Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 26 juillet 2023, M. A... C..., représenté par le cabinet d’avocat Mommée et Prévost, demande au tribunal :
1°)
de prononcer la réduction, en droits, majorations et intérêts de retard, des cotisations supplémentaires d’impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux auxquelles il a été assujetti au titre de l’année 2018, à hauteur de 35 610 euros, déduction faite des sommes dues au titre d’une créance de 1 315,18 euros qu’il n’est pas en mesure de justifier ;
2°)
de mettre à la charge de l’Etat la somme de 6 000 euros, en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l’administration fiscale a méconnu les dispositions de l’article L. 80 A du livre des procédures fiscales en rejetant la demande qu’il a présentée conjointement avec la société Batipro, dont il est le président, en vue d’obtenir la prorogation du délai dont ils disposaient pour faire valoir leurs observations sur les proposition de rectification qu’ils ont reçues le 13 mars 2020, en dépit de la mention de cette faculté dans ces derniers documents ainsi que dans une lettre ultérieurement adressée à l’entreprise par le service, le 19 juin 2020 ;
- elle a également méconnu les stipulations du paragraphe 1 de l’article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales en remettant en cause l’application, au profit de l’entreprise, de l’exonération d’impôt sur les sociétés pour implantation en zone de revitalisation rurale du fait de l’omission réitérée de ses obligations déclaratives sans qu’elle n’ait pu bénéficier des garanties découlant du droit à un procès équitable ;
- les notes de frais produites sont de nature à justifier la déductibilité des charges correspondant à ses frais kilométriques professionnels en tant qu’elles mentionnent, pour chaque déplacement, sa date, le lieu du chantier visité et le kilométrage effectué ;
- le caractère irrécouvrable de la créance de 62 407 euros détenue par l’entreprise sur la société AMP maisons et pavillons est justifié par un jugement du tribunal de commerce de Toulouse du 10 janvier 2019 prononçant l’ouverture d’une procédure de liquidation judiciaire à l’encontre de cette dernière, ainsi que le confirment les énonciations de la documentation administrative du 5 avril 2017 référencée BOI-TVA-DED-340-10-20 ;
- s’agissant des sommes inscrites au crédit du compte courant d’associé ouvert à son nom dans la comptabilité de la société Batipro, s’il n’est pas en mesure d’établir l’origine de la créance de 1 315,18 euros correspondant au remboursement d’une facture dont il s’est acquittée au profit de l’entreprise, la somme de 17 142 euros ne saurait être regardée comme un passif injustifié en tant qu’elle correspond au montant des prélèvements forfaitaire et sociaux dus par l’entreprise du fait de la distribution de dividendes à son profit, à hauteur de 57 142 euros, acté par une décision du 14 juin 2018, soit avant l’envoi de l’avis de vérification de comptabilité du 28 novembre 2019.
Par un mémoire en défense, enregistré le 21 décembre 2023, la directrice départementale des finances publiques de la Vienne conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Waton ;
- les conclusions de M. Pipart, rapporteur public ;
- et les observations de M. C....
Considérant ce qui suit :
M. C... est le président et l’associé unique de la société par actions simplifiée Batipro, créée le 5 mai 2014 et qui exerce une activité de construction de maisons individuelles, y compris en sous-traitance. A la suite d’un examen de comptabilité portant sur l’impôt sur les sociétés mené au titre de la période du 1er janvier au 31 décembre 2018, le service a, par une proposition de rectification du 13 mars 2020, notifié à l’entreprise des rehaussements d’impôt sur les sociétés correspondant à la remise en cause de l’exonération d’une quote-part de son bénéfice déclaré au titre de l’exercice clos au 31 décembre 2018, d’un montant de 60 702 euros, pour implantation en zone de revitalisation rurale, de la déductibilité des charges correspondant aux frais kilométriques professionnels de M. C... au titre de cet exercice, d’un montant total de 8 107 euros, et de la déductibilité d’une perte irrécouvrable d’un montant de 62 407 euros ainsi qu’à la réintégration à la base d’imposition des sommes de 17 142 euros et de 1 315,18 euros inscrites au crédit d’un compte courant d’associé ouvert au nom de M. C..., considérées comme des revenus distribués. Ces rectifications ont été assorties de l’application de la majoration de 40 % prévue au b de l’article 1728 du code général des impôts. Par une seconde proposition de rectification datée du même jour, le service a notifié à M. C... des rehaussements d’impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux imputés sur les revenus ainsi distribués à son profit par la société Batipro au titre de l’année 2018, à savoir les sommes de 8 107 euros, 17 142 euros et 1 315,18 euros mentionnées précédemment ainsi que celle de 57 142 euros, correspondant à la distribution de dividendes. Ces rectifications ont été assorties de l’application de la même majoration de 40 %. En l’absence d’observations en réponse à la seconde proposition de rectification, les impositions correspondantes ont été mise en recouvrement le 31 octobre 2020, à hauteur de 25 112 euros en droits, de 10 045 euros de majoration et de 453 euros d’intérêts de retard. A la suite de la décision implicite de rejet née du silence gardé par le service sur la réclamation qu’il a formée le 29 décembre 2022, réceptionnée le lendemain, M. C... demande au tribunal de prononcer la décharge, en droits, majorations et intérêts de retard, des cotisations supplémentaires d’impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux auxquelles il a ainsi été assujetti au titre de l’année 2018, déduction faite des sommes dues au titre de la créance de 1 315,18 euros, qu’il reconnaît ne pas être en mesure de justifier.
Sur la procédure d’imposition :
D’une part, aux termes du premier alinéa de l’article L. 55 du livre des procédures fiscales : « Sous réserve des dispositions de l’article L. 56, lorsque l’administration des impôts constate une insuffisance, une inexactitude, une omission ou une dissimulation dans les éléments servant de base au calcul des impôts (…), les rectifications correspondantes sont effectuées suivant la procédure de rectification contradictoire définie aux articles L. 57 à L. 61 A ». L’article L. 56 du même livre dispose : « La procédure de rectification contradictoire n’est pas applicable : / (…) / 4° Dans les cas de taxation (…) d’office des bases d’imposition ; / (…) ». Conformément aux dispositions du deuxième alinéa de l’article L. 57 de ce livre : « Sur demande du contribuable reçue par l’administration avant l’expiration du délai mentionné à l’article L. 11, ce délai est prorogé de trente jours (…) ». Enfin, son article L. 66 énonce : « Sont taxés d’office : 1° à l’impôt sur le revenu, les contribuables qui n’ont pas déposé dans le délai légal la déclaration d’ensemble de leurs revenus (…), sous réserve de la procédure de régularisation prévue à l’article L. 67 ; / 2° à l’impôt sur les sociétés, les personnes morales passibles de cet impôt qui n’ont pas déposé dans le délai légal leur déclaration, sous réserve de la procédure de régularisation prévue à l’article L. 68 ; (…) ». A cet égard, il ressort du premier alinéa de l’article L. 67 que : « La procédure de taxation d’office prévue aux 1° et 4° de l’article L. 66 n’est applicable que si le contribuable n’a pas régularisé sa situation dans les trente jours de la notification d’une mise en demeure. (…) ». De même, aux termes du premier alinéa de l’article L. 68 : « La procédure de taxation d’office prévue aux 2°, (…) de l’article L. 66 n’est applicable que si le contribuable n’a pas régularisé sa situation dans les trente jours de la notification d’une mise en demeure ».
D’autre part, aux termes de l’article L. 80 A du livre des procédures fiscales : « Il ne sera procédé à aucun rehaussement d’impositions antérieures si la cause du rehaussement poursuivi par l’administration est un différend sur l’interprétation par le redevable de bonne foi du texte fiscal et s’il est démontré que l’interprétation sur laquelle est fondée la première décision a été, à l’époque, formellement admise par l’administration. / Il en est de même lorsque, dans le cadre (…) d’une vérification de comptabilité (…), et dès lors qu’elle a pu se prononcer en toute connaissance de cause, l’administration a pris position sur les points du contrôle (…). / (…) ». L’article L. 80 B du même livre dispose : « La garantie prévue au premier alinéa de l’article L. 80 A est applicable : / 1° Lorsque l’administration a formellement pris position sur l’appréciation d’une situation de fait au regard d’un texte fiscal (…). / (…) ».
Il n’est pas contesté que M. C... n’a pas déposé la déclaration de l’ensemble de ses revenus au titre de l’année 2018 dans le délai légal et que le service lui a adressé à cette fin, le 6 février 2020, une mise en demeure qui lui a été retournée le 11 février suivant avec la mention : « défaut d’accès ou d’adressage ». Il a, en conséquence, fait l’objet d’une procédure de taxation d’office, à laquelle les dispositions du deuxième alinéa de l’article L. 57 du livre des procédures fiscales ne sont pas applicables. Si la proposition de rectification adressée au contribuable le 13 mars 2020 mentionnait qu’il disposait d’un délai de trente jours pour adresser ses observations ou son acceptation au service et qu’il avait la faculté de demander une prorogation de trente jours de ce délai, elle précisait expressément que cette faculté valait dans le cadre de la procédure de rectification contradictoire et qu’il lui serait fait application de la procédure d’imposition d’office. En tout état de cause, le requérant ne peut se prévaloir, sur le fondement de l’article L. 80 A du même livre, des références aux dispositions en cause figurant dans les courriers de l’administration fiscale comme résultant d’une prise de position formelle dès lors que celle-ci ne constitue pas une appréciation de sa situation de fait au regard d’un texte fiscal. Dans ces conditions, M. C... ne saurait soutenir que la procédure d’imposition est entachée d’irrégularité faute d’avoir bénéficié d’une garantie s’attachant à la procédure de rectification contradictoire, qui ne lui était pas applicable.
Sur le bien-fondé de l’imposition :
En premier lieu, aux termes de l’article L. 193 du livre des procédures fiscales : « Dans tous les cas où une imposition a été établie d’office la charge de la preuve incombe au contribuable qui demande la décharge ou la réduction de l’imposition ». L’article R.* 193-1 du même livre dispose : « Dans le cas prévu à l'article L. 193 le contribuable peut obtenir la décharge ou la réduction de l’imposition mise à sa charge en démontrant son caractère exagéré ».
Dans la mesure où, ainsi qu’il a été dit au point 4, les impositions en litige ont été établies selon la procédure de la taxation d’office, sur le fondement des dispositions des 1° et 2° de l’article L. 66 du livre des procédures fiscales, il incombe à M. C... d’en démontrer le caractère exagéré, conformément aux dispositions citées au point précédent.
En deuxième lieu, aux termes de l’article 109 du code général des impôts : « Sont considérés comme revenus distribués : / 1° Tous les bénéfices ou produits qui ne sont pas mis en réserve ou incorporés au capital ; / 2° Toutes les sommes ou valeurs mises à la disposition des associés (…). / (…) ». Le premier alinéa de l’article 110 du même code dispose : « Pour l’application du 1° du 1 de l’article 109 les bénéfices s’entendent de ceux qui ont été retenus pour l’assiette de l’impôt sur les sociétés ». Pour l’application de ces dispositions, l’article 47 de l’annexe II à ce code énonce : « Toute rectification du bénéfice imposable à l’impôt sur les sociétés au titre d’une période sera prise en compte au titre de la même période pour le calcul des sommes distribuées ».
Ainsi que le service le fait valoir en défense, les moyens contestant la remise en cause, d’une part, de l’exonération d’impôt sur les sociétés pour implantation en zone de revitalisation rurale dont bénéficiait la société Batipro et, d’autre part, du caractère irrécouvrable de la créance de 62 407 euros détenue par l’entreprise sur la société AMP maisons et pavillons, sont inopérants dès lors qu’ils ne concernent pas les sommes regardées comme des revenus distribués au profit de M. C... au sens des dispositions citées au point précédent. Par suite, les conclusions du requérant tendant à la réduction, en droits, intérêts de retard et majorations, des cotisations supplémentaires d’impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux auxquelles il a été assujetti au titre de l’année 2018 à raison des sommes correspondantes doivent être rejetées.
En troisième lieu, il résulte de l’instruction que le compte courant d’associé ouvert au nom de M. C... dans la comptabilité de la société Batipro a été crédité d’une somme de 8 107 euros, au titre du remboursement de frais kilométriques comptabilisés à partir de notes des frais établies par l’intéressé entre les mois de janvier et de septembre 2018, qui mentionnent, pour chaque déplacement, la date, les lieux de départ et d’arrivée, dont l’un ou l’autre correspond systématiquement à la commune où est établie l’entreprise, ainsi que le nombre de kilomètres parcourus, pour un total de 20 216 kilomètres au cours de la période considérée. Toutefois, dans la mesure où ces documents ne précisent ni l’identité des clients rencontrés, ni la désignation des chantiers visités, ni même l’objet des déplacements en cause, les mentions qui y sont portées ne sont pas suffisamment précises, en l’absence de toute autre pièce permettant de faire le lien entre ces trajets et l’activité de la société requérante, pour justifier leur caractère professionnel. En outre, la société Batipro n’a, en dépit de demandes en ce sens qui lui ont été adressées par courriel puis par lettre recommandée, respectivement les 23 et 29 janvier 2020, apporté aucune précision quant au véhicule utilisé. Par suite, c’est à bon droit que l’administration a estimé que la somme de 8 107 euros créditée au compte courant d’associé de M. C... ne pouvait être regardée comme un remboursement de frais engagés par le requérant dans l’intérêt de la société.
En dernier lieu, aux termes de l’article 117 quater du code général des impôts : « I. – 1. Les personnes physiques fiscalement domiciliées en France (…) qui bénéficient de revenus distribués mentionnés aux articles 108 à 117 bis (…) sont assujetties à un prélèvement au taux de 12,8 %. / (…) / II. – Lorsque la personne qui assure le paiement des revenus pour lesquels le contribuable est soumis au prélèvement prévu au I est établie en France, les revenus sont déclarés et le prélèvement correspondant est opéré et acquitté par ladite personne dans les délais prévus à l’article 1671 C. / (…) ». Le premier alinéa de l’article 1671 C du même code dispose : « Le prélèvement visé à l’article 117 quater est versé au Trésor dans les quinze premiers jours du mois qui suit celui du paiement des revenus (…) ».
Il résulte de l’instruction que M. C... a décidé, en sa qualité d’associé unique de la société Batipro, la distribution à son profit d’un montant de 57 142 euros de dividendes le 14 juin 2018, tout en précisant dans le procès-verbal de décision que le règlement des prélèvements forfaitaire et sociaux dus par l’entreprise au titre de cette opération, d’un montant de 17 142 euros, interviendrait au plus tard le 15 juillet 2018. Alors que l’entreprise était effectivement tenue de s’acquitter, au titre de ces revenus distribués, du prélèvement forfaitaire prévu au I de l’article 117 quater du code général des impôts dans le délai de quinze jours fixé à l’article 1671 C du même code, il n’est pas contesté qu’à la clôture de l’exercice clos le 31 décembre 2018 la somme correspondante de 17 142 euros était encore inscrite au crédit du compte courant d’associé ouvert dans sa comptabilité au profit de M. C... et que ce paiement n’est finalement intervenu que bien plus tard, le 20 décembre 2019. Dans ces conditions, c’est à bon droit que le service a regardé cette somme comme constituant un revenu distribué au sens du 2° de l’article 109 du code général des impôts.
Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à la réduction, en droits, majorations et intérêts de retard, des cotisations supplémentaires d’impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux auxquelles M. C... a été assujetti au titre de l’année 2018 doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu’il en soit fait application à l’encontre de l’Etat, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance.
D É C I D E:
Article 1er : La requête de M. C... est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A... C... et à la directrice départementale des finances publiques de la Vienne.
Délibéré après l’audience du 20 janvier 2026, à laquelle siégeaient :
M. Dufour, président,
M. Raveneau, conseiller,
M. Waton, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 février 2026.
Le rapporteur,
signé
K. WATON
Le président,
signé
J. DUFOUR
L’assesseure la plus ancienne,
M. B...
Le président-rapporteur,
A. MARCHAND
L’assesseure la plus ancienne,
M. B...
La greffière,
signé
D. BRUNET
La République mande et ordonne au ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière
signé
D. BRUNET