauteur de 950 624 euros, avec la société Boucheron à hauteur de 250 000 euros, et avec le groupe Marriott à hauteur de 298 932 euros ;

- ces fautes lui ont causé une perte de renommée qu'elle évalue à 100 000 euros ;

- ces préjudices constituent des préjudices certains au sens de l'interprétation administrative publiée sous la référence BOI-CTX-RDI-30 n°100 ;

- ces fautes l'ont conduit à engager des frais pour assurer sa défense qu'elle évalue à 16 802 euros.

Par des mémoires en défense enregistrés le 23 février 2023 et le 6 novembre 2023, le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la juridiction administrative n'est pas compétente en vertu des articles L. 512-2, R. 512-2 et R. 512-3 du code des procédures civiles d'exécution, ainsi que de l'article L. 213-6 du code de l'organisation judiciaire, qui réservent au juge judiciaire les demandes en réparation fondées sur l'exécution ou l'inexécution dommageable des mesures conservatoires ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de l'organisation judiciaire ;

- le code des procédures civiles d'exécution ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lutz, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Cerf, rapporteure publique,

- et les observations de Me Sniegula et de M. A, représentants la société Commodor Protection.

Considérant ce qui suit :

1. La société Commodor Protection, qui exerce une activité de sécurité privée, a fait l'objet d'une vérification de comptabilité portant sur la période du 1er janvier 2015 au 31 décembre 2016. L'administration fiscale a, durant ces opérations de contrôle et après avoir obtenu l'autorisation du juge de l'exécution du tribunal judiciaire de Versailles, adressé à certains créanciers de la société des saisies conservatoires pour un montant total de 670 520 euros. À l'issue de la procédure de vérification, l'administration lui a été notifié des rappels de taxe sur la valeur ajoutée et de contribution sur les activités privées de sécurité au titre de la période comprise entre le 1er janvier 2015 et le 31 décembre 2016, ainsi que des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés au titre des années 2015 et 2016. Sa réclamation préalable du 17 juin 2021 étant restée sans réponse, la société Commodor Protection demande au tribunal la décharge de ces rappels et cotisations supplémentaires ainsi que la réparation des préjudices qu'elle estime avoir subi en raison des fautes commis par le service dans l'assiette, le contrôle et le recouvrement des impositions.

2. Les requêtes n°2200879 et n°2203303 présentées par la société Commodor Protection sont relatives aux mêmes impositions et présentent à juger des questions connexes. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions de la requête n°2200879 :

En ce qui concerne l'étendue du litige :

3. Par décision du 25 juillet 2022, postérieure à l'introduction de la requête, l'administrateur général chargé de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile-de-France a prononcé le dégrèvement, en droits et pénalités, à concurrence d'une somme de 69 046 euros, des rappels de taxe sur la valeur ajoutée à laquelle la société Commodor Protection a été assujettie au titre de la période comprise entre le 1er janvier 2015 et le 31 décembre 2016. Il a également prononcé le dégrèvement, en droits et pénalités, à concurrence d'une somme de 1 546 euros, des rappels de contribution sur les activités privées de sécurité au titre de la même période. Il a enfin prononcé le dégrèvement, en droits et pénalités, à concurrence d'une somme de 23 220 euros, des cotisations supplémentaires d'impôts sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre des années 2015 et 2016. Les conclusions de la requête de la société Commodor Protection relatives à ces impositions sont, dans cette mesure, devenues sans objet.

En ce qui concerne le surplus des conclusions à fins de décharge :

S'agissant de la régularité de la procédure d'imposition :

4. Aux termes de l'article L.76 B du livre des procédures fiscales : " L'administration est tenue d'informer le contribuable de la teneur et de l'origine des renseignements et documents obtenus de tiers sur lesquels elle s'est fondée pour établir l'imposition faisant l'objet de la proposition prévue au premier alinéa de l'article L. 57 ou de la notification prévue à l'article L. 76. Elle communique, avant la mise en recouvrement, une copie des documents susmentionnés au contribuable qui en fait la demande. ". Il incombe à l'administration, quelle que soit la procédure d'imposition mise en œuvre, et au plus tard avant la mise en recouvrement, d'informer le contribuable dont elle envisage soit de rehausser, soit d'arrêter d'office les bases d'imposition, de l'origine et de la teneur des renseignements obtenus auprès de tiers qu'elle a utilisés pour fonder les impositions, avec une précision suffisante pour permettre à l'intéressé de demander que les documents qui contiennent ces renseignements soient mis à sa disposition avant la mise en recouvrement des impositions qui en procèdent. Cette obligation ne s'impose à l'administration que pour les renseignements effectivement utilisés pour fonder les rectifications et ne se limite pas aux renseignements et documents obtenus de tiers par l'exercice du droit de communication. Si l'administration peut, en dépit du caractère distinct des procédures d'imposition, légalement utiliser des éléments d'information recueillis par elle chez un autre contribuable, il lui appartient d'indiquer au contribuable la nature, l'origine et la teneur des renseignements obtenus auprès des tiers.

5. La société Commodor Protection a sollicité auprès du service la communication d'éléments obtenus auprès de l'URSSAFF d'Île-de-France la concernant et concernant la société Pross Sécurité, ainsi que les éléments résultants du contrôle de cette dernière société par la quatrième brigade de vérification de Paris-Est. D'une part, il résulte de l'instruction que par courrier du 7 mars 2019, dont la société Commodor a d'ailleurs confirmé la bonne réception dans un courrier du 15 mai 2019, que le service a effectivement communiqué à celle-ci les documents qu'elle a obtenu par son droit de communication auprès de l'URSSAF et de la société Pross Sécurité. D'autre part, s'agissant des renseignements et documentations issus de la procédure de vérification de la société Pross Sécurité, il ne résulte pas de la proposition de rectification du 14 décembre 2018 que le service se soit fondé sur ces renseignements pour établir les impositions supplémentaires et rappels de taxes contestés, le service les ayant fondés sur l'analyse des dossiers de sous-traitance présentés par la société requérante, et notamment des ratios horaires et des effectifs. Au surplus et en tout état de cause, les rectifications relatives aux factures qu'aurait émises la société Pross Sécurité en faveur de la société Commodor Protection ont été abandonnées par le service dans sa réponse aux observations du contribuable du 7 mars 2019.

6. Il résulte de ce qui précède que la société Commodor Protection a eu accès à l'ensemble des renseignements et documents de tiers sur lesquels s'est fondé le service pour établir les impositions en litige et n'a donc été privée d'aucune garantie. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité de la procédure d'imposition doit être écarté.

S'agissant du bien-fondé des impositions :

7. En premier lieu, l'administration a admis le bien-fondé du moyen tiré de l'impossibilité de procéder à des rappels de taxe sur la valeur ajoutée sur des sommes qui n'ont pas effectivement été encaissées, n'y d'y appliquer un profit sur le Trésor, à hauteur de respectivement 45 425 euros et 15 480 euros. Elle a, ainsi qu'il a été dit au point 2, opéré les dégrèvements correspondants. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur ces moyens.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article 38 du code général des impôts : " 1. Sous réserve des dispositions des articles 33 ter, 40 à 43 bis et 151 sexies, le bénéfice imposable est le bénéfice net, déterminé d'après les résultats d'ensemble des opérations de toute nature effectuées par les entreprises, y compris notamment les cessions d'éléments quelconques de l'actif, soit en cours, soit en fin d'exploitation () 2 bis. Pour l'application des 1 et 2, les produits correspondant à des créances sur la clientèle ou à des versements reçus à l'avance en paiement du prix sont rattachés à l'exercice au cours duquel intervient la livraison des biens pour les ventes ou opérations assimilées et l'achèvement des prestations pour les fournitures de services. ".

9. Il résulte de l'instruction qu'entre le 1er juillet 2015 et le 30 septembre 2015, la société Commodor Protection a facturé des prestations de services pour un total de 441 840,72 euros à plusieurs de ses clients. La réalité de ces prestations n'est pas remise en cause par la société Commodor Protection. Il est toutefois constant que la société Commodor Protection n'a inscrit ces sommes qu'au crédit d'un compte de classe 4, avant de solder cette écriture par une inscription de même montant au débit mais sans la contrepasser par une écriture dans un compte de classe 7, ce qui aboutit à une absence de comptabilisation de ces produits. Si la société Commodor Protection soutient avoir entendu abandonner, afin de préserver ses relations commerciales avec les intéressés, certaines de ces créances que ses clients avaient rattachées par erreur à une autre société dénommée " Commodor ", elle n'a toutefois pas non plus comptabilisé ces sommes dans un compte de classe 6 pouvant correspondre à des charges exceptionnelles. Le service était dès lors fondé à réintégrer ces produits dans le bénéfice imposable, sans qu'il soit besoin d'apprécier si un tel abandon de créance pouvait être regardé comme relevant d'une gestion commerciale normale.

10. En troisième lieu, la société Commodor Protection ne présente aucun moyen s'agissant des autres impositions supplémentaires mises à sa charge, et notamment du surplus de rappel de taxe sur la valeur ajoutée. Par suite, ses conclusions aux fins de décharge de ces autres impositions ne peuvent qu'être rejetées.

S'agissant des pénalités :

11. Aux termes de l'article 1729 du code général des impôts, " Les inexactitudes ou les omissions relevées dans une déclaration ou un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt ainsi que la restitution d'une créance de nature fiscale dont le versement a été indûment obtenu de l'Etat entraînent l'application d'une majoration de : / a. 40 % en cas de manquement délibéré () ". Il résulte de ces dispositions que, pour établir le manquement délibéré, l'administration doit apporter la preuve, d'une part, de l'insuffisance, de l'inexactitude ou du caractère incomplet des déclarations et, d'autre part, de l'intention de l'intéressé d'éluder l'impôt.

12. Pour établir le caractère délibéré des manquements reprochés à la société requérante, l'administration a, d'abord, relevé que la comptabilité de la société Commodor Protection était entachée de nombreuses irrégularités. Elle a, ensuite, constaté que l'absence de comptabilisation des produits mentionnés au point 8 du présent jugement a représenté une insuffisance déclarative représentant 23% du chiffre d'affaires réalisés sur cet exercice. Elle a également relevé, ce qui n'a pas été contesté par la société Commodor Protection à l'issue de la proposition de rectification, que plusieurs charges comptabilisées par la société étaient en réalités étrangères à son activité ou n'étaient assorties d'aucun justificatif, certaines de ces charges ayant été engagées dans l'intérêt d'autres sociétés faisant partie d'un même groupe informel. Compte-tenu de l'importance et du caractère répété de ces manquements, ainsi que de l'expérience de son gérant, l'administration a suffisamment rapporté la preuve, qui lui incombe, de leur caractère délibéré.

13. Il résulte de tout ce qui précède que le surplus des conclusions de la requête n°2200879 de la société Commodor Protection doit être rejeté.

En ce qui concerne les frais liés au litige :

14. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de la société Commodor Protection présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Sur les conclusions de la requête n°2200879 :

En ce qui concerne la compétence de la juridiction administrative :

15. Aux termes de l'article L. 281 du livre des procédures fiscales : " Les contestations relatives au recouvrement des impôts () dont la perception incombe aux comptables publics compétents () doivent être adressées à l'administration dont dépend le comptable qui exerce les poursuites. Les contestations ne peuvent porter que : / 1° Soit sur la régularité en la forme de l'acte, / 2° Soit sur l'existence de l'obligation de payer, sur le montant de la dette compte tenu des paiements effectués, sur l'exigibilité de la somme réclamée, ou sur tout autre motif ne remettant pas en cause l'assiette et le calcul de l'impôt. / Les recours contre les décisions prises par l'administration sur ces contestations sont portés, dans le premier cas, devant le juge de l'exécution, dans le second cas, devant le juge de l'impôt tel qu'il est prévu à l'article L. 199. ". L'ordre de juridiction compétent, en application de ces dispositions, pour connaître d'une action en décharge de l'obligation de payer procédant d'un acte de recouvrement l'est également pour connaître de l'action en responsabilité résultant du caractère éventuellement fautif de cet acte. La responsabilité résultant de fautes commises dans l'engagement du recouvrement forcé d'un impôt relève, ainsi, de la compétence du juge administratif lorsque celui-ci est le juge de l'impôt en cause. Par suite, lorsqu'une action en responsabilité est engagée du fait de fautes qu'aurait, le cas échéant, commises le service en décidant de procéder à des saisies conservatoires et que le grief invoqué porte non sur leur régularité mais sur la décision d'engager le recouvrement forcé d'une imposition, cette action relève de la compétence du juge de cet impôt.

16. D'une part, les dispositions de l'article L. 213-6 du code de l'organisation judiciaire invoquées par le ministre ont pour unique objet de définir les règles de répartition de compétence au sein de l'ordre judiciaire et sont donc sans incidence sur les règles de compétences énoncées au point précédent. Le ministre ne peut par ailleurs utilement invoquer les dispositions de l'article L. 512-2 du code des procédures civiles d'exécution, inapplicables au cas d'espèce à défaut de mainlevée des saisies ordonnées par le juge judiciaire.

17. D'autre part, il résulte clairement des écritures de la société Commodor que celle-ci ne conteste pas les modalités d'exécution des saisies conservatoires pratiquées par le Trésor entre les mains de ses créanciers, ni la régularité de celles-ci, mais soutient que la faute réside dans la décision de l'administration fiscale de recourir à cette technique de recouvrement. Les impositions concernées par ces saisies sont l'impôt sur les sociétés, la taxe sur la valeur ajoutée et la contribution sur les activités privées de sécurité, qui relèvent toutes de la compétence du juge administratif. La juridiction administrative est donc également compétente pour connaître de l'action en responsabilité relative à la décision d'engager ces saisies. Par suite, l'exception d'incompétence opposée par le ministre doit être écartée.

En ce qui concerne les conclusions indemnitaires :

18. Une faute commise par l'administration lors de l'exécution d'opérations se rattachant aux procédures d'établissement et de recouvrement de l'impôt est de nature à engager la responsabilité de l'Etat à l'égard du contribuable ou de toute autre personne si elle leur a directement causé un préjudice. Un tel préjudice, qui ne saurait résulter du seul paiement de l'impôt, peut être constitué des conséquences matérielles des décisions prises par l'administration et, le cas échéant, des troubles dans ses conditions d'existence dont le contribuable justifie. Le préjudice invoqué ne trouve pas sa cause directe et certaine dans la faute de l'administration si celle-ci établit soit qu'elle aurait pris la même décision d'imposition si elle avait respecté les formalités prescrites ou fait reposer son appréciation sur des éléments qu'elle avait omis de prendre en compte, soit qu'une autre base légale que celle initialement retenue justifie l'imposition. Enfin, l'administration peut invoquer le fait du contribuable ou, s'il n'est pas le contribuable, du demandeur d'indemnité comme cause d'atténuation ou d'exonération de sa responsabilité.

S'agissant des fautes :

19. En premier lieu, ainsi qu'il a été dit aux points 5 et 6 du présent jugement, l'administration a communiqué à la société Commodor Protection, sur sa demande, l'ensemble des pièces dont elle avait droit à communication en vertu de l'article L. 76B du livre des procédures fiscales et a refusé à bon droit la communication du surplus des documents qu'elle réclamait. Elle ne l'a, par suite, privé d'aucune garantie et n'a pas non plus méconnu les droits de la défense ni les dispositions conventionnelles invoquées. Il suit de là qu'elle n'a commis à cet égard aucune faute de nature à engager sa responsabilité.

20. En second lieu, ainsi qu'il a été dit au point 9 du présent jugement, c'est à bon droit que l'administration a rehaussé le bénéfice imposable de la société à l'impôt sur les sociétés. Elle n'a donc commis, à cet égard, aucune faute.

21. En troisième lieu, l'administration a, ainsi qu'il a été dit au point 3 du présent jugement, dégrevé d'office des rappels de taxe sur la valeur ajoutée dont l'établissement résultait d'une erreur dans l'application de la loi fiscale. Ces impositions ayant été mises en recouvrement avant leur dégrèvement, leur établissement est constitutif d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'administration.

22. En quatrième lieu, s'il résulte de la proposition de rectification du 14 décembre 2018 que le service a entendu assujettir la société Commodor Protection à des rappels de taxe sur la valeur ajoutée liées à des factures des sociétés Pross et Pross Protection que l'administration avait initialement qualifié de factures de complaisance, ces chefs de redressement ont été abandonnés par le service dans sa réponse aux observations du contribuable du 7 mars 2019, l'administration fiscale reconnaissant ainsi qu'ils étaient fondés sur une appréciation inexacte des faits de l'espèce. Dès lors que rectifications n'ont pas donné lieu à la mise en recouvrement d'impositions supplémentaires préalablement à leur abandon, et au regard des conditions dans lesquelles elles ont été proposées, leur seul établissement ne peut être regardé comme constitutif d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'administration.

23. En cinquième lieu, la société Commodor Protection reproche à l'administration de l'avoir contraint à signer un accord transactionnel ayant mené au recouvrement anticipé des créances du contrôle. Toutefois, il résulte des termes de cet accord, tels que formalisés dans un courriel du 15 mars 2019, que le règlement opéré dans ce cadre par la société Commodor Protection portait sur des sommes dues avant ce contrôle, ainsi que sur le reversement de taxes sur la valeur ajoutée au titre des mois de décembre 2018 et janvier 2019. Par suite, ce grief manque en fait et l'administration n'a commis aucune faute en proposant cet accord.

24. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 511-1 du code des procédures civiles d'exécution : " Toute personne dont la créance paraît fondée en son principe peut solliciter du juge l'autorisation de pratiquer une mesure conservatoire sur les biens de son débiteur, sans commandement préalable, si elle justifie de circonstances susceptibles d'en menacer le recouvrement. / La mesure conservatoire prend la forme d'une saisie conservatoire ou d'une sûreté judiciaire. ".

25. La société Commodor Protection ne peut utilement se prévaloir de la circonstance que les rectifications qui ont fondé les saisies conservatoires pratiquées entre les mains de ses créanciers n'avaient pas encore donné lieu à la mise en recouvrement d'impositions supplémentaires, ni qu'elle s'apprêtait à contester la proposition de rectification correspondante, les dispositions précitées du code des procédures civiles d'exécution ayant pour objet de permettre à l'administration, sur autorisation du juge de l'exécution, de pratiquer ces saisies alors même qu'elle ne dispose pas encore de titre exécutoire. En revanche, compte-tenu notamment du caractère non contradictoire de la procédure suivie devant ce juge, la circonstance que ces saisies aient fait l'objet d'une autorisation judiciaire n'exclut pas nécessairement que la décision d'engager ces saisies puisse être considérée comme fautive.

26. Si la société Commodor Protection soutient que l'administration ne disposait pas de créance fondée en son principe ni ne pouvait alléguer de circonstances susceptibles d'en menacer le recouvrement, il résulte de ce qui a été exposé aux points 7 à 12 du présent jugement que le service était en tout état de cause fondé à réclamer à la société Commodor Protection une créance d'un montant de 234 195 euros, ce montant étant d'ailleurs supérieur à celui qui a été effectivement saisi entre les mains de ses clients. Il suit de là que l'administration fiscale disposait bien d'une créance fondée en son principe. Toutefois, il résulte de l'instruction et notamment des liasses fiscales qu'elle a produites que la société Commodor Protection était bénéficiaire depuis l'année 2016, son bénéfice étant d'ailleurs en augmentation constante et disposait d'une bonne trésorerie eu égard à son activité. S'il est vrai que qu'elle avait, au 31 décembre 2017, des dettes de 1 146 171 euros dont 817 000 de dettes fiscale et sociales, ces dernières ont pour l'essentiel été incluses dans un échéancier de paiement respecté par la société et que l'administration ne pouvait donc ignorer. En outre, la dette de 366 625 euros évoquée par le service, également comprise dans ce montant, avait déjà partiellement acquittée par la société à la date des saisies. Par ailleurs, il résulte de l'instruction qu'un crédit d'impôt compétitivité des entreprises d'un montant de 119 880 euros a été versé à la société Commodor Protection en janvier 2019 à hauteur de 119 880 euros. Enfin, il n'est pas contesté que les comptes clients de la société Commodor Protection étaient créditeurs à hauteur de 1,2 millions d'euros en 2018. Si l'administration fait en outre valoir que la société Commodor Protection s'insérait dans un groupe informel de sociétés à la moralité fiscale douteuse, il résulte de l'instruction que la société " Commodor ", membre de ce groupe informel, n'était plus dirigée par le même gérant que la société " Commodor Protection depuis 2015, tandis que la société Sécuritime, également membre de ce groupe, a cessé son activité en 2018 sans laisser de passif. Enfin, l'administration a admis dès la réponse aux observations du contribuable que les manœuvres frauduleuses qu'elle avait évoquées au soutien de sa requête devant le juge de l'exécution n'étaient en réalité pas caractérisées et les rectifications à hauteur de 190 516 euros en matière de TVA déductible, relatives aux factures des sociétés Pross et Pross sécurité, que l'administration avait initialement qualifiées de factures de complaisance, ont été abandonnées par le service dans sa réponse aux observations du contribuable du 7 mars 2019, au regard notamment des résultats du contrôle de sa situation par l'URSSAF et des résultats de la vérification de comptabilité de la société Pross Sécurité. Au regard de l'ensemble de ces éléments, la contribuable est fondée à soutenir que le recouvrement de la créance de l'administration n'apparaissait pas menacé et ne pouvait dès lors justifier le recours à la procédure de saisie conservatoire pour saisir le montant de sa créance directement entre les mains des clients de la société Commodor Protection.

S'agissant des préjudices :

27. En premier lieu, la société Commodor Protection invoque des préjudices tirés de la perte de contrats avec trois de ses clients ainsi que d'une atteinte à sa renommée. Toutefois, aux termes même de ses écritures, ces préjudices sont exclusivement liés aux saisies conservatoires pratiquées entre les mains de ses clients, mais non aux erreurs commises par l'administration dans l'établissement du montant de son imposition. Ces préjudices ne sont donc pas en lien direct avec les fautes relevées au point 21 du présent jugement, mais seulement avec la décision fautive d'engager une procédure de saisie conservatoire entre les mains de ses clients.

Quant à la perte de contrats avec le groupe Kering :

28. Il résulte de l'instruction que par courrier du 11 février 2019, le groupe Kering a notifié à la société Commodor Protection la résiliation du contrat de prestations qui les liait, à effet au 31 mai 2019. Toutefois, il résulte du contrat-cadre liant ces deux sociétés que la résiliation du contrat devait intervenir au moins trois mois avant le renouvellement éventuel des prestataires du groupe Kering et il résulte d'un appel d'offres diffusé par ce groupe le 21 janvier 2019, soit antérieurement aux saisies pratiquées, que celui-ci avait engagé la procédure de renouvellement de ses prestataires avec effet au 1er juin 2019. Dans ces conditions, et en l'absence de toute référence aux saisies pratiquées dans le courrier de résiliation précité, dans le courriel du 20 mars 2019 informant la société Commodor Protection qu'elle n'a pas été retenue au titre de cet appel d'offres ou de tout autre document, la requérante n'établit pas que ce non-renouvellement de contrat serait en lien direct et certain avec les saisies conservatoires pratiquées par l'administration. Elle n'est donc, par suite, pas fondée à réclamer d'indemnité à ce titre.

Quant à la perte de contrat avec la société Boucheron :

29. Si la société Commodor Protection se prévaut pour établir son préjudice d'une perte de contrat avec la société Boucheron et indique que cette société lui aurait opposé des " raisons éthiques " faisant référence aux saisies conservatoires pratiquées entre ces mains, elle ne produit aucune pièce au soutien de ces allégations. Elle n'établit dès lors pas un préjudice en lien direct et certain avec les saisies conservatoires pratiquées et n'est donc, dès lors, pas fondée à réclamer une indemnité à ce titre.

Quant à la perte de contrat avec le groupe Mariott :

30. Pour estimer que la perte du contrat avec le groupe Mariott a été causé par les saisies conservatoires pratiquées par l'administration fiscale, la société Commodor Protection se prévaut d'un courriel de la société du 4 février 2019 indiquant que ses dirigeants souhaitaient le rencontrer en urgence suite aux saisies conservatoires pratiquées. Toutefois, ce n'est que par un courriel du 29 juillet 2019, qui ne fait plus référence à ces saisies, que la société Commodor Protection est informé par le groupe Mariott de son souhait de changer sa sous-traitante en matière de sécurité et invite, d'ailleurs, la société Commodor Protection à y candidater. Elle a ensuite été informée le 26 septembre 2019 qu'elle n'avait pas été retenue, mais au seul motif qu'elle n'était pas la mieux-disante. Dans ces conditions, la requérante n'établit pas que ce non-renouvellement de contrat est en lien direct et certain avec les saisies conservatoires pratiquées par l'administration. Elle n'est donc, par suite, pas fondée à réclamer d'indemnité à ce titre.

Quant au préjudice d'atteinte à la renommée :

31. La société Commodor Protection soutient qu'il est résulté des saisies pratiquées entre les mains de ses clients une atteinte à sa renommée et à sa réputation, expliquant les pertes de chiffres d'affaires qu'elle a enregistré en 2020 et 2021. Toutefois, la société Commodor Protection est spécialisée, notamment, dans les prestations de sécurité dans le secteur de l'hôtellerie, activité qui a été fortement impactée par la crise sanitaire du Covid-19 qui s'est déclenchée en France en mars 2020 et a poursuivi ses effets en 2021. Dans ces conditions, et à défaut de toute autre production de nature à établir une atteinte à la renommée et établissant que la société n'aurait pas été en mesure de souscrire de nouveaux contrats, en particulier auprès de clients exerçant dans le même domaine d'activité, la société Commodor Protection n'établit pas la réalité de ce préjudice et ne peut donc réclamer d'indemnité à ce titre.

Quant au préjudice lié à l'exercice de sa défense :

32. En faisant état d'un préjudice lié aux nécessités de l'exercice de sa défense, la société Commodor Protection ne fait pas état d'un préjudice distinct de celui qui a vocation à être réparé au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, alors même qu'elle a élevé un litige d'assiette relatif aux impositions qu'elle a contestées. Ses conclusions présentées à cet égard ne peuvent, par suite, qu'être rejetées.

Quant à l'interprétation administrative de la loi fiscale :

33. La société Commodor Protection n'est, en tout état de cause, pas fondée à se prévaloir des interprétations administratives publiées le 4 décembre 2019 sous la référence BOI-CTX-RDI-30 n°100, celles-ci se bornant à rappeler le principe déjà énoncé au point 18 du présent jugement et ne contenant aucune interprétation de la loi fiscale différente de celle dont il est fait application en l'espèce.

34. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par la société Commodor Protection à fin d'indemnisation doivent être rejetées.

En ce qui concerne les frais liés au litige :

35. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à la société Commodor Protection une somme que celle-ci réclame au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête n°2200879 de la société Commodor Protection, à concurrence des dégrèvements prononcés par l'administrateur général chargé de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile de France de cotisations supplémentaires d'impôts sur les sociétés au titre des années 2015 et 2016, ainsi que des rappels de taxe sur la valeur ajoutée et de contribution sur les activités privées de sécurité au titre de la période du 1er janvier 2015 au 31 décembre 2016.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête n°2200879 et les conclusions de la requête n°2203303 sont rejetés.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société Commodor Protection, à l'administrateur général chargé de la direction spécialisée de contrôle fiscal Ile-de-France et au ministre de l'économie, des finances et de l'industrie.

Délibéré après l'audience du10 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Mauny, président,

M. Lutz, premier conseiller,

M. Le Vaillant, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 octobre 2024.

Le président,

Signé

O. Mauny

Le rapporteur,

Signé

F. Lutz

La greffière,

Signé

C. Benoit-Lamaitrie

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de l'industrie en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2200879, 2203303

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