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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2401711

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2401711

mercredi 22 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2401711
TypeDécision
Avocat requérantSOUBEIGA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 mai 2024, M. D C, représenté par Me Soubeiga, demande au juge des référés :

1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du 22 novembre 2023 par lequel le préfet de la Somme a décidé son expulsion du territoire français ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Somme de procéder au réexamen de sa demande de titre de séjour, et de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai de quinze jours compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État, au bénéfice de son conseil, le somme de

1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du

10 juillet 1991.

Il soutient que :

- il existe une situation d'urgence dès lors que l'arrêté attaqué porte atteinte à sa liberté d'aller et venir ; que l'absence de délivrance d'un récépissé de demande de titre de séjour le place dans une situation administrative précaire ; que l'absence d'un document de séjour le prive de la possibilité de travailler et porte atteinte à sa vie privée et familiale ;

- la condition relative au doute sérieux est remplie dès lors que :

- la décision attaquée méconnait l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il ne présente plus une menace à l'ordre public puisque sa dernière condamnation remonte à plus de huit ans et qu'il a purgé l'intégralité de ses peines, qu'en outre il a radicalement changé de comportement et a fourni d'importants efforts de réinsertion en obtenant un diplôme équivalent à un baccalauréat en détention, avant de préparer un brevet de technicien supérieur ;

- l'arrêté attaqué porte une atteinte grave à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il réside régulièrement en France depuis vingt-cinq ans, qu'il a trois enfants de nationalité française dont deux mineurs, qu'il est marié depuis 2017 à une ressortissante française, et qu'il n'a plus d'attaches dans son pays d'origine ;

- l'arrêté attaqué méconnaît, les stipulations de l'article 9 et 3, paragraphe 1, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- l'arrêté attaqué méconnaît les dispositions du 5° et du 6° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mai 2024, le préfet de la Somme conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la condition d'urgence n'est pas remplie dès lors que le requérant se trouve en situation irrégulière en France depuis l'année 2002 et n'a jamais été autorisé à travailler, qu'il a attendu plus de dix ans avant de solliciter un titre de séjour, et qu'il s'est maintenu en France malgré l'édiction de mesures d'éloignement ; que la suspension de la décision a été sollicitée cinq mois après sa notification à l'intéressé ; qu'enfin l'arrêté d'expulsion ne peut pas être exécuté en l'état en l'absence d'un arrêté fixant le pays de destination, d'une mesure d'assignation à résidence ou d'une mesure de placement en centre de rétention administrative ; qu'aucun laissez-passer consulaire n'a été sollicité ;

- il n'existe pas de doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée dès lors que les moyens tirés de l'erreur d'appréciation quant à la menace grave à l'ordre public, de la violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de la violation de l'article 3, paragraphe 1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, et de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n°2400695, enregistrée le 24 février 2024, par laquelle le requérant demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- la convention relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Galle, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience publique.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique du 17 mai 2024 :

- le rapport de Mme Galle, juge des référés,

- les observations de Me Sabaly, substituant Me Soubeiga, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et précise que la menace à l'ordre public alléguée par le préfet ne peut être considérée comme réelle et actuelle vu l'ancienneté des faits ;

- les observations de M. C lui-même, qui précise que ses deux sœurs vivent en France, que ses parents sont séparés et ne vivent plus en France, qu'il a suivi des formations en détention dont plusieurs ont été interrompues à l'occasion de ses changements d'établissement, mais a pu obtenir notamment un diplôme d'accès aux études universitaires équivalent au baccalauréat, qu'il a toujours cherché à obtenir un titre de séjour dès sa sortie de détention et la décision de relèvement de l'interdiction du territoire français à titre définitif dont il a bénéficié en 2014.

Le préfet de la Somme, régulièrement convoqué, n'était pas présent à l'audience.

A l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction a été différée au 21 mai 2024 à

17 heures.

M. C a produit des pièces complémentaires le 21 mai 2024.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

2. Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. C, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle

Sur les conclusions aux fins de suspension :

3. L'article L. 521-1 du code de justice administrative dispose que : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

4. M. C, ressortissant de la République démocratique du Congo né le 17 mai 1983, déclare être entré en France pour la dernière fois en 1999. Par un arrêté du 22 novembre 2023, pris après avis défavorable de la commission d'expulsion du 4 octobre 2023, le préfet de la Somme a prononcé l'expulsion du territoire français de M. C. Le requérant demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de l'arrêté du 22 novembre 2023.

En ce qui concerne la condition d'urgence :

5. Eu égard à son objet et à ses effets, une décision prononçant l'expulsion d'un étranger du territoire français, porte, en principe, et sauf à ce que l'administration fasse valoir des circonstances particulières, par elle-même atteinte de manière grave et immédiate à la situation de la personne qu'elle vise et crée, dès lors, une situation d'urgence justifiant que soit, le cas échéant, prononcée la suspension de l'exécution de cette décision sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

6. Il résulte de l'instruction qu'à la suite du dépôt d'une demande de titre de séjour en tant que parent d'enfant français le 9 janvier 2020, qui a donné lieu à la délivrance de récépissés de demandes de titre séjour valables entre le 5 novembre 2020 et le 3 novembre 2023, M. C s'est vu notifier le 22 novembre 2023 l'arrêté contesté décidant son expulsion du territoire français. Les circonstances invoquées par le préfet de la Somme, que le requérant ne fasse l'objet ni d'un placement en rétention ni d'une assignation à résidence, ou que l'autorité préfectorale n'ait pas édicté d'arrêté fixant le pays de destination ne sont pas de nature à renverser la présomption d'urgence dès lors que ces décisions peuvent être prises par l'autorité préfectorale à tout moment en vue de procéder à l'exécution de l'arrêté d'expulsion. La circonstance qu'aucun laissez-passer consulaire n'ait été sollicité ni aucun vol réservé ne suffit pas davantage à renverser cette présomption. Si le préfet de la Somme fait également valoir que l'intéressé se trouvait en situation irrégulière, n'a jamais été autorisé à travailler et n'a saisi le juge des référés que cinq mois après la notification de l'arrêté attaqué, intervenue le 22 novembre 2023, il résulte toutefois de l'instruction que M. C a sollicité l'octroi d'un titre de séjour en avril 2014 dès sa sortie de détention et la décision de relèvement de l'interdiction judiciaire du territoire dont il a bénéficié, puis de nouveau en 2020 à la suite d'un changement de sa situation familiale. Il a été maintenu sous récépissés l'autorisant à séjourner sur le territoire français régulièrement renouvelés entre novembre 2020 et novembre 2023 avant de faire l'objet de la décision d'expulsion en litige, décision qu'il a contestée, après avoir sollicité le bénéfice de l'aide juridictionnelle le 13 décembre 2023, par une requête en annulation enregistrée le 24 février 2024. Par ailleurs il est constant que M. C vit avec son épouse française et ses deux enfants français mineurs nés en 2018 et 2022. Enfin, les infractions pénales graves commises par M. C remontent aux années 2002 à 2004, à l'exception de faits de conduite d'un véhicule sans permis et de recel d'un bien provenant d'un vol commis le 8 août 2014, de sorte qu'en l'absence de nouveaux faits depuis 2014, ces circonstances ne permettent pas davantage de faire regarder la condition d'urgence comme non remplie à la date de la présente ordonnance. Il résulte de l'ensemble de ces circonstances que la décision attaquée doit être regardée comme portant une atteinte grave et immédiate à la situation personnelle du requérant et que la condition d'urgence exigée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être considérée comme remplie.

En ce qui concerne la condition relative au doute sérieux sur la légalité de la décision :

7. Aux termes de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public, sous réserve des conditions propres aux étrangers mentionnés aux articles L. 631-2 et L. 631-3. "

8. Il résulte de l'instruction que les infractions pénales graves commises par l'intéressé, relatives à des vols, extorsion, utilisation de faux documents, et prise du nom d'un tiers, ainsi qu'un viol qui lui a valu une condamnation pénale de dix ans d'emprisonnement, ont été commises par l'intéressé entre 2002 et 2004, à l'exception de faits de conduite sans permis et de recel provenant d'un vol, commis en août 2014, et sont donc anciennes à la date de l'arrêté d'expulsion. M. A soutient être entré en France à l'âge de deux ans avec ses parents et avoir séjourné en République démocratique du Congo entre 1997 et 1999 à la demande de son père, et fait valoir, sans être contesté, qu'il vit en France depuis cette dernière date, soit depuis l'âge de 16 ans. S'il a fait l'objet d'une mesure d'éloignement le 1er décembre 2015, il est marié depuis le 19 août 2017 à une ressortissante française, et a eu avec son épouse deux enfants français, nés le 19 décembre 2018 et le 16 février 2022. Le requérant, qui vit avec son épouse et ses enfants dans une maison achetée par les deux membres du couple le 4 novembre 2021, contribue à l'éducation et à l'entretien de ses deux enfants en bas âge, dont il assure notamment la garde durant le temps de travail de son épouse, qui dispose d'un contrat de travail à durée indéterminée en qualité de technicienne de bureau d'études en date du

2 novembre 2023. L'intéressé, qui a suivi plusieurs formations en détention, n'a commis aucun fait susceptible de constituer un trouble à l'ordre public depuis le mois d'août 2014. Eu égard à l'ensemble de ces circonstances, le moyen tiré de ce que la mesure d'expulsion attaquée, prise à la suite d'un avis de la commission d'expulsion en date du 4 octobre 2023 défavorable à l'expulsion, porte atteinte à l'intérêt supérieur de ses deux enfants mineurs en violation de l'article 3, paragraphe 1, de la convention relative aux droits de l'enfant, est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.

9. Par suite, M. C est fondé à demander que soit prononcée la suspension de l'exécution de la décision d'expulsion du 22 novembre 2023, jusqu'à ce qu'il soit statué sur la requête en annulation.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

10. La présente ordonnance implique seulement, eu égard à l'office du juge des référés, que le préfet de la Somme procède au réexamen de la situation administrative de

M. C, dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présence ordonnance, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Soubeiga, avocat de M. C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Soubeiga de la somme de 500 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à

M. C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 500 euros sera versée à M. C.

O R D O N N E :

Article 1er : M. C est admis à titre provisoire à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision du 22 novembre 2023 par laquelle le préfet de la Somme a prononcé l'expulsion de M. C est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Somme de réexaminer la situation de

M. C dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. C à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Soubeiga renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Soubeiga, avocat de M. C, une somme de 500 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à

M. C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 500 euros sera versée à M. C.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D C, à Me Soubeiga et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet de la Somme et au bureau d'aide juridictionnelle.

Fait à Amiens, le 22 mai 2024.

La juge des référés,

Signé :

C. GalleLa greffière,

Signé :

S. Grare

La République mande et ordonne au préfet de la Somme en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2401711

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