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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2300607

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2300607

jeudi 25 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2300607
TypeDécision
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantQUENNEHEN-TOURBIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 27 février et 3 avril 2023, Mme C A, représentée par Me Tourbier, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 février 2023 par lequel le préfet de la Somme a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Somme de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, ou, à défaut, de procéder au réexamen de sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une erreur de droit dès lors que le motif sur lequel se fonde la décision de refus de titre de séjour, à savoir la circonstance que la requérante se serait servie d'un passeport d'emprunt pour solliciter un visa de long séjour, ne fait pas partie des conditions permettant de refuser le séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle remplit les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'arrêté attaqué porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

Par un mémoire en défense enregistré le 4 mai 2023, le préfet de la Somme conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une décision du 8 mars 2023, Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bazin, rapporteure,

- et les observations de Me Basili, substituant Me Tourbier, représentant Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante guinéenne, est entrée sur le territoire français le 15 janvier 2019 selon ses déclarations. Elle a fait l'objet, le 15 janvier 2019, d'une ordonnance de placement provisoire par le procureur de la République B. Par jugement du 31 janvier 2019, le juge des enfants près le tribunal pour enfants B a ordonné son placement au service de l'aide sociale à l'enfance de la Somme. Le 8 septembre 2022, l'intéressée a sollicité un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par une décision du 9 février 2023, dont Mme A demande l'annulation, le préfet de la Somme a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française ".

3. Aux termes des dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; (..) ". Aux termes de l'article L. 811-2 de ce code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Enfin, aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil () des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

4. Ces dernières dispositions posent une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. Il incombe cependant à l'administration, si elle entend renverser cette présomption, d'apporter la preuve du caractère irrégulier, falsifié ou non-conforme à la réalité des actes en cause. Cette preuve peut être apportée par tous moyens et, notamment, par les données à caractère personnel enregistrées dans le traitement automatisé dénommé Visabio. En revanche, l'administration française n'est pas tenue de solliciter nécessairement et systématiquement les autorités d'un autre Etat afin d'établir qu'un acte d'état civil présenté comme émanant de cet Etat est dépourvu d'authenticité, en particulier lorsque l'acte est, compte tenu de sa forme et des informations dont dispose l'administration française sur la forme habituelle du document en question, manifestement falsifié.

5. Pour refuser de lui délivrer un titre de séjour au motif qu'il n'est pas établi qu'elle était effectivement âgée de moins de seize ans à la date à laquelle elle a été placée à l'aide sociale à l'enfance, le préfet de la Somme s'est fondé sur la circonstance que le fichier Visabio a révélé que la requérante avait, sans succès, sollicité la délivrance d'un visa de long séjour auprès des autorités portugaises au Sénégal, sous l'identité de Mme C A née le 7 septembre 1999 à Labé en Guinée et qu'elle avait présenté à cette occasion un passeport numéro 000224938 délivré le 28 novembre 2016 et valable jusqu'au 28 novembre 2021.

6. Il ressort des pièces du dossier que si l'intéressée a, lors de sa demande de titre de séjour, indiqué qu'elle était née le 7 septembre 2004, la consultation du système automatisé de traitement des données Visabio a cependant mis en évidence, après vérification de ses empreintes digitales, qu'elle était connue sous l'identité de Mme C A, née le 7 septembre 1999 et qu'un visa de long séjour lui a été refusé en 2018 par les autorités consulaires portugaises au Sénégal au vu d'un passeport correspondant à cette identité et valable jusqu'au 28 novembre 2021. Toutefois, d'une part, l'intéressée, qui produit une copie de son acte de naissance et sa carte d'identité consulaire indiquant qu'elle est née le 7 septembre 2004, et qui a également produit un jugement supplétif d'acte de naissance, a admis, dans sa requête, être entrée sur le territoire français munie d'un passeport qui n'était pas le sien. D'autre part, le préfet de la Somme, qui a indiqué dans l'arrêté attaqué que du fait de la fraude entachant les justificatifs d'état civil produits, l'intéressée ne peut être regardée comme justifiant de son état civil et qu'il n'est pas établi qu'elle était effectivement âgée de moins de seize ans à la date à laquelle elle a été placée à l'aide sociale à l'enfance, n'allègue ni n'établit avoir effectué de diligences complémentaires afin de vérifier l'authenticité des documents d'état-civil produits par la requérante à l'appui de de sa demande de titre de séjour. Par ailleurs, si le préfet de la Somme a adressé, le 27 janvier 2023, un signalement au procureur de la République près le tribunal judiciaire B au titre de l'article 40 du code de procédure pénale pour suspicion d'obtention frauduleuse de document administratif constatant un droit, une identité ou une qualité ou accordant une autorisation, ce seul élément ne permet pas d'établir le caractère frauduleux des documents d'état civil produits par la requérante indiquant qu'elle est née le 7 septembre 2004. Enfin, le juge pour enfants au tribunal judiciaire B avait considéré que Mme A était mineure, ce qui l'avait conduit à la confier à l'aide sociale à l'enfance jusqu'à sa majorité, ce qui n'est pas compatible avec les informations mentionnées au fichier Visabio. Compte tenu de l'ensemble de ces circonstances, il y a lieu de considérer que l'état civil de Mme A est bien celui dont elle se prévaut et qu'elle était bien mineure à la date de sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance. Par suite, le préfet de la Somme ne pouvait, sans commettre d'erreur d'appréciation, estimer que les informations données par l'intéressée sur son identité étaient dénuées de valeur probante et refuser, pour ce motif, de lui délivrer un titre de séjour. Par suite, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour et, par voie de conséquence, l'annulation des autres décisions contenues dans l'arrêté attaqué.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique seulement que le préfet de la Somme procède au réexamen de la situation de Mme A. Dès lors, il y a lieu de lui enjoindre d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés à l'instance :

8. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Tourbier de la somme de 1 000 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 9 février 2023 du préfet de la Somme est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Somme de procéder au réexamen de la situation de Mme A dans un délai de deux mois à compter de la date de notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 000 euros à Me Tourbier en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle, sous réserve que cet avocat renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à Me Tourbier et au préfet de la Somme.

Délibéré après l'audience du 11 mai 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Galle, présidente,

Mme Pellerin, première conseillère,

Mme Bazin, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 mai 2023.

La rapporteure,

signé

L. Bazin

La présidente,

signé

C. GalleLe greffier,

signé

J.-F. Langlois

La République mande et ordonne au préfet de la Somme en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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