vendredi 30 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2402150 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 8 août 2024, Mme E et M. D demandent au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 1er juillet 2024 par laquelle la commission de l'académie de Poitiers a rejeté le recours administratif préalable obligatoire qu'ils ont exercé contre la décision du 13 juin 2024 par laquelle le directeur des services départementaux de l'éducation nationale de la Charente a rejeté leur demande d'autorisation d'instruction dans la famille pour leur fille C au titre de l'année 2024-2025 ;
2°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Poitiers, à titre principal, de délivrer l'autorisation d'instruire dans la famille leur fille C ou, à titre subsidiaire, de réexaminer leur demande ;
3°) de mettre à la charge du rectorat de l'académie de Poitiers la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- La condition d'urgence est remplie compte tenu du fait du court délai avant la rentrée scolaire et du bouleversement induit par l'exécution de la décision litigieuse dans les conditions de vie de leur fille ;
- Il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée, celle-ci étant entachée d'une erreur de droit, d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnait l'intérêt supérieur de l'enfant.
Par un mémoire en défense, enregistré le 23 août 2024, la rectrice de l'académie de Poitiers conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que :
- la condition d'urgence n'est pas satisfaite ;
- aucun des moyens soulevés n'est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 1er août 2024 sous le numéro 2402011 par laquelle Mme E et M. D demandent l'annulation de la décision en litige.
Vu :
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'éducation ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme F pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme F,
- les observations des requérants qui ont repris leurs observations et soulevé deux moyens nouveaux tenant à l'irrégularité de la décision en raison des différences de traitement entre la situation de leur fille C et celle de leurs fils, et tenant à l'atteinte à la vie privée et familiale de l'ensemble de la famille, ont conclu aux mêmes fins que leurs écritures et ont exposé la situation propre à leur enfant, motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille,
- les observations de M. B, responsable du service juridique de l'académie de Poitiers, qui a conclu aux mêmes fins que le mémoire en défense de l'administration, en contestant que la condition d'urgence soit remplie et qu'aucune situation propre à l'enfant n'a été caractérisée en l'espèce.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme E et M. D ont déposé le 31 mai 2024 une demande d'autorisation d'instruction dans la famille pour leur fille C, née le 15 juin 2014, au motif de l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif. Par une décision du 13 juin 2024, le directeur des services départementaux de l'éducation nationale de la Charente a rejeté leur demande. Mme E et M. D ont contesté cette décision en déposant le recours administratif préalable obligatoire prévu par les dispositions de l'article L. 135-1 du code de l'éducation. Par une décision du 1er juillet 2024, la commission de l'académie de Poitiers a rejeté ce recours. Par la présente requête, Mme E et M. D demandent la suspension de l'exécution de cette décision.
En ce qui concerne la condition d'urgence commune aux deux décisions attaquées :
2. L'urgence justifie la suspension de l'exécution d'une décision administrative lorsque celle-ci porte atteinte de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de la décision contestée sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit, enfin, être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire, à la date à laquelle le juge des référés statue.
3. Pour démontrer l'existence d'une situation d'urgence, les requérants font notamment valoir que la décision contestée induirait un bouleversement dans l'équilibre de leur enfant. Compte tenu des effets de cette décision sur la vie de l'enfant et de la proximité de la rentrée scolaire 2024, la condition d'urgence prévue par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée, en l'espèce, comme remplie.
En ce qui concerne l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision de la décision en litige :
4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
5. Aux termes de l'article L. 131-1 du code de l'éducation : " L'instruction est obligatoire pour chaque enfant dès l'âge de trois ans et jusqu'à l'âge de seize ans. () ". Aux termes de l'article L. 131-2 du même code : " L'instruction obligatoire est donnée dans les établissements ou écoles publics ou privés. Elle peut également, par dérogation, être dispensée dans la famille par les parents, par l'un d'entre eux ou par toute personne de leur choix, sur autorisation délivrée dans les conditions fixées à l'article L. 131-5. () ". Aux termes de de l'article L. 131-5 de ce code, dans sa rédaction issue de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. / Les mêmes formalités doivent être accomplies dans les huit jours qui suivent tout changement de résidence. / La présente obligation s'applique à compter de la rentrée scolaire de l'année civile où l'enfant atteint l'âge de trois ans. / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant:/ 1° L'état de santé de l'enfant ou son handicap ; 2° La pratique d'activités sportives ou artistiques intensives ; 3° L'itinérance de la famille en France ou l'éloignement géographique de tout établissement scolaire public ; 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour une durée qui ne peut excéder l'année scolaire. Elle peut être accordée pour une durée supérieure lorsqu'elle est justifiée par l'un des motifs prévus au 1°. Un décret en Conseil d'Etat précise les modalités de délivrance de cette autorisation. / L'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation peut convoquer l'enfant, ses responsables et, le cas échéant, les personnes chargées d'instruire l'enfant à un entretien afin d'apprécier la situation de l'enfant et de sa famille et de vérifier leur capacité à assurer l'instruction en famille. / En application de l'article L. 231 1 du code des relations entre le public et l'administration, le silence gardé pendant deux mois par l'autorité de l'Etat compétente en matière d'éducation sur une demande d'autorisation formulée en application du premier alinéa du présent article vaut décision d'acceptation. / La décision de refus d'autorisation fait l'objet d'un recours administratif préalable auprès d'une commission présidée par le recteur d'académie, dans des conditions fixées par décret. / Le président du conseil départemental et le maire de la commune de résidence de l'enfant sont informés de la délivrance de l'autorisation () ".
6. Pour la mise en œuvre de ces dispositions, dont il résulte que les enfants soumis à l'obligation scolaire sont, en principe, instruits dans un établissement d'enseignement public ou privé, il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle est saisie d'une demande tendant à ce que l'instruction d'un enfant dans la famille soit, à titre dérogatoire, autorisée, de rechercher, au vu de la situation de cet enfant, quels sont les avantages et les inconvénients pour lui de son instruction, d'une part dans un établissement d'enseignement, d'autre part, dans la famille selon les modalités exposées par la demande et, à l'issue de cet examen, de retenir la forme d'instruction la plus conforme à son intérêt.
7. L'article L. 131-5 du code de l'éducation, tel qu'interprété par le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 2021-823 DC du 13 août 2021, en prévoyant la délivrance par l'administration, à titre dérogatoire, d'une autorisation pour dispenser l'instruction dans la famille en raison de " l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif " implique que l'autorité administrative, saisie d'une telle demande, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant, motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille et qu'il est justifié, d'une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, d'autre part, de la capacité des personnes chargées de l'instruction de l'enfant à lui permettre d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d'enseignement de la scolarité obligatoire.
8. Mme E et M. D ont trois enfants, A né en 2010, Morgan né en 2012 et C née en 2014. Les requérants ont déposé trois demandes d'instruction pour la famille pour leurs trois enfants, qui se fondent sur la situation particulière de l'enfant tenant à l'organisation de l'ensemble de la famille au regard des contraintes professionnelles particulières de M. D. Au regard de ces contraintes, la rectrice de l'académie de Poitiers a considéré que la situation particulière de A et de Morgan justifiait une instruction en famille et a refusé la demande présentée pour C, alors même que la situation particulière est présentée dans des termes identiques. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation est de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision.
9. Il y a lieu, par suite, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 13 juin 2024 prise par la rectrice de l'académie de Poitiers, jusqu'à ce qu'il soit statué sur la demande d'annulation de cette décision.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
10. Compte tenu de ses motifs, la suspension de la décision attaquée implique qu'une autorisation d'instruction dans la famille soit délivrée à titre provisoire aux requérants pour leur fille C, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de la décision du 1er juillet 2024.
11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme globale de 1 000 euros à verser aux requérants au titre des frais liés au litige.
O R D O N N E :
Article 1er : La décision du 1er juillet 2024 par laquelle la commission de l'académie de Poitiers a rejeté le recours administratif préalable obligatoire exercé par Mme E et M. D contre la décision du 13 juin 2024 par laquelle le directeur des services départementaux de l'éducation nationale de la Charente a rejeté leur demande d'autorisation d'instruction dans la famille pour leur fille C au titre de l'année 2024-2025.
Article 2 : Il est enjoint à la rectrice de l'académie de Poitiers de délivrer aux requérants une autorisation d'instruction dans la famille à titre provisoire pour leur fille C, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de la décision en litige.
Article 3 : L'Etat versera à la somme globale de 1 000 euros à Mme E et à M. D en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme E et M. D et à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.
Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Poitiers.
Fait à Poitiers, le 30 août 2024.
La juge des référés,
signé
Jeanne F
La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
G. FAVARD