mardi 24 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2200453 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire enregistrés les 17 février 2022 et 31 juillet 2023, M. B A demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 21 janvier 2022 par lequel le préfet des Deux-Sèvres l'a mis en demeure de régulariser la situation administrative du plan d'eau situé sur la parcelle cadastrée section AL n° 60 dont il est propriétaire sur la commune de l'Absie ;
2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 150 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence, seul le législateur ayant compétence s'agissant d'un étang antérieur à la loi sur l'eau de 1992 ;
- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence, seul le préfet coordonnateur du bassin Loire-Bretagne, à savoir le préfet de la région Centre-Val de Loire, préfet du Loiret, ayant compétence pour établir les listes des cours d'eau relevant de l'article L. 214-17 du code de l'environnement ;
- il est signé par une autorité incompétente en l'absence de visa de l'arrêté de subdélégation ;
- le courrier du 21 janvier 2022 est insuffisamment motivé quant à la qualification de cours d'eau non domanial de l'écoulement d'eau présent sur sa propriété ;
- il méconnaît l'article L. 215-7-1 du code de l'environnement dès lors que l'écoulement d'eau qui alimente son étang ne satisfait pas aux critères entraînant la qualification de cours d'eau ; il ne figure d'ailleurs pas dans les listes publiées au Journal officiel de la République Française les 10 et 22 juillet 2012 ;
- dans la mesure où l'étang en cause a été créé en 1962, sa situation peut être régularisée par une déclaration simplifiée en application de l'article L. 214-6 du code de l'environnement ;
- l'arrêté contesté porte atteinte à son droit de propriété, qui s'accompagne de la possibilité de jouir pleinement de son bien en vertu des articles 544 et 545 du code civil ;
- en imposant une nouvelle procédure sans habilitation en ce sens par le législateur, le préfet a entaché sa décision d'un détournement de pouvoir.
Par des mémoires en défense enregistrés les 20 juillet 2022 et 7 février 2024, la préfète des Deux-Sèvres conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés dans la requête ne sont pas fondés.
Par une intervention, enregistré le 19 août 2023, le Syndicat de valorisation et de promotion de la pisciculture (SVPP) Poitou-Charentes Vendée demande que le tribunal fasse droit aux conclusions de la requête de M. A.
Il soutient que l'étude du Centre permanent d'initiatives pour l'environnement (CPIE) Sèvre et Bocage ne peut servir de fondement à l'argumentaire du préfet.
Par ordonnance du 8 février 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 23 février 2024.
Un mémoire présenté par M. A a été enregistré le 27 juillet 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction.
Un mémoire présenté par le SVPP Poitou-Charentes Vendée a été enregistré le 29 juillet 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'environnement ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Bréjeon,
- les conclusions de M. Pipart, rapporteur public,
- et les observations de M. A et de M. C, représentant le SVPP Poitou-Charentes Vendée.
Une note en délibéré, produite par M. A, a été enregistrée le 12 septembre 2024.
Deux notes en délibéré, produites par le SVPP Poitou-Charentes Vendée, ont été enregistrées les 12 et 16 septembre 2024.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A est propriétaire de la parcelle cadastrée section AL n° 60 située sur la commune de l'Absie (Deux-Sèvres). Par un arrêté du 21 janvier 2022, le préfet de ce département l'a mis en demeure de régulariser la situation administrative du plan d'eau situé sur sa propriété en déposant auprès de la direction départementale des territoires des Deux-Sèvres, dans un délai de six mois à compter de la notification de cet arrêté, soit un projet de remise en état du site soit un dossier de demande d'autorisation conforme aux dispositions des articles R. 181-12 à D. 181-15-1 du code de l'environnement. M. A demande l'annulation de cet arrêté.
Sur l'intervention du Syndicat de Valorisation et de Promotion de la Pisciculture Poitou-Charentes Vendée :
2. Le SVPP Poitou-Charentes Vendée, dont l'objet est la représentation et la défense des intérêts matériels, moraux et sociaux des acteurs de l'aquaculture en étangs, bassins, gravières et carrières, justifie d'un intérêt suffisant à l'annulation de la décision attaquée. Son intervention est, par suite, recevable.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. En premier lieu, M. A ne peut utilement invoquer, pour soutenir que l'auteur de la décision attaquée était incompétent pour qualifier en cours d'eau l'écoulement qui alimente son plan d'eau, les dispositions de l'article R. 214-110 du code de l'environnement, qui prévoient que l'opération de classement des cours d'eau dans les listes instituées à l'article L. 214-17 du même code relève de la compétence du préfet de région, coordonnateur de bassin, dès lors que ces dispositions ne concernent que le régime spécial prévu, aux fins de protection de la biodiversité, pour la construction de nouveaux ouvrages sur les cours d'eaux et sur les canaux, ou pour le renouvellement de l'autorisation donnée pour les ouvrages déjà existants. Le moyen tiré de l'incompétence du représentant de l'Etat dans le département pour prendre la décision en litige concernant un plan d'eau créé avant l'intervention de la loi du 3 janvier 1992 doit également être écarté.
4. En deuxième lieu, par un arrêté du 18 novembre 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet des Deux-Sèvres a donné subdélégation de signature à Mme D, directrice départementale adjointe, pour signer au nom du directeur départemental des territoires l'ensemble des actes visés dans l'arrêté préfectoral portant subdélégation de signature à ce dernier du 20 octobre 2021, soit, au titre de la police de l'environnement, les actes et décisions relatifs à la police administrative de l'environnement relevant des articles L. 170-2 à L. 173-12 du code de l'environnement, à l'exception des sanctions administratives faisant suite à une mise en demeure. Dans ces conditions, l'arrêté contesté, qui n'était pas tenu de viser l'arrêté du 18 novembre 2021, a été signé par une autorité compétente.
5. En troisième lieu, l'insuffisante motivation du courrier du 21 janvier 2022, par lequel l'arrêté en litige a été notifié à M. A, est sans incidence sur la légalité de cet arrêté qui est, lui-même, suffisamment motivé.
6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 214-1 du code de l'environnement : " Sont soumis aux dispositions des articles L. 214-2 à L. 214-6 les installations, les ouvrages, travaux et activités réalisés à des fins non domestiques par toute personne physique ou morale, publique ou privée, et entraînant des prélèvements sur les eaux superficielles ou souterraines, restitués ou non, une modification du niveau ou du mode d'écoulement des eaux, la destruction de frayères, de zones de croissance ou d'alimentation de la faune piscicole ou des déversements, écoulements, rejets ou dépôts directs ou indirects, chroniques ou épisodiques, même non polluants ". Aux termes de l'article L. 215-7-1 du même code : " Constitue un cours d'eau un écoulement d'eaux courantes dans un lit naturel à l'origine, alimenté par une source et présentant un débit suffisant la majeure partie de l'année. / L'écoulement peut ne pas être permanent compte tenu des conditions hydrologiques et géologiques locales. ". Il résulte des dispositions précitées que les critères prévus à l'article L. 215-7-1 du code de l'environnement, pour qualifier un cours d'eau, peuvent être appréciés de manière indirecte par la référence à des faisceaux d'indices qui, sans se substituer à ces critères eux-mêmes, permettent de déterminer si ceux-ci sont remplis.
7. D'une part, il ressort des pièces du dossier, et notamment du rapport établit par les services de la direction départementale des Deux-Sèvres le 16 juin 2022, que deux écoulements d'eau transitent par le plan d'eau situé sur la propriété de M. A. Le premier de ces écoulements est matérialisé sur la carte de Cassini ainsi que sur le cadastre napoléonien pour sa part amont et une zone humide est identifiée, à son emplacement, sur la carte d'état-major. Conformément aux conclusions de ce rapport, la matérialisation d'un écoulement sur ces cartes ainsi que la présence d'une zone humide attestent de l'existence d'un lit naturel à l'origine. Le second écoulement figure, pour sa part, sur les photos aériennes de 1945 et 1958 ainsi que sur la carte IGN de 2018, ce qui contribue, de même, à démontrer l'existence d'un lit naturel à l'origine.
8. D'autre part, selon les termes du rapport précité, le premier écoulement en question prend sa source dans un plan d'eau tandis qu'aucune source n'a pu être identifiée pour le second écoulement. Dans ces conditions, l'alimentation du premier écoulement par une source au moins, est démontrée par les constatations matérielles faites sur place.
9. Enfin, le rapport technique indique que, lors des visites, cet écoulement était bien visible avec un débit suffisant, malgré l'absence d'épisode pluvieux les huit jours précédents. Il fait ressortir la présence d'un substrat différencié sur le linéaire de l'écoulement par rapport au sol des parcelles adjacentes, ainsi que des berges marquées dont la hauteur est, globalement, supérieure à 10 centimètres. Dans ces conditions, les éléments précités concourent à démontrer la permanence d'un écoulement naturel.
10. Il résulte de ce qui est exposé ci-dessus aux points 7 à 9 que le plan d'eau de M. A est alimenté par un cours d'eau non domanial, au sens de l'article L. 215-7-1 du code de l'environnement, ainsi que l'a indiqué, à bon droit, le directeur départemental des territoires des Deux-Sèvres.
11. En cinquième lieu, aux termes du II de l'article L. 214-6 du code de l'environnement : " II.- Les installations, ouvrages et activités déclarés ou autorisés en application d'une législation ou réglementation relative à l'eau antérieure au 4 janvier 1992 sont réputés déclarés ou autorisés en application des dispositions de la présente section. Il en est de même des installations et ouvrages fondés en titre. " et aux termes de l'article 106 du code rural, aujourd'hui abrogé : " Aucun barrage, aucun ouvrage destiné à l'établissement d'une prise d'eau, d'un moulin ou d'une usine ne peut être entrepris dans un de ces cours d'eau (non domanial) sans l'autorisation de l'administration ".
12. Compte tenu de ce qui a été dit au point 10, M. A n'est pas fondé à soutenir que la situation de son étang, dont la création était subordonnée à une autorisation préalable en vertu de l'article 106 du code rural, était susceptible d'être régularisée par le dépôt d'une déclaration simplifiée en application des dispositions précitées.
13. En sixième lieu, aux termes de l'article 544 du code civil : " La propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu'on n'en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements ".
14. Il ne résulte pas de l'instruction que les prescriptions que prévoit l'arrêté contesté en vue de protéger les intérêts de préservation de la ressource en eau et des écosystèmes aquatiques visés à l'article L. 211-1 du même code, seraient disproportionnées au regard des sujétions qu'il impose à M. A, propriétaire du plan d'eau en cause. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué porterait atteinte à son droit d'user librement de ses biens doit être écarté.
15. En dernier lieu, le préfet des Deux-Sèvres, qui s'est borné à mettre en œuvre les pouvoirs qu'il tient du code de l'environnement afin d'assurer la police de l'eau, n'a pas entaché sa décision d'un détournement de procédure.
16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête à fin d'annulation de l'arrêté du 21 janvier 2022 doivent être rejetées, ainsi que celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1 : L'intervention du SVPP Poitou-Charentes Vendée est admise.
Article 2 : La requête de M. A est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au Syndicat de valorisation et de promotion de la pisciculture Poitou-Charentes Vendée et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.
Copie en sera adressée pour information à la préfète des Deux-Sèvres.
Délibéré après l'audience du 10 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Campoy, président,
M. Henry, premier conseiller,
Mme Bréjeon, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 septembre 2024.
La rapporteure,
Signé
R. BRÉJEON
Le président,
Signé
L. CAMPOYLa greffière,
Signé
D. GERVIER
La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
D. GERVIER
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