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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2301580

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2301580

mardi 11 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2301580
TypeDécision
Formationétrangers JU
Avocat requérantCOUSTENOBLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 juin 2023, M. B A, représenté par Me Coustenoble, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 26 mai 2023 par lequel la préfète de la Charente a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné à l'expiration de ce délai ;

3°) d'enjoindre à la préfète de la Charente de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification de ce jugement, le tout sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 900 euros à verser à son conseil au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

- l'arrêté est entaché d'incompétence ;

- il n'est pas motivé en fait ;

- il est entaché d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 juillet 2023, la préfète de la Charente conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention franco-ivoirienne du 21 septembre 1992 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C pour exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par les articles L. 776-1, R. 776-1, R. 776-13-2 et R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après le rapport de M. C, ont été entendues au cours de l'audience publique les observations de Me Coustenoble, représentant M. A, qui maintient ses conclusions et moyens.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant ivoirien né le 25 mars 1980 est entré sur le territoire français, selon ses déclarations, le 8 janvier 2022. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) du 18 juillet 2022, confirmée par un arrêt de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 2 mai 2023. Par un arrêté du 26 mai 2023, la préfète de la Charente a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné à l'expiration de ce délai. M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'accorder l'aide juridictionnelle provisoire à M. A.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé par la secrétaire générale de la préfecture de la Charente qui, par un arrêté du 24 novembre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de cette préfecture sous le numéro 16-2022-11-24-00010, a reçu délégation de la préfète de ce département à l'effet de signer toutes décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département, notamment celles prises en matière de police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte attaqué manque en fait.

4. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué, dont il n'est pas contesté qu'il est motivé en droit, mentionne, outre la date d'entrée de M. A sur le territoire national, sa demande d'asile qui a été rejetée par l'OFPRA puis par la CNDA, sa situation privée et familiale, les conditions de son séjour sur le territoire national et le fait que l'intéressé n'établit pas être exposé à des traitements inhumains en cas de retour dans son pays d'origine. Ainsi, l'arrêté attaqué comporte un exposé suffisant des considérations de fait qui le fondent, de sorte que le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, il ne ressort pas des motifs de l'arrêté contesté que la préfète de la Charente, qui n'était pas tenue de faire un exposé exhaustif des circonstances de l'entrée et du séjour de M. A, aurait négligé de procéder à un examen particulier de la situation personnelle du requérant, ni qu'elle se serait bornée à reproduire des motifs stéréotypés, alors que, comme il a été dit au point 4, elle s'est attachée à faire état des éléments spécifiques de la situation de l'intéressé.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. M. A, qui n'a pas de charge de famille sur le territoire français, où il est entré à une date récente, ne démontre pas y avoir noué des liens particulièrement stables et intenses. Il ne justifie pas d'une insertion durable dans la société française, ce qui ne peut être déduit de la seule circonstance qu'il effectue des tâches bénévoles dans un cadre associatif et qu'il participe à des ateliers de perfectionnement en langue française organisés par le centre d'accueil pour demandeurs d'asile d'Angoulême. Il n'établit pas, ni même n'allègue, être dépourvu d'attache personnelle ou familiale dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de quarante-deux ans et où, selon les déclarations qu'il a faites à l'administration, vit son épouse, avec qui il s'est marié en 2002. Dans ces conditions, en faisant obligation à M. A de quitter le territoire français, la préfète de la Charente n'a pas porté au respect dû à sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a pris sa décision. Par suite, la préfète n'a pas, en prenant l'arrêté en litige, méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. M. A soutient qu'il a quitté son pays d'origine parce qu'il y est exposé au risque de représailles de la part des habitants d'un village où il a renversé un enfant. Il expose qu'il est chauffeur de métier et que cet accident est survenu le 15 janvier 2015, tandis qu'il traversait ce village dans le cadre d'un service de transport collectif qu'il assurait ce jour-là. Il fait valoir qu'il a été contraint de fuir le village après avoir entendu les villageois crier qu'ils recherchaient le conducteur fautif, qu'il a été blessé à la jambe, qu'une fois de retour chez lui, il a appris qu'il était recherché par les villageois et que la mère de l'enfant, décédé, avait porté plainte contre lui. Toutefois, M. A ne produit pas d'élément nouveau par rapport à ceux qu'il avait déjà produits dans le cadre de l'examen de sa demande d'asile, parmi lesquels un certificat médical du 13 septembre 2022, dont la CNDA a estimé que si les blessures qui y sont décrites sont compatibles avec l'accident de la circulation que le requérant déclare avoir subi, ce document ne démontre pas en soi les circonstances dans lesquelles l'intéressé prétend que cet accident est survenu. Il ne résulte pas de ce certificat que les blessures qui y sont décrites seraient consécutives à une agression, ce qui n'est d'ailleurs pas soutenu par le requérant qui, s'il affirme avoir entendu les villageois crier qu'ils voulaient le poursuivre, ne prétend pas avoir été effectivement poursuivi ou molesté par eux. Dans ces conditions, la véracité des affirmations de M. A selon lesquelles il serait exposé à la vengeance de la famille de l'enfant victime et des membres de l'ethnie de cet enfant, n'est pas suffisamment établie. En outre, l'intéressé ne démontre pas, ni d'ailleurs ne prétend, qu'il serait privé du droit à bénéficier d'un procès équitable en cas de poursuites judiciaires engagées contre lui dans son pays d'origine à la suite de cet accident. Dans ces conditions, M. A ne démontre pas qu'il serait exposé, en cas de retour dans ce pays, à des traitements prohibés par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés ci-dessus aux points 7 à 9, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en prenant l'arrêté en litige, la préfète de la Charente aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de l'intéressé.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté contesté doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction et celles présentées sur fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la préfète de la Charente.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 11 juillet 2023.

Le magistrat désigné

Signé

M. C

La République mande et ordonne à la préfète de la Charente en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

G. FAVARD

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