vendredi 13 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Amiens |
| Section | Tribunal Administratif d'Amiens |
| N° Dossier | TA80-2304067 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Avocat requérant | DE SURVILLIERS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 28 novembre 2023, Mme K A et M. H J, en leur nom propre et en leur qualité de représentants légaux de leur fille C J, Mme G J, Mme F J, M. E J et M. H J agissant en sa qualité de représentant légal de M. B J, représentés par Me de Survilliers, demandent au tribunal :
1°) de condamner, sur le fondement des dispositions de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, le centre hospitalier universitaire (CHU) Amiens Picardie et/ou l'ONIAM à verser à Mme K A et M. H J en leur qualité de représentants légaux de leur fille C J, une provision de 5 000 000 euros à valoir sur l'indemnisation définitive de ses préjudices ;
2°) de condamner, sur le fondement des dispositions de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, le centre hospitalier universitaire (CHU) Amiens Picardie et/ou l'ONIAM à verser à Mme K A une provision de 400 000 euros à valoir sur l'indemnisation définitive de ses préjudices ;
3°) de condamner, sur le fondement des dispositions de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, le centre hospitalier universitaire (CHU) Amiens Picardie et/ou l'ONIAM à verser à M. H J une provision de 230 000 euros à valoir sur l'indemnisation définitive de ses préjudices ;
4°) de condamner, sur le fondement des dispositions de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, le centre hospitalier universitaire (CHU) Amiens Picardie et/ou l'ONIAM à verser à Mme G J, Mme F J, M. E J et
M. H J en tant que représentant légal de son fils B J, une provision de 10 000 euros chacun à valoir sur l'indemnisation définitive de leurs préjudices ;
5°) de mettre à la charge du CHU Amiens Picardie et/ou l'ONIAM la somme de
3 600 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
6°) d'ordonner que l'exécution provisoire soit assortie d'une astreinte de 200 euros par jour de retard ;
7°) déclarer le jugement à intervenir opposable à la CPAM de l'Oise.
Ils soutiennent que :
- les préjudices résultant de l'anoxie subie par C J lors de la pratique du peau à peau à la suite de l'accouchement de sa mère le 25 mars 2012 relèvent de la réparation au titre de la solidarité nationale et/ou du CHU Amiens Picardie ;
- l'ONIAM doit réparation des conséquences de cet accident médical non fautif au titre de la solidarité nationale en application de l'article L. 1142-1 II du code la santé publique ;
- toutefois, le défaut de surveillance à imputer au CHU Amiens Picardie ayant fait perdre 70% de chances d'éviter cet accident médical, le CHU sera condamné à prendre en charge 70% de la réparation ;
- le CHU Amiens Picardie a également commis une faute en raison de la mauvaise tenue du dossier médical ;
- le CHU Amiens Picardie a également commis un défaut d'information sur les conséquences de la pratique du peau à peau qui a fait perdre une chance de 30% d'éviter le dommage ;
- les dommages subis par C J doivent être évalués à 56 472 euros à parfaire au titre des dépenses de santé actuelles, 20 000 euros à parfaire au titre du préjudice scolaire, 813 556 euros échus et 1 388 490,16 euros à prévoir jusqu'à la majorité au titre des frais divers dont l'assistance par tierce personne, 69 247,50 euros échus et 115 990 euros à prévoir jusqu'à la majorité au titre du déficit fonctionnel temporaire, 20 000 euros à parfaire au titre des souffrances endurées, 20 000 euros à parfaire au titre du préjudice esthétique temporaire, 7 446 089,18 euros à parfaire pour l'aide par tierce personne de 8 heures par jour pour les frais d'assistance par tierce personne permanents, 260 000 euros au moins et à parfaire au titre du déficit fonctionnel permanent, 30 000 euros au moins et à parfaire au titre du préjudice d'agrément et 30 000 euros au moins et à parfaire au titre du préjudice esthétique permanent ; ces évaluations justifient qu'une provision de 5 000 000 euros soit demandée ;
- les dommages subis par Mme A et M. J doivent être évalués à 2 843,41 euros au titre des frais de matériel adapté, 3 448,67 euros au titre des frais de chien thérapeutique, 40 318 euros au titre des frais de transport et d'hébergement, 32 694,71 euros au titre des frais de véhicule adapté, 200 000 euros au titre des frais de logement adapté ; ce qui justifie une demande de provision de 299 304,79 euros ; Mme A est fondée à demander une indemnisation de 167 000 euros à parfaire au titre de ses pertes de revenus professionnels ; Mme A et M. J, en tant que parents C, sont fondés à demander une indemnisation de 50 000 euros chacun au titre de leur préjudice d'affection et de 30 000 euros chacun au titre des troubles dans les conditions d'existence ; ces éléments justifient une demande de provision de 400 000 euros pour Mme A et 230 000 euros pour M. J ;
- les demi-sœurs et frères C, G, F, E et B J sont fondés à demander une provision de 10 000 euros chacun au titre de leur préjudice d'affection.
Par un mémoire enregistré le 8 décembre 2023, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Somme, représentée par Me de Berny, conclut à la condamnation du CHU Amiens Picardie à lui verser une provision de 90 000 euros au titre de ses débours, à lui verser une provision de 1 162 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion et une somme de
1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que la responsabilité pour faute du CHU Amiens Picardie est engagée en raison d'un défaut de surveillance au cours du peau à peau ; que ses débours se chiffrent provisoirement à la somme de 181 073,44 euros pour lesquels une provision de 90 000 euros est sollicitée.
Par un mémoire en défense, enregistré le 23 janvier 2024, l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM), représenté par Me Saidji, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que la pratique du peau à peau ne relève pas de la catégorie des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et que par suite, la solidarité nationale ne peut être actionnée par les requérants sur le fondement de l'article L. 1142-1 II du code de la santé publique dès lors qu'il n'y a en l'espèce aucun accident médical non fautif.
Par un mémoire en défense, enregistré le 23 février 2024, le CHU Amiens Picardie, représenté par Me Cantaloube, conclut au rejet de la requête et de la demande de la CPAM de la Somme.
Il soutient qu'aucun défaut de surveillance ne peut être imputé au CHU Amiens Picardie en l'espèce selon ce qui résulte des conclusions expertales ; qu'aucun défaut d'information ne peut davantage lui être imputé dès lors que la pratique du peau à peau n'est pas un acte de prévention, de diagnostic ou de soins pour lequel il existerait des recommandations d'information sur les risques qui lui sont associés et qu'en tout état de cause, les requérants n'ont jamais indiqué qu'en cas d'information sur ces risques ils auraient refusé cette pratique.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Boutou, vice-président, pour statuer sur les demandes de référés.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. ". Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui parait revêtir un caractère de certitude suffisant.
2. Mme K A a été suivie au CHU Amiens Picardie pour une première grossesse dont le déroulement a été sans anomalie notable. Dans cet établissement, elle a donné naissance le 25 mars 2012 à 21h38, par voie basse, à une petite fille prénommée C. Le score d'APGAR était établi à 10 dès les premières minutes. L'enfant a été vue par le pédiatre présent qui a réalisé un examen somatique et neurologique sans nécessité de geste thérapeutique particulier. Après cet examen, elle a été mise en peau à peau à 21h50, mise au sein droit à 22h00 puis au sein gauche à 22h30. A 22h50, C a été retrouvée dans les bras de sa mère en cyanose, hypotonie et bradycardie, sans mouvement respiratoire. Malgré les soins apportés immédiatement et au cours de l'hospitalisation suivante, l'évolution s'est faite vers un tableau de paralysie cérébrale avec diplégie spastique limitant les mouvements et le périmètre de marche, des troubles de la motricité et des troubles sévères de l'oralité nécessitant une prise en charge pluridisciplinaire. Ce n'est que le 22 mars 2022 que Mme A et M. J, parents C, ont saisi la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (CCI) d'une demande d'expertise qui a été diligentée par le président de la CCI en avril 2022 et confiée au Dr I,
gynécologue-obstétricien et au Dr D, pédiatre. Le rapport conclut à l'absence d'un défaut de surveillance dans la pratique du peau à peau et à un défaut dans l'information des parents sur les risques de cette pratique. La CCI a conclu, quant à elle, dans son avis du 14 avril 2023, à un défaut de surveillance du service ouvrant droit à la réparation des préjudices subis dans la limite de 70%. Il ne résulte pas de l'instruction que le CHU Amiens Picardie aurait pris une décision relative à l'indemnisation proposée par la CCI. En tout état de cause, les requérants ont saisi le tribunal administratif d'Amiens dès le mois de juin 2023 d'une requête au fond demandant la condamnation de l'établissement et/ ou de l'ONIAM pour avoir réparation de leurs préjudices et de la présente requête en référé provision, dirigée contre les mêmes défendeurs. La CPAM de la Somme, mise en cause, demande également dans la présente instance une provision au titre de ses débours.
Sur la responsabilité du CHU Amiens Picardie :
3. D'une part, aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique :
" I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute () ". D'autre part, aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique, dans sa version alors en vigueur :
" Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus ". Il résulte des dispositions précitées que doivent être portés à la connaissance du patient, préalablement au recueil de son consentement à l'accomplissement d'un acte médical, les risques connus de cet acte qui, soit présentent une fréquence statistique significative, quelle que soit leur gravité, soit revêtent le caractère de risques graves, quelle que soit leur fréquence.
4. Il résulte de l'instruction et notamment des conclusions du rapport d'expertise précité, que les malaises survenus au cours de la pratique du peau à peau sont d'étiologie inconnue et qu'ils surviennent dans un cas sur 65 000 naissances. Ils peuvent être favorisés lorsqu'ils ont lieu chez une mère primipare et une mère laissée seule. Les experts émettent des hypothèses sur l'arrêt circulatoire survenu à 1h15 de vie alors que l'enfant était en peau à peau en décubitus ventral, qui est à l'origine des dommages, en évoquant l'obstruction des voies aériennes si la tête de l'enfant est enfouie dans le sein de la mère, qui peut être évitée par une surveillance de la mère qui ne doit pas être laissée seule et un positionnement adéquat de l'enfant dont la face doit être dégagée. Or, après avoir écarté comme cause du malaise une origine anténatale ou liée à l'accouchement, les experts ont relevé qu'au vu des données issues du dossier médical informatisé et des éléments recueillis au cours de l'accédit, le comportement de l'équipe médicale a été conforme aux règles de l'art et aux données acquises de la science dès lors que l'enfant a été convenablement installée, que le père est resté constamment au côté de sa conjointe, que la surveillance de l'enfant a été régulière compte tenu de ce qu'elle a été aspirée à la naissance, examinée par un pédiatre, mise en peau à peau à 21h50 pour mise au sein à 22h et passage du sein droit au sein gauche à 22h30, que la prise en charge du malaise et des soins donnés au décours a été conforme aux bonnes pratiques. Les requérants réfutent la prise en compte des données issues du dossier médical informatisé, pourtant sécurisé, pour contester que l'enfant a été vue à 22h30 et changée de position, et soutiennent qu'elles n'a pas été vue entre 22h et 22h50, en se fondant sur les mentions incomplètes du dossier papier obstétrical, pourtant complété par le dossier médical informatisé, et l'interprétation d'une seule photographie de l'enfant positionnée à droite, non horodatée et nécessairement illustrative d'un bref moment, qui ne saurait être regardée comme apportant la preuve d'un défaut de surveillance ou d'une erreur de positionnement ayant entraîné et aggravé l'accident circulatoire. En l'état de l'instruction, il n'est démontré l'existence d'aucun lien de causalité entre la pratique du peau à peau et le malaise subi par l'enfant. Par suite, aucune faute dans la surveillance de cette pratique ne saurait être imputée au CHU Amiens Picardie et il ne peut être reproché à l'établissement de ne pas avoir informé les parents de risques sans lien avec cette pratique.
5. Il résulte de ce qui précède que l'existence d'une obligation de réparation à la charge du CHU Amiens Picardie est sérieusement contestable. Les demandes de provision des consorts A et J et de la CPAM de la Somme dirigées contre cet établissement doivent être rejetées.
Sur la responsabilité au titre de la solidarité nationale :
6. Aux termes du II de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Lorsque la responsabilité () d'un établissement () mentionné au I () n'est pas engagée, un accident médical () ouvre droit à la réparation des préjudices du patient, ( ) au titre de la solidarité nationale, lorsqu'ils sont directement imputables à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins et qu'ils ont eu pour le patient des conséquences anormales au regard de son état de santé comme de l'évolution prévisible de celui-ci et présentent un caractère de gravité, fixé par décret, apprécié au regard de la perte de capacités fonctionnelles et des conséquences sur la vie privée et professionnelle mesurées en tenant notamment compte du taux d'atteinte permanente à l'intégrité physique ou psychique, de la durée de l'arrêt temporaire des activités professionnelles ou de celle du déficit fonctionnel temporaire ".
7. Si les consorts A et J soutiennent que les dommages qu'ils subissent sont directement imputables à la pratique du peau à peau mise en œuvre en salle de naissance, ainsi qu'il a été dit au point 4, aucun lien de causalité ne peut être établi entre la survenue du dommage et cette pratique. Dans ces conditions, à supposer même que le régime de responsabilité prévu par les dispositions du II de l'article L 1142-1 du code de la santé publique puisse s'appliquer à un dommage imputable à une telle pratique, il ne saurait trouver à s'appliquer en l'espèce. L'obligation de l'ONIAM à réparer les préjudices au titre de la solidarité nationale est donc sérieusement contestable et les demandes de provision des consorts A et J doivent être rejetées.
Sur les demandes accessoires :
8. En premier lieu, compte tenu du rejet de sa demande de provision, la demande de la CPAM de la Somme tendant au versement de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale doit être rejetée.
9. En deuxième lieu, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du CHU Amiens Picardie, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, les sommes demandées par les consorts A et J d'une part et la CPAM de la Somme d'autre part, au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens.
10. En troisième lieu, les jugements sont, conformément au principe rappelé à l'article L. 11 du code de justice administrative, exécutoires de plein droit. Les conclusions présentées par les requérants tendant à ce que soit prononcée l'exécution provisoire du présent jugement sont, dès lors, dépourvues d'objet et, comme telles, irrecevables.
11. En quatrième lieu, il n'y a pas lieu de déclarer le présent jugement commun et opposable à la CPAM de l'Oise, cette dernière ayant été régulièrement mise en cause dans la présente instance pour représenter la CPAM de la Somme. Par suite, les conclusions présentées en ce sens par les requérants doivent être rejetées.
ORDONNE :
Article 1er : La requête des consorts A et J est rejetée.
Article 2 : Les demandes de la CPAM de la Somme relatives au remboursement de ses débours, au paiement de l'indemnité forfaitaire de gestion et au versement d'une somme au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme K A et M. H J, en leur nom propre et en leur qualité de représentants légaux de leur fille C J, Mme G J, Mme F J, M. E J et M. H J agissant en sa qualité de représentant légal de M. B J, à la CPAM de la Somme, à l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales et au centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie.
Fait à Amiens, le 13 septembre 2024.
Le juge des référés,
Signé :
B. Boutou
La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°2304067