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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2200616

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2200616

mardi 7 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2200616
TypeDécision
Formation1ère chambre
Avocat requérantVEYRIRAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 3 mai 2022, le 13 juin 2023 et le 11 décembre 2023, Mme D E, agissant en son nom personnel et en qualité d'ayant-droit de sa mère Mme C B, décédée, représentée par Me Veyriras, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) de la Valoine à lui verser la somme de 103 726 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 19 novembre 2021, en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subi en raison des fautes commises par cet établissement dans la prise en charge de son père ayant abouti à son décès ;

2°) de mettre à la charge de l'EHPAD de la Valoine une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité de l'EHPAD de la Valoine est engagée au titre du défaut de surveillance de son père et d'organisation matérielle du service;

- ses préjudices sont composés d'un préjudice d'affection à hauteur de 45 000 euros, d'un préjudice de mort imminente à hauteur de 15 000 euros, des souffrances endurées à hauteur de 40 000 euros et d'un préjudice matériel à hauteur de 3 726 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 16 mars 2023 et le 16 février 2024, l' EHPAD de la Valoine, représenté par Me Antoine, conclut à titre principal au rejet de la requête, à titre secondaire à la réduction des sommes réclamées, et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de Mme E sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- Suite au décès de Mme B en cours d'instance, les conclusions indemnitaires présentées par cette dernière sont devenues sans objet.

- les autres moyens soulevés par Mme E ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 5 février 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 20 février 2024.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Crosnier,

- les conclusions de M. Houssais, rapporteur public,

- et les observations de Me Veyriras, représentant Mme E.

Considérant ce qui suit :

1. M. F A, alors âgé de quatre-vingt-onze ans, a été admis le 12 août 2021 au sein de l'établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) de la Valoine situé à Feytiat (Haute-Vienne). Le 15 août 2021, il était admis aux urgences du CHU de Limoges après avoir chuté dans l'escalier de secours de l'EHPAD et décédait des suites de ses blessures le 21 août 2021. Sa compagne, décédée depuis, et sa fille ont sollicité le 15 novembre 2021 auprès de la SMACL, assureur de l'EHPAD, la réparation des préjudices qu'elles estiment avoir subi suite au décès de M. A. Par son courrier du 12 avril 2022, la SMACL a rejeté leur demande. Mme D E demande au tribunal de condamner l'EHPAD de la Valoine à lui verser la somme de 103 726 euros en réparation des préjudices subis par sa mère et par elle-même.

Sur la fin de non-recevoir partielle soulevée par l'EHPAD de la Valoine :

2. Le droit à la réparation d'un dommage, quelle que soit sa nature, s'ouvre à la date à laquelle se produit le fait qui en est directement la cause. Si la victime du dommage décède après avoir introduit une demande en réparation de ce dommage, son droit, entré dans son patrimoine avant son décès, est transmis à ses héritiers. Chaque héritier a dès lors qualité pour exercer l'action indemnitaire tendant à obtenir, au bénéfice de la succession, la réparation du préjudice subi.

3. En l'espèce, Mme E, fille de Mme B, établit, par la production d'une attestation notariée de dévolution successorale, sa qualité d'héritière et peut par suite exercer une action indemnitaire au bénéfice de la succession de sa mère. Il s'ensuit que la fin de non-recevoir opposée par l'EHPAD de la Valoine à ce titre doit être rejetée.

Sur la responsabilité de l'EHPAD de la Valoine :

En ce qui concerne le défaut de surveillance :

4. Aux termes de l'article L. 311-3 du code de l'action sociale et des familles, dans sa rédaction applicable à la date des faits : " L'exercice des droits et libertés individuels est garanti à toute personne prise en charge par des établissements et services sociaux et médico-sociaux. Dans le respect des dispositions législatives et réglementaires en vigueur, lui sont assurés : 1° Le respect de sa dignité, de son intégrité, de sa vie privée, de son intimité et de sa sécurité ; () ". Aux termes de l'article L. 312-1 du code de l'action sociale et des familles : " I. - Sont des établissements et services sociaux et médico-sociaux, au sens du présent code, les établissements et les services, dotés ou non d'une personnalité morale propre, énumérés ci-après : () 6° Les établissements et les services qui accueillent des personnes âgées ou qui leur apportent à domicile une assistance dans les actes quotidiens de la vie, des prestations de soins ou une aide à l'insertion sociale () ". Aux termes du I de l'article D. 312-155-0, dans sa rédaction applicable à la cause : " I.- Les établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes mentionnés au I et au II de l'article L. 313-12 : / 1° Hébergent à temps complet ou partiel, à titre permanent ou temporaire, des personnes âgées dans les conditions fixées à l'article D. 313-15 et fournissent à chaque résident, a minima, le socle de prestations d'hébergement prévu aux articles D. 312-159-2 et D. 342-3 ; / 2° Proposent et dispensent des soins médicaux et paramédicaux adaptés, des actions de prévention et d'éducation à la santé et apportent une aide à la vie quotidienne adaptée ; / 3° Mettent en place avec la personne accueillie et le cas échéant avec sa personne de confiance un projet d'accompagnement personnalisé adaptés aux besoins comprenant un projet de soins et un projet de vie visant à favoriser l'exercice des droits des personnes accueillies ; / () ".

5. Il est constant que, compte-tenu de la dégradation de son état général et de l'épuisement de sa compagne, M. A a été admis en urgence à l'EHPAD de la Valoine le 12 août 2021 dans une chambre individuelle située au deuxième étage de l'établissement, à proximité immédiate d'une porte donnant sur un escalier de secours. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport circonstancié établi le 16 août 2021 par l'établissement, que le 15 août 2021, soit trois jours après son admission à l'EHPAD, M. A, après avoir passé une partie de l'après-midi à l'extérieur, a été raccompagné dans sa chambre vers 16h30 par une aide-soignante, installé avec une ceinture abdominale personnelle de contention pour éviter les chutes et qu'il ne présentait pas de signes d'agitation. Sa disparition a été constatée à 17h45, au moment de la distribution des repas, et il a été retrouvé dans l'escalier de secours, conscient, mais présentant des plaies et souffrant de douleurs à l'épaule. Il a été transporté aux urgences du CHU de Limoges vers 19h.

6. L'EHPAD de la Valoine est un établissement public chargé de l'accueil de personnes âgées dépendantes dans le respect des droits et libertés des personnes accueillies, conformément aux dispositions du code de l'action sociale et des familles rappelées au point 4, et il ne résulte pas de l'instruction que M. A souffrait d'une pathologie nécessitant de limiter ses déplacements au sein d'un espace déterminé. En outre, et même si Mme E a signalé le jour de l'admission de son père qu'il se déplaçait difficilement, présentait des risques de chutes et de désorientation, le dossier de demande d'admission ne faisait état d'aucun besoin de surveillance particulière et le risque de déambulation pathologique n'était pas recensé dans le dossier médical du résident remis à l'établissement et ne figurait dans aucune autre prescription ou attestation médicale.

7. Dans ces circonstances, compte tenu du court laps de temps entre lequel M. A a été installé dans sa chambre et le constat de sa disparition, la requérante n'est pas fondée à soutenir qu'un défaut de surveillance doit être retenu à l'encontre de l'EHPAD de la Valoine.

En ce qui concerne le défaut d'organisation du service :

8. D'une part, Mme E soutient que le dysfonctionnement de la sonnette d'appel serait à l'origine de la décision de son père de quitter sa chambre. Cette allégation n'est toutefois étayée par aucun élément permettant de l'établir.

9. D'autre part, il résulte de l'instruction que l'EHPAD de la Valoine a installé une affichette sur la porte de l'issue de secours ainsi que des chainettes en plastique facilement amovibles pour informer et dissuader les résidents d'accéder facilement à cette sortie, tout en préservant l'accès nécessaire à cette issue de secours tel qu'imposé par la réglementation applicable aux établissements recevant du public. La circonstance que le lève-personne, dont au demeurant la fonction d'usage n'est pas de bloquer l'accès à une sortie de secours, n'aurait pas été positionné devant la porte ouvrant sur l'escalier de secours, ne relève pas en tant que tel d'un défaut d'organisation du service.

10. La responsabilité fautive de l'EHPAD de la Valoine au titre du défaut de surveillance de M. A et d'organisation matérielle du service n'étant pas établis, les conclusions indemnitaires présentées par Mme E doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

11. D'une part, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'EHPAD de la Valoine, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que Mme E demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

12. D'autre part, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de Mme E le versement de la somme que l'EHPAD de la Valoine demande au titre de ce même article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme E est rejetée.

Article 2 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme D E, Me Veyriras et à l'EHPAD de la Valoine.

Délibéré après l'audience du 16 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Artus, président,

M. Crosnier, premier conseiller,

M. Boschet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mai 2024.

Le rapporteur,

Y. CROSNIER

Le président,

D. ARTUS La greffière en chef,

A. BLANCHON

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

La greffière en chef,

A. BLANCHON

mf

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