mardi 22 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Amiens |
| Section | Tribunal Administratif d'Amiens |
| N° Dossier | TA80-2403693 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Avocat requérant | SCP GROS - HICTER ET ASSOCIÉS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 22 septembre et 8 octobre 2024, la société Equip'Froid et Collectivités, représentée par Me d'Halluin, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 551-1 du code de justice administrative :
1°) à titre principal, d'annuler la décision du 11 septembre 2024, par laquelle le préfet de la Somme a rejeté son offre présentée en vue de l'attribution du lot n°6 "cuisine" du marché de travaux portant sur l'aménagement du restaurant interadministratif de la nouvelle cité administrative d'Amiens, ensemble la décision portant attribution du marché à la société Bertrand Froid ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Somme, s'il entend poursuivre la procédure d'attribution du contrat, de la reprendre à compter du stade de l'analyse des offres ;
3°) à titre subsidiaire, d'annuler la procédure de passation du marché litigieux ;
4°) en tout état de cause, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- le pouvoir adjudicateur a procédé à une négociation avec la société attributaire, à l'issue de laquelle la note initiale de 40/60 obtenue par cette dernière pour le critère technique a été revue à la hausse de sorte que la note maximale lui a été attribuée, alors même que ni l'avis d'appel public à la concurrence ni le règlement de la consultation ne mentionnait la possibilité de recourir à une telle négociation ;
- cette irrégularité la lèse, dès lors que son offre était classée en première position avant que le pouvoir adjudicateur ne décide de procéder à une négociation avec la société attributaire ;
- le rapport d'analyse des offres a été irrégulièrement modifié par le pouvoir adjudicateur après la notification du rejet de l'offre de la société Bertrand Froid ;
- l'offre de la société attributaire est irrégulière, dès lors qu'elle y a joint des fiches de catalogues de produits différentes sans toutefois indiquer les références précises retenues.
Par un mémoire en défense, enregistré le 30 septembre 2024, le préfet de la Somme conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- les questions posées aux candidats par le pouvoir adjudicateur étaient prévues dès le lancement de la procédure de passation du marché ;
- les éclaircissements apportés par la société requérante ainsi que la société attributaire ont conduit à revoir à la hausse les notes qui leur ont été attribuées.
Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2024, la SAS Bertrand Froid, représentée par Me Derbise, conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les questions posées aux candidats par le pouvoir adjudicateur ne peuvent être regardées comme une procédure de négociation au sens des dispositions de l'article R. 2161-5 du code de la commande publique, dès lors qu'il s'agissait seulement de demandes de précisions de la teneur technique des offres.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la commande publique ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Thérain, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Thérain, vice-président ;
- les observations de Me D'Halluin, assistant M. C, représentant la société Equip'Froid et Collectivités, qui conclut aux mêmes fins que ses écritures, par les mêmes moyens, en soutenant, en outre, que le rehaussement de la note attribuée à l'offre de la société attributaire est postérieur à une précédente hausse faisant suite aux questions adressées aux candidats et n'est dès lors pas justifié, sauf à relever d'une intention de favoriser la société attributaire ;
- les observations de M. B, représentant le préfet de la Somme, qui conclut aux mêmes fins que ses écritures, par les mêmes moyens, en soutenant en outre que les rectifications apportées au rapport d'analyse des offres avaient pour objet de corriger l'analyse effectuée par le maître d'œuvre ;
- et les observations de Me Derbise, assistant M. A, représentant la société Bertrand Froid, qui conclut aux mêmes fins que ses écritures, par les mêmes moyens, en soutenant en outre, qu'elle a dûment fourni à l'appui de son offre les fiches techniques des matériels proposés.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Le préfet de la Somme a engagé une consultation pour l'attribution d'un marché de travaux portant sur l'aménagement du restaurant interadministratif de la nouvelle cité administrative d'Amiens. Par un courrier du 11 septembre 2024, la société Equip'Froid et Collectivités a été informée du rejet de son offre relative au lot n°6 "cuisine", laquelle a été classée en seconde position, après l'offre présentée par la société Bertrand Froid, à qui a été attribué le marché. La société Equip'Froid et Collectivités demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 551-1 du code de justice administrative, à titre principal, d'annuler la décision du 11 septembre 2024, ensemble la décision portant attribution du marché à la société Bertrand Froid, et d'enjoindre au préfet de la Somme de reprendre la procédure de passation du marché à compter de l'analyse des offres. Elle demande, à titre subsidiaire, d'annuler la procédure d'attribution du marché litigieux.
2. D'une part, aux termes de l'article L. 551-1 du code de justice administrative : " Le président du tribunal administratif, ou le magistrat qu'il délègue, peut être saisi en cas de manquement aux obligations de publicité et de mise en concurrence auxquelles est soumise la passation par les pouvoirs adjudicateurs de contrats administratifs ayant pour objet l'exécution de travaux, la livraison de fournitures ou la prestation de services, avec une contrepartie économique constituée par un prix () ". Il appartient au juge du référé précontractuel de rechercher si l'entreprise qui le saisit se prévaut de manquements qui, eu égard à leur portée et au stade de la procédure auquel ils se rapportent, sont susceptibles de l'avoir lésée ou risquent de la léser, fût-ce de façon indirecte, en avantageant une entreprise concurrente.
3. D'autre part, aux termes de l'article L. 2152-1 du code de la commande publique : " L'acheteur écarte les offres irrégulières, inacceptables ou inappropriées ". Selon l'article L. 2152-2 du même code : " Une offre irrégulière est une offre qui ne respecte pas les exigences formulées dans les documents de la consultation, en particulier parce qu'elle est incomplète, ou qui méconnaît la législation applicable notamment en matière sociale et environnementale ". Aux termes de son article R. 2152-2 : " Dans toutes les procédures, l'acheteur peut autoriser tous les soumissionnaires concernés à régulariser les offres irrégulières dans un délai approprié, à condition qu'elles ne soient pas anormalement basses. / La régularisation des offres irrégulières ne peut avoir pour effet d'en modifier des caractéristiques substantielles ".
4. Il résulte de l'instruction, et notamment de l'analyse initiale du maître d'œuvre qui n'a pu être modifiée sur ce point par les questions adressées aux soumissionnaires sur lequel elles ne portaient pas, qu'en vue de l'attribution du marché litigieux, la société Bertrand Froid a remis une offre dont la note méthodologique jointe à son mémoire technique se composait de feuilles de catalogues comportant diverses références de produits sans désigner précisément parmi ces dernières celles qui feront l'objet des prestations proposées, ce que n'a pas démontré la société attributaire. Ces feuilles de catalogue ne permettaient dès lors pas au pouvoir adjudicateur de s'assurer de la régularité de l'offre de cette société au regard des prescriptions des documents de la consultation. Il s'ensuit qu'en l'état de l'instruction, la société requérante est fondée à soutenir que cette offre ne pouvait être regardée comme respectant l'intégralité des exigences des documents de la consultation et aurait dû en l'état être écartée comme irrégulière, ce qui l'a directement lésée, alors même qu'ainsi qu'il sera dit ci-dessous son offre a elle-même fait l'objet d'une régularisation au cours de la procédure d'attribution.
5. Il appartient au juge des référés précontractuels de donner leur exacte portée aux conséquences des manquements qu'il relève. Au cas d'espèce, il y a lieu, pour le motif relevé ci-dessus et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres griefs de la société requérante qui concernent le même stade de la procédure de passation du contrat, alors qu'il n'était au demeurant et notamment pas démontré que la rectification de l'analyse du maître d'œuvre par le pouvoir adjudicateur aurait procédé d'une intention de favoriser la société attributaire, de prononcer l'annulation de cette procédure à compter de l'examen des offres et d'enjoindre au préfet de la Somme, s'il entend la poursuivre, de la reprendre à compter de cet examen.
6. Il résulte en outre de l'instruction que, par des questions adressées au cours de la procédure aux deux soumissionnaires, le pouvoir adjudicateur leur a en réalité permis de régulariser leurs offres respectives sur certains points. Si celui-ci en avait régulièrement la faculté en application des dispositions précitées de l'article R. 2152-2 du code de la commande publique, sa mise en œuvre implique désormais que le pouvoir adjudicateur, s'il entend poursuivre la procédure et s'il n'en résulte pas de modification des caractéristiques substantielles de son offre, invite la société Bertrand Froid à régulariser cette dernière de l'irrégularité relevée au point 4 avant de procéder au nouvel examen évoqué au point précédent.
7. Enfin, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au profit de la société requérante sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : La procédure de passation du lot n°6 du marché de travaux portant sur l'aménagement du restaurant interadministratif de la nouvelle cité administrative d'Amiens est annulée à compter de l'examen des offres.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Somme, s'il entend poursuivre la procédure d'attribution du contrat, de la reprendre à compter de cet examen dans les conditions énoncées au point 6 de la présente ordonnance.
Article 3 : L'Etat versera à la société Equip'Froid et Collectivités une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à la société Equip'Froid et Collectivités, à la société Bertrand Froid et au préfet de la Somme.
Fait à Amiens, le 22 octobre 2024.
Le président de la 3ème chambre
Juge des référés
Signé :
S. ThérainLa greffière,
Signé :
S. Grare
La République mande et ordonne au préfet de la Somme en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.