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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2404501

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2404501

mercredi 12 février 2025

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2404501
TypeDécision
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantHOMEHR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés les 18 novembre et 17 décembre 2024, M. B, représenté par Me Homehr, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 octobre 2024 par lequel le préfet de l'Aisne lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le Maroc comme pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure, lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, a ordonné la remise de son passeport ou de tout autre document d'identité ou de voyage aux services de police et l'a astreint à se présenter périodiquement au commissariat de police de Tergnier pour y indiquer les diligences entreprises dans la préparation de son départ ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Aisne, dans un délai de quinze jours et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, d'une part, de lui délivrer le titre de séjour sollicité ou, à défaut, de réexaminer sa situation et, d'autre part, de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente, dès lors qu'il n'est pas établi que son signataire bénéficiait pour ce faire d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- la décision portant refus de titre de séjour et celle portant obligation de quitter le territoire français méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors qu'il réside sur le territoire français depuis vingt-deux ans, dont seize en situation régulière, et qu'il y dispose d'attaches familiales importantes, notamment sa mère ainsi que quatre de ses frères et sœurs ;

- pour les mêmes raisons, ces décisions méconnaissent les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- ces décisions méconnaissent les stipulations de l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987, dès lors qu'il est titulaire d'un contrat de travail ;

- pour les mêmes raisons, elles sont entachées d'une erreur de fait ;

- le préfet de l'Aisne a commis une erreur de droit en se prononçant sur sa demande de titre de séjour en qualité de salarié avant de statuer sur la demande d'autorisation de travail le concernant ou, à tout le moins, avant que la décision prise sur cette demande ne lui soit notifiée ;

- il ne pouvait, sans méconnaître les dispositions de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration, se fonder sur le caractère incomplet de sa demande de titre de séjour pour la rejeter sans l'inviter préalablement à la compléter ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français méconnaît les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il a séjourné en France en situation régulière depuis plus de seize ans, qu'il ne s'est pas soustrait à une précédente mesure d'éloignement, qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il dispose de liens personnels et familiaux importants sur le territoire français.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 5 décembre et 26 décembre 2024, ce dernier n'ayant pas donné lieu à communication, la préfète de l'Aisne conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Par une ordonnance en date du 27 novembre 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 27 décembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Harang, rapporteur, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain né le 11 août 1979, déclare être entré en France au cours du mois de janvier 2003 sans visa. Sa situation administrative a été régularisée par le préfet de l'Aisne en avril 2008 par la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " salarié ", qui a été renouvelé à onze reprises, d'abord dans le cadre de cartes de séjour temporaires, puis, s'agissant du dernier renouvellement, dans le cadre d'une carte de séjour pluriannuelle valable du 11 septembre 2020 au 10 septembre 2024, dont l'intéressé a demandé le renouvellement le 17 septembre suivant. Par un arrêté du 18 octobre 2024, dont M. A demande l'annulation, le préfet de l'Aisne lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le Maroc comme pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure, lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, a ordonné la remise de son passeport ou de tout autre document d'identité ou de voyage aux services de police et l'a astreint à se présenter périodiquement au commissariat de police de Tergnier pour y indiquer les diligences entreprises dans la préparation de son départ.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la compétence de l'auteur de l'arrêté attaqué :

2. L'arrêté attaqué a été signé par M. Alain Ngouoto, secrétaire général de la préfecture de l'Aisne, lequel disposait pour ce faire d'une délégation de signature du préfet de l'Aisne en date du 2 juillet 2024 régulièrement publiée le jour même au recueil des actes administratifs de la préfecture.

En ce qui concerne certains moyens communs aux conclusions à fin d'annulation des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 3 de l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 : " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent, après le contrôle médical d'usage et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention "salarié" éventuellement assortie de restrictions géographiques ou professionnelles. / Après trois ans de séjour continu en France, les ressortissants marocains visés à l'alinéa précédent pourront obtenir un titre de séjour de dix ans. () ".

4. Il ressort des pièces du dossier que, pour rejeter la demande de M. A tendant au renouvellement de son titre de séjour portant la mention " salarié ", le préfet de l'Aisne a estimé que l'intéressé n'était, à la date à laquelle il a pris sa décision, titulaire d'aucun contrat de travail visé par les autorités compétentes. En se bornant à soutenir qu'il a conclu, le 28 octobre 2024, soit postérieurement à l'arrêté attaqué, un contrat à durée déterminée en qualité de manœuvre, lequel n'a au demeurant fait l'objet d'aucune demande d'autorisation de travail, M. A ne conteste pas utilement le motif de rejet qui lui a été opposé. Il n'est, par suite, pas fondé à soutenir que l'arrêté en litige reposerait sur une erreur de fait ou méconnaîtrait les stipulations précitées de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987.

5. En second lieu, ainsi qu'il a été dit au point précédent, il ne ressort pas des pièces du dossier, malgré la mesure supplémentaire d'instruction diligentée en sens par le tribunal, qu'une demande d'autorisation de travail sur laquelle l'autorité administrative compétente n'aurait pas encore statué aurait été déposée pour M. A, de sorte que le préfet de l'Aisne, qui n'a pas estimé que sa demande de titre de séjour était incomplète mais s'est borné à la rejeter au motif qu'il ne remplissait pas les conditions de délivrance de ce titre, n'était tenu, ni de l'inviter à compléter sa demande, ni de se prononcer préalablement sur une telle demande d'autorisation de travail inexistante.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision portant refus de titre de séjour :

6. En premier lieu, lorsqu'il est saisi d'une demande de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'une des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou de l'une des stipulations d'une convention bilatérale, le préfet n'est pas tenu, en l'absence de dispositions expresses en ce sens, d'examiner d'office si l'intéressé peut prétendre à une autorisation de séjour sur le fondement d'une autre disposition de ce code ou de cette convention, même s'il lui est toujours loisible de le faire à titre gracieux, notamment en vue de régulariser la situation de l'intéressé. En l'espèce, il ne ressort des pièces du dossier ni que M. A, qui a seulement demandé un titre de séjour en qualité de salarié, aurait déposé une demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni que le préfet de l'Aisne aurait examiné d'office le droit au séjour du requérant sur ce fondement, de sorte que le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions ne peut qu'être écarté comme inopérant.

7. En second lieu, M. A ne saurait utilement se prévaloir des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales à l'appui de ses conclusions tendant à l'annulation de la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour en qualité de salarié au motif qu'il n'était, à la date de cette décision, titulaire d'aucun contrat de travail visé par les autorités compétentes.

En ce qui concerne les autres moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :

8. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger () qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ".

9. Si M. A, qui déclare être entré sur le territoire français au cours du mois de janvier 2003, soit à l'âge de vingt-trois ans, justifie y résider, pour partie de manière régulière, depuis une durée significative, il ressort toutefois des pièces du dossier que sa conjointe, qu'il a épousée en 2012, ainsi que ses deux enfants, qui sont respectivement nés en 2015 et en 2022, résident habituellement au Maroc où il n'est pas contesté qu'il se rend régulièrement. Par ailleurs, si l'intéressé réside actuellement à Tergnier chez sa mère, laquelle est titulaire d'une carte de résidente valable jusqu'au 18 octobre 2032, il ne justifie cependant pas de la nécessité de sa présence à ses côtés. Il en va de même s'agissant de ses quatre frères et sœurs présents sur le territoire national, dès lors qu'il n'établit ni même n'allègue entretenir avec eux des liens particuliers. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant, qui était, à la date de la décision attaquée, sans emploi, serait dans l'impossibilité de se réinsérer socialement et professionnellement dans son pays d'origine. Dans ces conditions, et alors que l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne garantit pas à l'étranger le droit de choisir le lieu le plus approprié pour développer sa vie privée et familiale, M. A n'est pas fondé à soutenir que la mesure d'éloignement prise à son encontre méconnaîtrait les stipulations et dispositions précitées.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

10. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / () ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".

11. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les motifs qu'invoque l'autorité compétente sont de nature à justifier légalement dans son principe et sa durée la décision d'interdiction de retour et si la décision ne porte pas au droit de l'étranger au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. En revanche, lorsqu'il est saisi d'un moyen le conduisant à apprécier les conséquences de la mesure d'interdiction de retour sur la situation personnelle de l'étranger et que sont invoquées des circonstances étrangères aux quatre critères posés par les dispositions précitées de l'article L. 612-10, il incombe seulement au juge de l'excès de pouvoir de s'assurer que l'autorité compétente n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation.

12. Alors qu'il ressort des pièces du dossier que M. A dispose d'attaches familiales sur le territoire français où il réside habituellement depuis, à tout le moins, le mois d'avril 2008, qu'il n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement à laquelle il se serait soustrait et qu'il n'est pas contesté qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public, le préfet de l'Aisne ne pouvait, sans méconnaître les dispositions rappelées ci-dessus, prendre à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français, laquelle doit, par conséquent, être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

13. L'annulation prononcée par le présent jugement n'impliquant aucune mesure d'exécution, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte présentées par M. A ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions présentées par M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du 18 octobre 2024 par laquelle le préfet de l'Aisne a prescrit à l'encontre de M. A une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B et à la préfète de l'Aisne.

Délibéré après l'audience du 22 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

- M. Thérain, président,

- M. Wavelet, premier conseiller,

- M. Harang, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 février 2025.

Le rapporteur,

signé

J. HarangLe président,

signé

S. Thérain

La greffière,

signé

S. Chatellain

La République mande et ordonne à la préfète de l'Aisne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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