Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 24 novembre 2023, M. B... A..., représenté par la SCP Themis avocats & associés, demande au tribunal :
1°) de condamner l’Etat à lui verser une indemnité de 1 304 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation, en réparation du préjudice qu’il estime avoir subi en raison de la perte de ses effets personnels à l’occasion de son transfert entre la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré et la maison centrale d’Ensisheim ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat le versement de la somme de 1 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- l’administration pénitentiaire a commis une faute de nature à engager la responsabilité de l’Etat en égarant, à l’occasion de son transfert entre la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré et la maison centrale d’Ensisheim, deux couettes, trois oreillers, deux draps, deux housses de couette, deux taies d’oreiller, trois torchons, un faitout, une ceinture de musculation souple, une tondeuse de marque Babyliss, deux enceintes audio de marque Philips, une cafetière Senseo, un four, un baladeur USB avec écouteurs, un appareil de marque Compex d’électrostimulation, une paire de lunettes de soleil, deux plaids, un vase, deux tableaux, un tapis, un clavier, une souris de marque Logitech, des câbles, un disque dur, un écran d’ordinateur de marque Samsung, un blouson en cuir, deux paires de baskets et deux paires de chaussures ;
- il est fondé à demander la réparation de son préjudice financier évalué à la somme de 1 304 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 5 juin 2025, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet partiel de la requête.
Il soutient que :
- certains de ses effets personnels ont bien été transférés vers la maison centrale d’Ensisheim, à savoir l’écran d’ordinateur de marque Samsung, les deux couettes, l’électrostimulateur de marque Compex, les deux tableaux, le tapis, le clavier d’ordinateur, le four, les paires de basket, les paires de chaussures, la veste en cuir, les deux plaids, un oreiller, les deux enceintes de marque Philips, des câbles, deux torchons, la paire de lunettes et les souris d’ordinateur ;
- il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par ses pertes.
Par ordonnance du 10 juin 2025, la clôture d'instruction a été fixée au 10 juillet 2025.
M. A... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 17 juin 2024 du tribunal judiciaire de Strasbourg.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code pénitentiaire ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme C... en application de l’article R. 222-13 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Après avoir, au cours de l’audience publique, présenté son rapport et entendu les conclusions de Mme Victoire Guilbaud, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
M. B... A..., écroué depuis le 6 novembre 1995, a été incarcéré à la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré entre le 8 juillet 2020 et le 10 août 2021 et est incarcéré à la maison centrale d’Ensisheim depuis le 18 août 2022. Par courriel du 31 août 2023, reçu le 6 septembre 2023, il a demandé au directeur de la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré de l’indemniser du préjudice provoqué par la perte de ses effets personnels lors de leur transfert entre ces deux maisons centrales. Par un courrier du 6 novembre 2023, le directeur interrégional des services pénitentiaires de Bordeaux lui a adressé une proposition indemnitaire de 50 euros, que M. A... a refusé le lendemain. Par la présente requête, M. A... demande au tribunal de condamner l’Etat à l’indemniser de ce préjudice qu’il évalue à 1 304 euros.
Sur la responsabilité de l’Etat :
La responsabilité de l’Etat en cas de dommage aux biens des personnes détenues peut être engagée lorsque ce dommage est imputable, en tenant compte des contraintes pesant sur le service public pénitentiaire, à une carence de l’administration dans la mise en œuvre des moyens nécessaires à la protection de ces biens.
Dans le cas particulier du transfert d'un détenu, il incombe aux chefs des établissements de départ et d'arrivée de prendre les mesures nécessaires à la protection de ses biens. Aux termes l’article R. 332-39 du code pénitentiaire : « Lorsqu'une personne détenue est transférée, les objets lui appartenant sont déposés, contre reçu, entre les mains de l'agent de transfèrement, s'ils ne sont pas trop lourds ou volumineux ; à défaut, ils sont expédiés à la nouvelle destination de la personne détenue intéressée à ses frais ou sont remis à un tiers désigné par elle, après accord du chef de l'établissement pénitentiaire. (...) ». Il découle de l’obligation de protéger les biens des détenus qu’en cas de transfert, le reçu, prévu par les dispositions précitées, remis à l’agent de transfèrement ainsi que, le cas échéant, au responsable de l’expédition des objets, doit, sauf urgence, être accompagné de l’inventaire précis de l’ensemble des objets personnels du détenu, dressé contradictoirement avec ce dernier.
M. A... soutient qu’au cours de son transfert ont été perdus deux couettes, trois oreillers, deux draps, deux housses de couette, deux taies d’oreiller, trois torchons, un faitout, une ceinture de musculation souple, une tondeuse de marque Babyliss, deux enceintes audio de marque Philips, une cafetière Senseo, un four, un baladeur USB avec écouteurs, un appareil de marque Compex d’électrostimulation, une paire de lunettes de soleil, deux plaids, un vase, deux tableaux, un tapis, un clavier, une souris de marque Logitech, des câbles, un disque dur, un écran d’ordinateur de marque Samsung, un blouson en cuir, deux paires de baskets et deux paires de chaussures.
D’une part, il est constant qu’aucun inventaire détaillé des effets personnels de M. A... n’a été dressé par l’administration pénitentiaire à l’occasion de son départ de la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré. Il résulte toutefois de l’instruction que les biens litigieux figurent dans le bordereau d’opération de vestiaire réalisé le 24 novembre 2020 à la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré, soit neuf mois avant son transfert. Dans ces conditions, l’omission, de part la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré, d’établir un inventaire des biens de M. A... à l’occasion de son départ de l’établissement, ne saurait permettre au garde des sceaux de se dégager de sa responsabilité et il y a lieu de prendre en compte l’inventaire établi le 24 novembre 2020.
D’autre part, si l’inventaire des effets personnels de M. A... réalisé le 22 août 2022 lors de son arrivée à la maison centrale d’Ensisheim ne mentionne pas certains de ses effets personnels, il résulte de l’instruction que, entre la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré et la maison centrale d’Ensisheim, M. A... a été transféré au centre pénitentiaire de Vendin-le-Vieil le 10 août 2021 puis au centre pénitentiaire de Paris-la-Santé le 18 novembre 2021, avant d’être transféré à la maison centrale d’Ensisheim le 18 août 2022, et que les dernières affaires restées à la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré ont été envoyées à cette occasion à la maison centrale d’Ensisheim. Dans ces conditions, il y a lieu de prendre en compte à la fois la liste du vestiaire de M. A... établie à l’issue des opérations d’inventaire du 22 août 2022 et la liste établie à l’issue de l’inventaire du 4 septembre 2023, après l’arrivée de l’ensemble des colis en provenance de la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré.
Il résulte de la comparaison d’opération de vestiaire réalisés le 24 novembre 2020 à la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré et de celui dressé le 4 septembre 2023 à la maison centrale d’Ensisheim que ne figurent plus deux oreillers, un drap, deux housses de couette, deux taies d’oreiller, un torchon, un faitout, une ceinture de musculation souple, une tondeuse de marque Babyliss, une cafetière Senseo, un baladeur USB, une paire de lunettes de soleil, un vase et un disque dur. En revanche, il résulte de la comparaison de ces deux inventaires qu’ont bien été transférés les deux couettes, un oreiller, un drap, deux torchons, le four, l’électrostimulateur de marque Compex, les deux plaids, les deux tableaux, le tapis, le clavier d’ordinateur, une souris, des câbles, des écouteurs, l’écran d’ordinateur de marque Samsung, un blouson en cuir, les paires de basket, les paires de chaussures et les deux enceintes de marque Philips.
En l’absence de circonstances particulières invoquées en défense, ces faits de perte des effets personnels du requérant révèlent un mauvais fonctionnement du service pénitentiaire constitutif d’une faute de nature à engager la responsabilité de l’Etat.
Sur l’indemnisation des préjudices :
S’il est opposé en défense que l’intéressé ne démontre pas avoir fait l’acquisition de ces biens, il n’est pas sérieusement contesté que M. A... était en possession de ceux-ci avant son transfert à la maison centrale d’Ensisheim. En revanche, si le requérant soutient que son préjudice doit être évalué à la somme de 1 304 euros, il ne produit pour en attester qu’une copie de recherche internet faisant mention de la seule valeur d’acquisition des effets personnels perdus, sans aucun élément permettant de déterminer l’ancienneté et l’état des équipements perdus. Dans ces circonstances, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en l’indemnisant à hauteur de 130 euros.
Sur les intérêts et la capitalisation :
5. Les intérêts moratoires dus en application des dispositions de l’article 1231-6 du code civil, lorsqu’ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l’absence d’une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. M. A... a droit aux intérêts au taux légal sur la somme due en réparation des préjudices qu’il a subis à compter du 6 septembre 2023, date de réception de sa demande d’indemnisation par le garde des sceaux, ministre de la justice.
6. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d’une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu’à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée dans la requête introductive d’instance, enregistrée le 24 novembre 2023. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 6 septembre 2024, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d’intérêts, ainsi qu’à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais non compris dans les dépens :
7. M. A... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, et sous réserve que la SCP Themis avocats & associés, avocat de M. A..., renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État, de mettre à la charge de l’Etat le versement à la SCP Themis avocats & associés de la somme de 1 200 euros.
D E C I D E :
Article 1er :
L’Etat est condamné à verser à M. A... la somme de 130 (cent trente) euros, avec intérêts au taux légal à compter du 6 septembre 2023. Les intérêts échus à la date du 6 septembre 2024 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 2 :
L’Etat versera à la SCP Themis avocats & associés, conseil de M. A..., une somme de 1 200 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.
Article 3 :
Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B... A..., à la SCP Themis avocats & associés et au garde des sceaux, ministre de la justice.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 décembre 2025.
La magistrate désignée,
Signé
S. C...
La greffière,
Signé
D.MADRANGE
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
D.MADRANGE