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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2302620

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2302620

mardi 12 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2302620
TypeDécision
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantFEYDEAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 septembre 2023, et des mémoires, enregistrés les 3 et 13 octobre 2024, M. A C, représenté par Me Feydeau, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 septembre 2023 par lequel le préfet de la Charente-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Charente-Maritime de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans un délai d'un mois, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à son avocate au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'incompétence ;

- le préfet de la Charente-Maritime ne pouvait refuser de lui délivrer un titre de séjour au motif qu'il ne justifiait pas de son état civil, dès lors que les éléments qu'il avait produits permettaient d'établir son état civil ;

- il remplissait les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de séjour, puisqu'il peut prétendre à la délivrance d'un titre de séjour ;

- le préfet ne pouvait refuser de lui accorder un délai de départ volontaire au motif que sa demande de titre de séjour était frauduleuse, puisque celle-ci ne l'était pas ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale par voie de conséquence de l'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire pendant un an doit faire l'objet d'une motivation distincte ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 octobre 2024, le préfet de la Charente-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- les deux premiers moyens de la requête ne sont pas fondés ;

- dès lors qu'il pouvait légalement refuser la demande de titre de séjour en raison du caractère frauduleux de l'acte d'état-civil produit, le requérant ne peut utilement soutenir qu'il remplissait les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Henry a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant malien né le 25 décembre 2003, est entré en France en novembre 2020. Il a sollicité, le 25 novembre 2021, la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 8 septembre 2023, le préfet de la Charente-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant un an. M. C demande au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil () ". Selon l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". En vertu de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ".

3. Ces dispositions posent une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. Cependant, la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

4. Pour rejeter la demande de titre de séjour déposée par M. C, le préfet de la Charente-Maritime a relevé, premièrement, que la direction zonale de la police aux frontières Sud-Ouest a estimé, dans son rapport du 23 février 2022, que l'acte de naissance produit par le requérant est entaché de plusieurs irrégularités formelles et présente, dès lors, les caractéristiques d'un faux, deuxièmement, que le passeport produit, s'il est vrai, a été indument délivré puisque fondé sur un faux acte de naissance et, troisièmement, que si la carte d'identité nationale et l'extrait d'acte de naissance produits sont des vrais documents, la date de naissance mentionnée sur ces documents diffère de celle renseignée par les autorités espagnoles dans la base " Visabio ".

5. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que les mentions relatives à l'état-civil de M. C portées sur les quatre documents qu'il a produits sont strictement identiques et que les services de la police aux frontières ont conclu que trois de ces documents, à savoir la carte d'identité nationale de l'intéressé, son passeport et l'extrait d'acte de naissance produit sont des documents authentiques. Si le préfet fait valoir que le passeport n'a aucune valeur dans la mesure où il a été délivré au vu d'un acte de naissance qui, d'après la police aux frontières, est frauduleux, ce passeport comporte le numéro d'identification nationale des personnes physiques et morales (dit " B "), ce qui permet de s'assurer que les autorités maliennes ont précisément identifié leur ressortissant et ont été en mesure de vérifier son état-civil. Enfin, il ressort des pièces du dossier que le juge des enfants a déjà conclu, dans son jugement du 28 juin 2021, à la véracité de l'état-civil déclaré par M. C et si le préfet fait valoir qu'il a avisé le procureur de la République, sur le fondement de l'article 40 du code de procédure pénale, de la fraude prétendument commise par l'intéressé, il ne ressort pas des pièces du dossier que le procureur, saisi il y a plus d'un an, aurait donné une quelconque suite à ce signalement. Dans ces conditions, les seules anomalies formelles concernant l'acte de naissance produit par le requérant, relevées par les services de la police aux frontières dans son avis du 23 février 2022, n'étaient en l'espèce pas suffisantes pour écarter la force probante des quatre documents produits par M. C et mettre en doute l'état-civil de celui-ci. Par suite, en refusant de délivrer à M. C un titre de séjour au motif qu'il avait présenté un document d'état-civil frauduleux, le préfet de la Charente-Maritime a fait une inexacte application des dispositions citées au point 2.

6. En second lieu, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " À titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. "

7. Lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de " salarié " ou " travailleur temporaire ", présentée sur le fondement de ces dispositions, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans, qu'il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation ainsi portée.

8. Il ressort des pièces du dossier qu'à la date de la décision attaquée, M. C était inscrit depuis plus de six mois en CAP Jardinier paysagiste, dans le cadre d'une convention de formation par apprentissage conclue avec une entreprise située à Échillais, et que la structure d'accueil avait émis un avis favorable à la délivrance d'un titre de séjour, en relevant notamment son sérieux, sa motivation, le bon déroulement des deux stages qu'il a réalisés dans le même domaine avant son inscription en CAP et sa bonne intégration en France. Les bulletins de notes établis dans le cadre de son CAP démontrent que, malgré des difficultés initiales liées à son acquisition en cours de la langue française, il a été persévérant et a très fortement progressé, allant jusqu'à obtenir, lors du second semestre de l'année 2022-2023, une moyenne de 16,03 et les félicitations du conseil de classe. Dans ces conditions, et quand bien même M. C a de la famille dans son pays d'origine, le préfet de la Charente-Maritime a commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de lui délivrer un titre de séjour.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de la décision du 8 septembre 2023 par laquelle le préfet de la Charente-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour. Il est, par voie de conséquence, également fondé à demander l'annulation des décisions du même jour par lesquelles le préfet l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Compte tenu des motifs de l'annulation prononcée, l'exécution du présent jugement implique nécessairement que le préfet de la Charente-Maritime délivre un titre de séjour à M. C. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet de la Charente-Maritime de lui délivrer un tel titre dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. En revanche, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. M. C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Feydeau, avocate de M. C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Feydeau d'une somme de 900 euros.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 8 septembre 2023 par lequel le préfet de la Charente-Maritime a refusé de délivrer un titre de séjour à M. C, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant un an est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Charente-Maritime de délivrer un titre de séjour à M. C dans un délai d'un mois.

Article 3 : L'État versera à Me Feydeau une somme de 900 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Feydeau renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Feydeau et au préfet de la Charente-Maritime.

Délibéré après l'audience du 21 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Campoy, président,

M. Henry, premier conseiller,

Mme Bréjeon, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 novembre 2024.

Le rapporteur,

signé

B. HENRY

Le président,

signé

L. CAMPOYLa greffière,

signé

D. GERVIER

La République mande et ordonne au préfet de la Charente-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

signé

D. GERVIER

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