mercredi 12 avril 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Amiens |
| Section | Tribunal Administratif d'Amiens |
| N° Dossier | TA80-2104127 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 3ème Chambre |
| Avocat requérant | BAZIN & ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 16 décembre 2021, M. A de Virieu, représenté par le cabinet Richer et associés, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 21 octobre 2021 par laquelle le chancelier de l'Institut de France l'a licencié ;
2°) de mettre à la charge de l'Institut de France une somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;
- cette décision a été prise au terme d'une procédure irrégulière dès lors qu'il n'est pas établi que la commission paritaire ait été saisie ;
- cette décision est fondée sur des faits matériellement inexacts dès lors que l'emploi qui a justifié son recrutement n'a pas disparu mais a été confié à un nouvel agent ;
- cette décision est entachée de détournement de procédure ;
- cette décision méconnaît l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires dès lors qu'elle participe au harcèlement moral dont il a été victime et qu'elle a été prise en raison de la dénonciation qu'il a effectuée de ce harcèlement.
Par un mémoire en défense, enregistré le 14 mars 2022, l'Institut de France, représenté par Me Bazin, conclut au rejet de la requête et demande au tribunal de mettre à la charge de
M. de Virieu une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;
- le décret n° 86-83 du 17 janvier 1986 ;
- le décret n° 2007-810 du 11 mai 2007 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Richard, rapporteur,
- et les conclusions de Mme Minet, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A de Virieu était employé par l'Institut de France en tant que du domaine de Chaalis sous couvert d'un contrat à durée indéterminée depuis 1991. Par une décision du 21 octobre 2021 dont l'intéressé demande l'annulation, le chancelier de l'Institut de France l'a licencié sur le fondement du 1° de l'article 45-3 du décret du 17 janvier 1986 relatif aux dispositions générales applicables aux agents contractuels de l'Etat.
Sur la situation de harcèlement moral invoquée par M. de Virieu :
2. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. Aucune mesure concernant notamment le recrutement, la titularisation, la formation, la notation, la discipline, la promotion, l'affectation et la mutation ne peut être prise à l'égard d'un fonctionnaire en prenant en considération : / 1° Le fait qu'il ait subi ou refusé de subir les agissements de harcèlement moral visés au premier alinéa ; / 2° Le fait qu'il ait exercé un recours auprès d'un supérieur hiérarchique ou engagé une action en justice visant à faire cesser ces agissements ; / 3° Ou bien le fait qu'il ait témoigné de tels agissements ou qu'il les ait relatés. / Est passible d'une sanction disciplinaire tout agent ayant procédé ou ayant enjoint de procéder aux agissements définis ci-dessus. () ".
3. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral.
4. En premier lieu, il résulte de l'instruction que si sa hiérarchie a demandé à
M. de Virieu de ne plus signer les contrats dans le cadre d'une réorganisation de la gestion administrative de l'établissement, cette demande était fondée sur le fait que l'intéressé ne disposait pas d'une délégation de signature à cette fin et ne pouvait s'en voir octroyer une, dès lors qu'elle aurait été incompatible avec ses fonctions de régisseur. Par ailleurs, s'il a été envisagé de confier ces dernières fonctions à un autre agent, cette éventualité s'inscrivait dans un projet de nouvelle répartition des attributions au sein de l'établissement. En outre, les circonstances qu'il ait été demandé à M. de Virieu que ses congés soient visés par son supérieur hiérarchique et qu'il n'ait pas été le seul décisionnaire quant au choix du candidat retenu pour occuper un emploi d'assistant de conservation au sein du domaine de Chaalis ne relèvent pas d'un usage anormal du pouvoir hiérarchique. Dans ces conditions, M. de Virieu n'est pas fondé à soutenir qu'il aurait subi une diminution de ses attributions et de son autonomie professionnelle de nature à faire présumer l'existence d'un harcèlement moral.
5. En deuxième lieu, il ne résulte pas de l'instruction que M. de Virieu ait fait l'objet de dénigrement et de pressions en vue d'obtenir son départ de nature à faire présumer un harcèlement moral.
6. En troisième lieu, si l'Institut de France a envisagé de modifier la surface mise à la disposition M. de Virieu pour son logement de fonction en vue de réorganiser les espaces du domaine de Chaalis, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'établissement ait remis en cause le principe et la gratuité de cet hébergement, dont les caractéristiques demeuraient conformes à sa destination. Dès lors, cette circonstance n'est pas de nature à faire présumer un harcèlement moral.
7. En quatrième lieu et d'une part, il résulte de l'instruction que l'intéressé était, en tant que du domaine de Chaalis, chargé de la gestion administrative et financière du domaine et de la gestion de ses personnels, et devait, aux termes de sa fiche de poste, " veiller au maintien de l'intégrité et de la sécurité du domaine et des éléments qui le compose lors de prises de vues (tournages, séances de photographie) ". Dès lors, même si son départ en congés le 19 septembre 2019 avait été autorisé et qu'il résultait de la convention portant sur un tournage au domaine de Chaalis en septembre 2019 que ce tournage aurait lieu pendant ces congés, il lui incombait, avant son départ, d'organiser ce tournage de manière à garantir l'intégrité et de la sécurité du domaine. Par ailleurs, il n'est pas contesté que, sur une dizaine d'agents du domaine de Chaalis, seul un agent assisté d'un intérimaire chargé de la cafeteria étaient présents pour encadrer le tournage, qui a d'ailleurs entraîné la dégradation d'un élément mobilier relevant des collections du musée.
8. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. de Virieu ne s'était pas opposé à une séance de photographies mettant en scène un cheval laissé en liberté à l'intérieur même des locaux du musée, laquelle présentait un risque évident pour ses collections, alors qu'il n'est pas démontré que cette séance ait été autorisée par le signataire de la convention de tournage évoquée ci-dessus.
9. Enfin, il est constant que M. de Virieu a utilisé la page du réseau Facebook de la journée de la Rose de Chaalis, organisée par son employeur, pour promouvoir un événement à caractère privé.
10. Dans ces conditions, la sanction du 10 avril 2020 d'exclusion temporaire de fonctions d'une journée a été appliquée à M. de Virieu pour des considérations étrangères à tout harcèlement moral.
11. En cinquième lieu, il résulte de ce qui sera dit ci-dessous au point 18 que le licenciement dont M. de Virieu a été l'objet le 21 octobre 2021 a été prononcé pour des considérations étrangères à tout harcèlement moral.
12. Il résulte de ce qui précède que, malgré l'impact sur sa santé qu'ont pu avoir les mesures dont il a fait l'objet, M. de Virieu n'est pas fondé à soutenir que les faits dont il se prévaut seraient constitutifs, isolément ou pris dans leur ensemble, d'un harcèlement moral.
Sur la légalité du licenciement de M. de Virieu du 21 octobre 2021 :
13. En premier lieu, aux termes de l'article 26 du décret portant approbation du règlement général de l'Institut de France et des académies : " Le chancelier a autorité sur les services de l'Institut. / () Le chancelier exerce, notamment, les compétences suivantes pour l'Institut : / () / 3. Il conclut et signe les contrats au nom de l'Institut, notamment les contrats de recrutement, les baux, les marchés publics, les contrats d'assurance ; () ". Aux termes de l'article 41 du même décret : " Sous l'autorité du chancelier, le directeur des services administratifs dirige les services administratifs de l'Institut et de ses fondations. Il peut recevoir à cette fin délégation du chancelier conformément à l'article 26 du règlement général. / Dans ce cadre, le directeur des services administratifs est notamment chargé de : / () 2. Exercer, sous réserve des dispositions réglementaires applicables, le pouvoir disciplinaire sur le personnel de l'Institut, à l'exclusion du directeur des services financiers et du receveur des fondations. () ".
14. Il résulte de ces dispositions que M. de Virieu n'est pas fondé à soutenir que le chancelier de l'Institut de France n'était pas compétent pour prendre la décision attaquée, sans qu'y fasse obstacle la circonstance que le directeur des services administratifs puisse recevoir une délégation de ce dernier pour assurer la gestion des ressources humaines.
15. En deuxième lieu, aux termes du II de l'article 45-5 du décret du 17 janvier 1986 relatif aux dispositions générales applicables aux agents contractuels de l'Etat : " II.- Lorsque l'administration envisage de licencier un agent pour l'un des motifs mentionnés au I du présent article, elle convoque l'intéressé à un entretien préalable selon les modalités définies à l'article 47. A l'issue de la consultation de la commission consultative paritaire prévue à l'article 1er-2, elle lui notifie sa décision par lettre recommandée avec demande d'avis de réception ou par lettre remise en main propre contre décharge. () ".
16. Il ressort des pièces du dossier que la commission consultative paritaire de l'Institut de France s'est réunie le 27 septembre 2021 et a donné un avis sur le licenciement de
M. de Virieu. Dès lors, le moyen tiré de ce vice de procédure doit être écarté.
17. En troisième lieu, aux termes de l'article 45-5 du décret du 17 janvier 1986 relatif aux dispositions générales applicables aux agents contractuels de l'Etat : " Sans préjudice des dispositions relatives au licenciement pour faute disciplinaire, pour insuffisance professionnelle ou pour inaptitude physique, le licenciement d'un agent contractuel recruté pour répondre à un besoin permanent doit être justifié par l'un des motifs suivants : / 1° La suppression du besoin ou de l'emploi qui a justifié le recrutement de l'agent ; () "
18. Il résulte de l'instruction qu'un programme de développement de domaine du domaine de Chaalis a été mis en place pour les années 2021 à 2026 et comporte des travaux d'ampleur et des modifications des activités de ce domaine comprenant l'implantation d'un restaurant et d'un hébergement touristique. Dans ce cadre, l'Institut de France a modifié la composition du personnel servant au sein du domaine en prévoyant, d'une part, la création d'un administrateur général expérimenté dans la mise en place des programmes d'investissement et d'un spécialiste de l'offre touristique et culturelle et, d'autre part, la suppression de l'emploi de M. de Virieu, dont les fonctions de pouvaient être confiées à un tiers et à qui un nouveau poste relevant de sa catégorie hiérarchique a été proposé. Dans ces conditions, M. de Virieu n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est fondée sur des faits matériellement inexacts dès lors que l'emploi qui a justifié son recrutement n'a pas disparu.
19. En quatrième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision attaquée soit entachée de détournement de procédure alors qu'il résulte de ce qui a été dit au point 12 que M. de Virieu n'est pas fondé à soutenir qu'il aurait été victime d'un harcèlement moral.
20. En cinquième lieu, il résulte de ce qui a été dit au point 12 que M. de Virieu n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée participerait au harcèlement moral dont il a été victime et qu'elle a été prise en raison de la dénonciation qu'il a effectuée de ce harcèlement.
21. Il résulte de ce qui précède que M. de Virieu n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision attaquée.
Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
22. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de l'Institut de France, qui n'est pas la partie perdante, la somme demandée par M. de Virieu au titre des frais engagés par elle et non compris dans les dépens.
23. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de M. de Virieu la somme de 500 euros au titre des frais exposés par l'Institut de France et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. de Virieu est rejetée.
Article 2 : M. de Virieu versera à l'Institut de France la somme de 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A de Virieu et à l'Institut de France.
Délibéré après l'audience du 8 février 2023, à laquelle siégeaient :
- M. Thérain, président,
- Mme Rondepierre, première conseillère,
- M. Richard, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 avril 2023.
Le rapporteur,
signé
J. Richard
Le président,
signé
S. Thérain
La greffière,
signé
S. Chatellain
La République mande et ordonne à la préfète de l'Oise en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
No 2104127
Cour administrative d'appel de Versailles — N° CAA78-24VE00589
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09/04/2026