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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2502392

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2502392

jeudi 26 juin 2025

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2502392
TypeDécision
PublicationC
Avocat requérantSCP DUMOULIN CHARTRELLE ABIVEN

Résumé IA

Le Tribunal Administratif d’Amiens, statuant en référé, a suspendu l’exécution de la décision du 10 avril 2025 par laquelle le centre hospitalier Georges Decroze de Pont-Sainte-Maxence a licencié Mme B pour abandon de poste. Le juge a estimé que la condition d’urgence était remplie, la privation de revenus plaçant la requérante dans une situation de précarité. Il a également retenu que le moyen tiré de l’ambiguïté de la mise en demeure préalable était de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision. Cette suspension est fondée sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 10 et 19 juin 2025, Mme A B, représentée par Me Tourbier, demande au juge des référés, statuant en application de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 10 avril 2025 par laquelle la directrice du centre hospitalier Georges Decroze de Pont-Sainte-Maxence l'a licenciée pour abandon de poste au 30 avril 2025 ;

2°) d'enjoindre au centre hospitalier de réexaminer sa situation dans un délai de huit jours à compter de la notification de la décision à intervenir et de reconstituer sa carrière et ses droits sociaux ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier la somme de 1500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie, dès lors que la décision la prive de revenus ;

- il existe plusieurs moyens de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté attaqué :

- la décision n'est pas motivée en droit ;

- la décision est entachée d'un vice de procédure dès lors que la mise en demeure du 4 mars 2025 était ambiguë dans sa formulation, évoquant une procédure disciplinaire et ses garanties dont elle a été dépourvue dans le cadre d'une procédure de licenciement pour abandon de poste et mentionnant un délai de reprise imprécis ; au surplus, cette mise en demeure a été reçue le 13 mars 2025 soit postérieurement à l'écoulement de ce délai ;

- l'abandon de poste n'est pas caractérisé dès lors que la requérante ne refuse pas de réintégrer son poste ni rompre le lien qui l'unit au centre hospitalier ;

- la requérante est dans une situation d'inaptitude professionnelle avec impossibilité de reclassement, par suite le centre hospitalier commet une erreur manifeste d'appréciation en décidant d'un licenciement pour abandon de poste ;

- le centre hospitalier a commis une erreur de droit au regard des dispositions de l'article 17-1 et de l'article 43 du décret n°91-155 du 6 février 1991. Compte tenu de son inaptitude à tout emploi et dans l'impossibilité d'un reclassement, le centre hospitalier devait la convoquer à un entretien préalable à un licenciement pour inaptitude physique et consulter pour avis la commission prévue à l'article R. 273-2 du code général de la fonction publique.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 juin 2025, le centre hospitalier Georges Decroze, représenté par Me Chartrelle, conclut au rejet de la requête et à la condamnation de Mme B à lui verser une somme de 1500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence n'est pas satisfaite ;

- aucun des moyens de la requérante n'est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête n° 2502423, enregistrée le 10 juin 2025, par laquelle Mme B demande l'annulation de la décision attaquée.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le décret n°91-155 du 6 février 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Boutou, vice-président, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience publique du 23 juin 2025 à 9 heures 30 minutes.

Après avoir lu son rapport et entendu au cours de l'audience publique en présence de Mme Grare, greffière d'audience :

- les observations orales de Me Delort, représentant Mme B ;

- les observations orales de Me Chartrelle, représentant le centre hospitalier Georges Decroze ;

Après avoir prononcé, à l'issue de l'audience, la clôture de l'instruction.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". Aux termes de l'article L. 522-1 du même code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale () ". Enfin, aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 dudit code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire. () ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

2. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi de conclusions tendant à la suspension d'un acte administratif, d'apprécier concrètement, compte tenu des éléments fournis par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

3. Bien que Mme B reconnaisse percevoir une pension d'invalidité de la sécurité sociale, la décision attaquée a pour effet de l'empêcher de prétendre au versement de compléments de revenus tels que les allocations de chômage, ce qui la place dans une situation de précarité justifiant qu'il soit statué à brève échéance sur sa demande. Il y a lieu de considérer que la condition d'urgence est satisfaite.

En ce qui concerne quant à la légalité de la décision attaquée :

4. D'une part, une mesure de radiation des cadres pour abandon de poste ne peut être régulièrement prononcée que si l'agent concerné a, préalablement à cette décision, été mis en demeure de rejoindre son poste ou de reprendre son service dans un délai approprié, qu'il appartient à l'administration de fixer. Une telle mise en demeure doit prendre la forme d'un document écrit, notifié à l'intéressé, l'informant du risque qu'il encourt d'une radiation des cadres sans procédure disciplinaire préalable. Lorsque l'agent ne s'est pas présenté et n'a fait connaître à l'administration aucune intention avant l'expiration du délai fixé par la mise en demeure, et en l'absence de toute justification d'ordre matériel ou médical, présentée par l'agent, de nature à expliquer le retard qu'il aurait eu à manifester un lien avec le service, cette administration est en droit d'estimer que le lien avec le service a été rompu du fait de l'intéressé.

5. D'autre part, aux termes de l'article 17-1 du décret n°91-155 du 6 février 1991 relatif aux dispositions générales applicables aux agents contractuels de la fonction publique hospitalière : " I.- Lorsqu'à l'issue d'un congé prévu au présent titre, il a été médicalement constaté par le médecin agréé qu'un agent se trouve, de manière définitive, atteint d'une inaptitude physique à occuper son emploi, l'autorité investie du pouvoir de nomination convoque l'intéressé à l'entretien préalable prévu à l'article 43 et selon les modalités définies au même article./ Si l'autorité investie du pouvoir de nomination décide, à l'issue de la consultation de la commission consultative paritaire prévue à l'article R. 273-2 du code général de la fonction publique, de licencier l'agent, elle lui notifie sa décision par lettre recommandée avec demande d'avis de réception ou par lettre remise en main propre contre signature. Cette lettre précise le motif du licenciement et la date à laquelle celui-ci doit intervenir, compte tenu des droits à congés annuels restant à courir et de la durée du préavis prévu à l'article 42. Cette lettre informe également l'intéressé qu'il peut présenter une demande écrite de reclassement, dans un délai correspondant à la moitié de la durée du préavis prévu à l'article 42 et lui indique les conditions dans lesquelles les offres de reclassement sont susceptibles de lui être adressées () ". Aux termes de l'article 17-2 du même décret : " I.- Lorsque, à l'issue du délai prévu au III de l'article 17-1, le reclassement n'est pas possible ou lorsque l'agent refuse le bénéfice de la procédure de reclassement ou s'il n'a pas formulé de demande écrite dans le délai indiqué au deuxième alinéa de l'article 17-1, l'agent est licencié au terme du préavis prévu à l'article 42() ".

6. Il résulte de l'instruction qu'à la suite d'un accident de trajet survenu le 24 avril 2024, Mme B a été placée en arrêt de travail. A l'issue de la première visite de

pré-reprise du 15 juillet 2024, le médecin du travail indiquait que l'état de santé de

Mme B était incompatible avec une reprise, qu'il y avait lieu de poursuivre les arrêts et de faire une demande de mise en invalidité 2 auprès de la CPAM. Il recommandait d'envisager par la suite une inaptitude au poste. L'accident a été reconnu d'origine professionnelle par la CPAM de l'Oise le 13 septembre 2024. Le médecin du travail a confirmé ses recommandations précédentes lors d'une nouvelle visite de pré-reprise le

15 novembre 2024. Enfin, par avis du 3 décembre 2024, le médecin du travail a déclaré

Mme B inapte à son poste après étude du poste et des conditions de travail et échange avec l'employeur du 22 novembre 2024 et a indiqué que l'état de santé du salarié faisait obstacle à tout reclassement dans un emploi. Malgré cet avis, que l'employeur n'a pas contesté et ne conteste pas plus dans la présente instance, ce n'est que le 13 février 2025 que le centre hospitalier employeur de Mme B l'a conviée à un entretien à l'issue duquel la directrice de l'établissement, par courrier du 20 février 2025, n'a pas hésité à proposer à l'agent de démissionner de son poste avant de lui indiquer qu'en cas contraire, elle engagerait la procédure de licenciement pour inaptitude physique. Néanmoins, par un courrier du 4 mars 2025, dont Mme B a eu notification le 13 mars suivant, date à laquelle elle a retiré le pli recommandé à la poste, l'agent été mis en demeure de reprendre ses fonctions sous " huit jours francs ". Le courrier indique, de façon contradictoire, qu'à défaut de retour dans le service au 10 mars 2025, la requérante serait considérée comme ayant rompu tout lien avec le service et qu'elle serait licenciée pour abandon de poste. La décision de licenciement pour ce motif a été prise le 10 avril suivant, à effet du 30 avril 2025. Mme B demande la suspension de son exécution.

7. Il résulte des dispositions précitées de l'article 17-1 du décret du 6 février 1991 qu'à l'issue du congé pour accident de travail, lorsque l'agent est déclaré inapte définitivement à ses fonctions, l'employeur est tenu d'engager la procédure de licenciement pour inaptitude professionnelle après avis de la commission consultative paritaire, sous réserve de la possibilité de procéder au reclassement de l'agent s'il en fait la demande. En l'espèce, le centre hospitalier Georges Decroze, informé dès juillet 2024 de la possibilité d'une inaptitude définitive de Mme B qui s'est confirmée en novembre 2024, avait connaissance depuis l'avis du 3 décembre 2024 du médecin du travail de l'inaptitude définitive de Mme B à la reprise de son poste et de l'impossibilité d'un reclassement. Il n'était donc nullement fondé à considérer que Mme B aurait, de son propre chef, rompu le lien qui l'unissait au service alors que son inaptitude s'opposait à une reprise de ses fonctions et qu'il incombait à l'employeur d'engager la procédure prévue par l'article 17-1 précité, quand bien même

Mme B n'aurait pas présenté de déclaration d'arrêt de travail après le 3 décembre 2024 ou se serait abstenue de répondre à la mise en demeure du 4 mars 2025. En tout état de cause, il résulte de l'instruction que cette mise en demeure lui a été notifiée postérieurement à l'expiration du délai de reprise qui lui était imparti ce qui est de nature à vicier la procédure de licenciement pour abandon de poste. Ainsi, en l'état de l'instruction, le moyen tiré de l'erreur de droit commise par le centre hospitalier en licenciant pour abandon de poste un agent qui présentait une inaptitude physique dont l'employeur était informé est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision. Il en est de même du moyen tiré du vice de procédure. Par suite, il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 10 avril 2025 jusqu'au jugement au fond de l'affaire, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. La suspension de l'exécution de la décision du 10 avril 2025 implique que le centre hospitalier Georges Decroze réexamine à très bref délai la situation de Mme B. En revanche, compte tenu des effets provisoires d'un jugement en matière de référé, il ne peut être enjoint à l'employeur de reconstituer la carrière et les droits sociaux de la requérante.

Sur l'application de l'article L. 761- 1 du code de justice administrative :

9. Aux termes des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme B, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que le centre hospitalier Georges Decroze demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge du centre hospitalier Georges Decroze une somme de 1500 euros au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 10 avril 2025 de la directrice du centre hospitalier Georges Decroze licenciant Mme B pour abandon de poste est suspendue jusqu'au jugement au fond de la requête n°2502423.

Article 2 : Il est enjoint au centre hospitalier Georges Decroze de réexaminer la situation de Mme B dans le délai de huit jours suivant la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : Le centre hospitalier Georges Decroze versera une somme de 1500 euros à

Mme B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La demande du centre hospitalier Georges Decroze fondée sur l'article L. 761-1 du code de justice administrative est rejetée.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme A B et au centre hospitalier Georges Decroze.

.

Fait à Amiens, le 26 juin 2025,

Le juge des référés,

Signé

B. BoutouLa greffière,

Signé

S. Grare

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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