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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2300976

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2300976

jeudi 20 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2300976
TypeDécision
PublicationC
Avocat requérantSCP HAMEAU - GUERARD - BONTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 27 mars 2023 et le 11 avril 2023, M. A C et l'exploitation agricole à responsabilité limitée (EARL) C, représentés par Me Hubert, demandent au juge des référés :

1°) de suspendre, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de C administrative, l'exécution de l'arrêté du 28 avril 2022 de la préfète de l'Oise déclarant cessibles, pour cause d'utilité publique, au profit de la société du Canal Seine-Nord Europe, les parcelles et droits immobiliers nécessaires aux travaux relatifs à la première phase du projet de Canal Seine-Nord Europe et de ses aménagements connexes, entre les communes de Compiègne et de Pont-l'évêque (secteur 1) désignés sur les plans et états parcellaires qui y sont annexés ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à leur verser au titre de l'article L. 761-1 du code de C administrative.

Ils soutiennent que :

- eu égard aux effets de cet arrêté, la condition d'urgence est considérée comme remplie et ce d'autant plus que le versement des indemnités provisionnelles préalables à la prise de possession est imminent sans qu'aient pu être réalisés les sondages permettant d'apprécier la valeur des tréfonds des parcelles expropriées ;

- la préfet de l'Oise en prenant l'arrêté de cessibilité du 28 avril 2022, après avoir pris un premier arrêté de cessibilité le 6 juillet 2020 portant sur la même opération déclarée d'utilité publique, a méconnu les dispositions de l'article L. 132-1 du code de l'expropriation pour cause d'utilité publique qui imposent de faire figurer dans un même et unique arrêté de cessibilité l'ensemble des parcelles appartenant à un même propriétaire dont l'expropriation est poursuivie, de sorte que cette irrégularité ne permet pas de vérifier la conformité de l'expropriation à l'opération déclarée d'utilité publique et viole ainsi le droit de propriété ;

- elle est fondée à exciper de l'illégalité des décrets du 11 septembre 2008, 20 avril 2017 et 25 juillet 2018 déclarant l'opération d'utilité publique, qui constituent le fondement de l'arrêté préfectoral, dès lors tout d'abord que l'appréciation sommaire des dépenses figurant au dossier d'enquête publique, en méconnaissance de l'article R 112-4 du code de l'expropriation pour cause d'utilité publique, ne fait pas état des gisements exploitables de granulats et minerais dans les tréfonds des parcelles expropriées ce qui minore le coût des dépenses ; en outre, cette dissimulation ainsi que la valorisation par l'expropriant des quelque 3 millions de tonnes de matériaux excédentaires autorisée par l'arrêté préfectoral du 8 avril 2021 portent une atteinte au droit de propriété disproportionnée au regard de l'intérêt général en violation de l'article 1 du protocole n°1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et ne répond pas ainsi à un but d'utilité publique.

Par des mémoires en intervention volontaire enregistrés le 6 avril 2023 et le 7 avril 2023, la société du Canal Seine-Nord Europe, représentée par Me Di Francesco, conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge des requérants d'une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de C administrative

Elle fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté du 28 avril 2022.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 avril 2023, la préfète de l'Oise conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté du 28 avril 2022.

Vu :

- la requête enregistrée le 14 février 2023 sous le n°2300479 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et son premier protocole ;

- le code de l'expropriation pour cause d'utilité publique ;

- le décret du 11 septembre 2008 déclarant d'utilité publique et urgents les travaux nécessaires à la réalisation du canal à grand gabarit Seine-Nord Europe et de ses aménagements connexes, entre les communes de Compiègne (Oise) et Aubencheul-au-Bac (Nord) et emportant mise en compatibilité des documents d'urbanisme des communes de Beaulieu-les-Fontaines, Cambronne-lès-Ribécourt, Chiry-Ourscamps, Choisy-au-Bac, Clairoix, Janville, Le Plessis-Brion, Longueil-Annel, Montmacq, Noyon, Passel, Pimprez, Pont-l'Evêque, Ribécourt- Dreslincourt et Thourotte dans le département de l'Oise, Biaches, Cléry-sur-Somme, Mesnil-Saint-Nicaise, Moislains, Nesle, Péronne et Villers- Carbonnel dans le département de la Somme, Hermies et Marquion dans le département du Pas-de-Calais et Aubencheul-au-Bac dans le département du Nord ;

- le décret n°2017-578 du 20 avril 2017 ;

- le décret n° 2018-673 du 25 juillet 2018 ;

- le code de C administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Binand, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties de l'audience publique du 12 avril 2023 à 14 heures 30.

Ont été entendus au cours de l'audience publique en présence de Mme Grare, greffière :

- le rapport de M. Binand, juge des référés ;

- les observations de Me Hubert représentant M. C et l'EARL C, qui reprend les moyens et arguments déjà exposés dans ses écritures, en insistant sur ce que :

- le principe d'unicité dont elle se prévaut pour l'application des dispositions de l'article L. 132-1 du code de l'expropriation pour cause d'utilité publique demeure pertinent en dépit de la décision n°458930 rendue par le Conseil d'Etat ;

- les moyens tirés, par la voie de l'exception, de l'illégalité de la déclaration d'utilité publique du projet sont de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté de cessibilité en cause dès lors que l'absence de prise en compte de gisements dans le secteur 1, dont l'existence est connue depuis 2004 donc avant le début de l'enquête publique et pour lequel un partenariat d'exploitation avait d'ailleurs été initialement envisagé, a minoré l'appréciation sommaire des dépenses d'environ 2 millions d'euros en ce qui concerne les parcelles des requérants, que la richesse du sous-sol est par elle-même un élément à valoriser en vertu de l'article 552 du code civil et des articles L. 321-1 et L. 322-1 du code de l'expropriation pour cause d'utilité publique et que cette question a trait à l'appréciation même de l'utilité publique, au regard des dépenses de l'opération, indépendamment de l'indemnité d'expropriation ;

- il en est de même de l'atteinte disproportionnée portée au droit de propriété au regard de l'utilité publique, dès lors que les matériaux excédentaires vont enrichir l'expropriant et ne peuvent être regardés comme de simples déchets, comme en témoigne la présence de carrières exploitées à proximité ;

- les observations de M. B, pour la préfète de l'Oise, qui développe oralement son argumentation écrite et fait valoir en particulier que :

- la décision n°458930 rendue par le Conseil d'Etat confirme l'absence du principe d'unicité invoqué par les requérants ; la succession d'arrêtés de cessibilité résulte de l'avancement des études de projet ;

- l'estimation sommaire des dépenses n'est pas remise en cause dès lors que la valeur éventuelle du tréfonds n'a d'incidence que sur la fixation de l'indemnité d'expropriation, que le caractère exploitable des gisements n'est pas établi et que les matériaux excavés seront utilisés en réemploi ou éliminés sans exploitation commerciale ;

- et les observations de Me Di Francesco, représentant la société du Canal seine Nord Europe, qui développe oralement son argumentation écrite et fait valoir en particulier que :

- la décision n°458930 rendue par le Conseil d'Etat confirme l'absence du principe d'unicité invoqué par les requérants ;

- si le tréfonds, même non exploité, est un élément de valorisation de la parcelle, l'absence de sa prise en compte, ne remet pas en cause, en l'espèce, la sincérité de l'appréciation sommaire des dépenses de l'opération, au regard d'une part du coût de celle-ci, évalué entre 3 et 5 milliards d'euros et d'autre part de l'absence de caractère exploitable à ce jour des gisements des requérants compte tenu des restrictions posées par les documents d'urbanisme applicables ;

- il n'existe aucune ambiguïté sur le périmètre des parcelles concernées par l'arrêté ;

- les matériaux excavés seront utilisés en réemploi ou éliminés sans exploitation commerciale.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de C administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

2. Par décret du 11 septembre 2008, modifié par décret du 20 avril 2017, les travaux nécessaires à la réalisation du canal à grand gabarit Seine-Nord Europe et de ses aménagements connexes, entre les communes de Compiègne (Oise) et Aubencheul-au-Bac (Nord) ont été déclarés d'utilité publique et urgents. Par le décret du 25 juillet 2018, le délai prévu pour réaliser les expropriations nécessaires à la réalisation des travaux a été prorogé jusqu'au 12 septembre 2027 au bénéfice de l'Etat et de l'établissement public dénommé

" Société du Canal Seine-Nord Europe ". Sur le fondement de l'article L. 132-1 du code de l'expropriation pour cause d'utilité publique, le préfet de l'Oise, par deux arrêtés pris respectivement le 6 juillet 2020 et le 28 avril 2022, a déclaré cessibles au profit de la société du Canal Seine-Nord Europe des parcelles dont l'expropriation est nécessaire pour la réalisation de cette opération, entre les communes de Compiègne et de Pont l'évêque. Par la présente requête, M. C et l'exploitation agricole à responsabilité limitée (EARL) C, respectivement propriétaire et exploitant de certaines des parcelles concernées, demandent au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de C administrative de suspendre l'exécution de l'arrêté préfectoral du 28 avril 2022.

Sur l'intervention de la société Canal Seine-Nord Europe :

3. Compte-tenu de la nature et de l'objet du litige, la société du Canal Seine-Nord Europe qui a également présenté un mémoire en intervention en défense dans la requête au fond enregistrée sous le n°2300479, justifie d'un intérêt suffisant eu égard à l'objet du litige et s'associe aux conclusions présentées par la préfète de l'Oise. Il y a lieu d'admettre son intervention.

Sur les conclusions à fin de suspension :

4. Pour demander au juge des référés de suspendre l'exécution de l'arrêté préfectoral du 28 avril 2022, les requérants soutiennent que cet arrêté méconnaît l'article L. 132-1 du code de l'expropriation pour cause d'utilité publique, en ce que l'ensemble des parcelles dont ils sont propriétaires ne pouvaient être déclarées cessibles par la voie d'arrêtés distincts, que cet arrêté est insusceptible de trouver son fondement légal dans la déclaration d'utilité publique des travaux de réalisation du canal à grand gabarit Seine-Nord Europe et de ses aménagements connexes, qui est entachée d'illégalité dès lors que l'évaluation sommaire des dépenses figurant au dossier de l'enquête publique préalable présentait un caractère lacunaire, faute de prendre en considération la valeur des gisements de minerais présents dans les tréfonds des parcelles dans ce secteur et que du fait de la sous-évaluation du coût cette opération qui en résulte et de l'avantage économique que retirera la société du Canal

Seine-Nord Europe de ces ressources, l'expropriation poursuivie porte une atteinte excessive à leur droit de propriété, qui n'est pas justifiée par l'intérêt général, en violation de l'article 1 du protocole n°1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et sans répondre à un but d'utilité publique.

5. En l'état de l'instruction, aucun des moyens soulevés par les requérants ne paraît de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté du 28 avril 2022.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la condition d'urgence, que les conclusions présentées par M. C et l'EARL C sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de C administrative doivent être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de C administrative :

7. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de C administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante, la somme que les requérants demandent sur leur fondement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions que la société du Canal Seine-Nord Europe présente au même titre.

O R D O N N E :

Article 1er : L'intervention de la société du Canal Seine-Nord Europe est admise.

Article 2 : La requête de M. C et de l'EARL C est rejetée.

Article 3 : Les conclusions présentées par la société du Canal Seine-Nord Europe sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de C administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A C, à l'exploitation agricole à responsabilité limitée C, au ministre de l'intérieur et des outre-mer, et à la société du Canal Seine-Nord Europe.

Copie adressée à la préfète de l'Oise.

Fait à Amiens, le 20 avril 2023.

Le juge des référés, La greffière,

Signé : Signé :

C. Binand S. Grare

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de C à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

N°2300976

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