mercredi 7 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Amiens |
| Section | Tribunal Administratif d'Amiens |
| N° Dossier | TA80-2402721 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Avocat requérant | QUENNEHEN-TOURBIER |
Vu les procédures suivantes :
I) Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 5 juillet et 5 août 2024 sous le n° 2402720, le préfet de la Somme demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, l'expulsion de M. A E, occupant l'appartement n°93 du centre d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) Coallia situé 8 rue Antoine de St Just, à Amiens (80000) ;
2°) d'autoriser le concours de la force publique pour procéder à l'évacuation forcée des lieux ;
3°) de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du foyer Coallia afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant, aux frais et risques de M. E.
Il soutient que :
- les conditions tenant à l'urgence et à l'utilité de sa demande sont remplies compte tenu de la situation de forte tension des besoins en hébergement des demandeurs d'asile dans le département de la Somme et de la nécessité de réserver cet hébergement à la seule période couverte par l'examen de la demande d'asile ;
- M. E, dont la demande d'asile a été rejetée définitivement par la cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 12 juillet 2023, se maintient sans droit ni titre dans un logement mis à sa disposition par le CADA Coallia dont les places sont strictement réservées à des demandeurs d'asile en cours de procédure et ce en dépit d'une mise en demeure notifiée le 24 août 2023 et demeurée sans effet.
- M. E n'a pas procédé, contrairement à ce qu'il a pu soutenir lors de l'audience du 6 novembre 2023 à une nouvelle demande de titre de séjour pour accompagner son enfant malade, ni effectuer de démarche pour trouver une solution d'hébergement
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 juillet 2024, M. A E, représenté par Me Tourbier demande au tribunal :
1°) de rejeter la requête ;
2°) subsidiairement à ce qu'un délai lui soit donné pour quitter les lieux dans l'attente d'un hébergement accordé par l'Etat ;
3°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- les conditions d'urgence et d'utilité ne sont pas remplies ;
- le préfet n'apporte pas la preuve de la saturation du dispositif d'accueil des demandeurs d'asile qu'il invoque dès lors que les documents sont illisibles et datent du mois de mai 2024 et ne justifient donc pas de l'urgence à procéder à une mesure d'expulsion ;
- la mesure d'expulsion sollicitée méconnait les stipulations du 1° de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant dès lors que sa famille ne dispose d'aucune solution de relogement, qu'il a la charge de quatre enfants, dont trois sont scolarisés, l'un, âgé de quatre ans et demi, faisant en outre l'objet d'un suivi psychologique en raison d'une suspicion de troubles autistiques ; subsidiairement il convient de différer l'exécution d'une telle mesure jusqu'à l'obtention d'un hébergement.
II) Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés le 5 juillet et le 5 août 2024 sous le n°2402721, le préfet de la Somme demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, l'expulsion de Mme F B D, occupant l'appartement n°93 du centre d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) Coallia situé 8 rue Antoine de St Just, à Amiens (80000) ;
2°) d'autoriser le concours de la force publique pour procéder à l'évacuation forcée des lieux ;
3°) de l'autoriser à donner toutes instructions utiles au gestionnaire du foyer afin de débarrasser les lieux des biens meubles s'y trouvant si Mme B D ne les a pas emportés.
Il soutient que :
- les conditions tenant à l'urgence et à l'utilité de sa demande sont remplies compte tenu de la situation de forte tension des besoins en hébergement des demandeurs d'asile dans le département de la Somme et de la nécessité de réserver cet hébergement à la seule période couverte par l'examen de la demande d'asile ;
- Mme B D, dont la demande d'asile a été rejetée définitivement par la cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 12 juillet 2023, se maintient sans droit ni titre dans un logement mis à sa disposition par le CADA Coallia dont les places sont strictement réservées à des demandeurs d'asile en cours de procédure et ce en dépit d'une mise en demeure notifiée le 24 août 2023 et demeurée sans effet ;
- Mme B D n'a pas procédé, contrairement à ce qu'elle a pu soutenir lors de l'audience du 6 novembre 2023 à une nouvelle demande de titre de séjour pour accompagner son enfant malade, ni effectuer de démarche pour trouver une solution d'hébergement.
Par un mémoire en défense, enregistré le 24 juillet 2024, Mme F B D, représentée par Me Tourbier demande au tribunal :
1°) de rejeter la requête ;
2°) subsidiairement à ce qu'un délai lui soit donné pour quitter les lieux dans l'attente d'un hébergement accordé par l'Etat ;
3°) de mettre à la charge de l'État le versement à son conseil d'une somme de 1 500 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle fait valoir les mêmes moyens et arguments que ceux exposés par M. E dans la requête n° 2402720.
Vu :
- la décision par laquelle Mme Galle a été désignée comme juge des référés ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'action sociale et des familles ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n°61-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue le 6 août à 15h00 en présence de
Mme Grare, greffière, ont été entendus :
- le rapport de Mme Galle, juge des référés,
- les observations de Me Niquet, substituant Me Tourbier, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens, et qui sollicite l'aide juridictionnelle provisoire pour M. E et Mme B D ;
- les observations de M. E et Mme B D, qui indiquent qu'ils ont dû quitter l'appartement n°93 du centre d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) Coallia situé 8 rue Antoine de St Just à Amiens le vendredi 2 août 2024 à la suite d'un incendie, que le logement, qui ne dispose plus d'accès à l'électricité ni à l'eau, a été déclaré non habitable, que leurs affaires demeurent à l'intérieur de l'appartement, qu'ils ont bénéficié d'un hébergement temporaire organisé par les services de l'Etat, à partir du 2 août 2024, puis par le 115 depuis le 5 août 2024.
Considérant ce qui suit :
1. Les requêtes n° 2402720 et n° 2402721, présentées par le préfet de la Somme présentent à juger des questions semblables. Il y a lieu de les joindre pour statuer par une seule ordonnance.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes des dispositions de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire application de ces dispositions et d'admettre Mme F B D et M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Sur les conclusions du préfet de la Somme :
3. Aux termes de l'article L. 552-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les lieux d'hébergement mentionnés à l'article L. 552-1 accueillent les demandeurs d'asile pendant la durée d'instruction de leur demande d'asile ou jusqu'à leur transfert effectif vers un autre Etat européen ". Selon l'article L. 551-11 du même code : " L'hébergement des demandeurs d'asile prévu au chapitre II prend fin au terme du mois au cours duquel le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français a pris fin, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". L'article L. 552-15 dispose : " Lorsqu'il est mis fin à l'hébergement dans les conditions prévues aux articles L. 551-11 à L. 551-14, l'autorité administrative compétente ou le gestionnaire du lieu d'hébergement peut demander en justice, après mise en demeure restée infructueuse, qu'il soit enjoint à cet occupant sans titre d'évacuer ce lieu. / Le premier alinéa n'est pas applicable aux personnes qui se sont vues reconnaître la qualité de réfugié ou qui ont obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. Il est en revanche applicable aux personnes qui ont un comportement violent ou commettent des manquements graves au règlement du lieu d'hébergement. / La demande est portée devant le président du tribunal administratif, qui statue sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative et dont l'ordonnance est immédiatement exécutoire ". Aux termes de l'article L. 521-3 du code de justice administrative : " En cas d'urgence et sur simple requête qui sera recevable même en l'absence de décision administrative préalable, le juge des référés peut ordonner toutes autres mesures utiles sans faire obstacle à l'exécution d'aucune décision administrative ".
4. Il résulte de ces dispositions que, saisi par l'autorité préfectorale d'une demande tendant à ce que soit ordonnée l'expulsion d'un lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile d'un demandeur d'asile dont la demande a été définitivement rejetée, le juge des référés du tribunal administratif y fait droit dès lors que la demande d'expulsion ne se heurte à aucune contestation sérieuse et que la libération des lieux présente un caractère d'urgence et d'utilité.
5. Pour justifier du caractère d'urgence et d'utilité de sa demande tendant à ce que le juge des référés ordonne l'expulsion M. E et de B D de l'appartement n° 93 au
8 rue Antoine de St Just à Amiens, dans lequel ils se maintiennent alors qu'une mise en demeure de quitter les lieux dans un délai de quinze jours leur a été notifiée le 24 août 2023, le préfet de la Somme fait valoir la nécessité d'assurer le bon fonctionnement du centre d'accueil des demandeurs d'asile et insiste sur la situation de tension de l'ensemble des dispositifs d'accueil et d'hébergement, y compris d'urgence, dans ce département qui ne permet pas de garantir l'effectivité des droits reconnus en la matière aux demandeurs d'asile.
6. Toutefois, il résulte de l'instruction, notamment d'une photographie versée au dossier et des déclarations des intéressés lors de l'audience du 6 août 2024, non contestées en défense, que le vendredi 2 août 2024, un incendie s'est déclaré dans l'appartement n°93 dans lequel étaient hébergés M. E, Mme B D et leurs enfants, ce qui a nécessité leur sortie immédiate du logement qu'ils occupaient. Depuis cette date les requérants soutiennent, sans être contredits, ne plus pouvoir réintégrer leur logement et devoir contacter le service intégré d'accueil et d'orientation (SIAO-115) afin de bénéficier d'un hébergement d'urgence. Par suite, à la date de la présente ordonnance, date à laquelle s'apprécie la condition d'urgence, M. E et Mme B D n'occupent plus le lieu d'hébergement pour demandeurs d'asile visé par le préfet de la Somme dans sa requête.
7. Si M. E et Mme B D précisent à l'audience, que depuis cet incendie une partie de leurs biens meubles se trouve toujours au sein de l'appartement n°93 du centre d'accueil pour demandeurs d'asile situé 8 rue Antoine de St Just à Amiens, cette seule circonstance ne permet pas d'établir une situation d'urgence au sens de l'article L 521-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il n'est pas établi ni allégué que la présence de ces biens, que les intéressés ont vocation à récupérer, ferait obstacle dans l'immédiat à la réalisation des travaux de réhabilitation du logement.
8. Compte tenu de ce qui précède, la situation d'urgence invoquée par le préfet de la Somme tenant à ce que M. E et Mme B D soient expulsés de l'appartement n° 93 du centre d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) Coallia situé 8 rue Antoine de St Just à Amiens, dans lequel aucun demandeur d'asile ne peut désormais être hébergé à la date de la présente ordonnance, n'est pas de nature à créer une situation d'urgence au sens de l'article
L. 521-3 du code de justice administrative.
9. En conséquence, l'une au moins des conditions posées par l'article L. 521-3 du code de justice administrative n'étant pas remplie, les conclusions du préfet de la Somme tendant à l'expulsion de M. E et de Mme B D, occupant l'appartement n°93 du centre d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) Coallia situé 8 rue Antoine de St Just, à Amiens doivent être rejetées.
Sur les frais de l'instance :
10. Dans les circonstances de l'espèce il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions que M. E et Mme B D présentent sur le fondement de l'article L .761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Sur le montant de la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle :
11. Aux termes de l'article 92 du décret du 28 décembre 2020 : " La part contributive versée par l'Etat à l'avocat, ou à l'avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation, choisi ou désigné pour assister plusieurs personnes dans une procédure reposant sur les mêmes faits en matière pénale ou dans un litige reposant sur les mêmes faits et comportant des prétentions ayant un objet similaire dans les autres matières est réduite par le juge de 30 % pour la deuxième affaire () ".
12. M. E et Mme B D sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire par la présente ordonnance. La requête enregistrée sous le n° 2402720 repose sur les mêmes faits que la requête n° 2402721, porte sur un objet similaire et comporte des moyens présentés de manière identique. M. E et Mme B D sont tous deux assistés par Me Tourbier. En conséquence, il y a lieu, conformément aux dispositions ci-dessus rappelées, et dans l'hypothèse où M. E et Mme B D seraient admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre définitif par le bureau d'aide juridictionnelle, d'appliquer un abattement de 30% sur le montant de l'aide juridictionnelle correspondant à la requête n° 2402721.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme B D et M. E sont admis à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : Les requêtes n° 2402720 et n°2402721 du préfet de la Somme sont rejetées.
Article 3 : Les conclusions présentées par M. E et par Mme B D au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sont rejetées.
Article 4 : Dans l'hypothèse où M. E et Mme B D seraient admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre définitif, il sera appliqué une réduction de 30 % sur le montant de la part contributive à l'aide juridictionnelle versée à Me Tourbier au titre de la requête n° 2402721.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à M. A E, à Mme F B D et à Me Tourbier.
Copie en sera transmise au préfet de la Somme et au bureau d'aide juridictionnelle.
Fait à Amiens, le 7 août 2024.
La juge des référés,
Signé :
C. Galle
La greffière
Signé :
S. Grare
La République mande et ordonne au préfet de la Somme en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
N°s 2402720, 2402721