mardi 18 mars 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2402198 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 29 novembre 2024, Mme A B représentée par Me Terrien, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 23 octobre 2024 par lequel le préfet de la Haute-Vienne a procédé au retrait de l'attestation de demande d'asile dont elle disposait, a assorti ce retrait d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de renvoi et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :
- il est entaché d'incompétence.
- il méconnait les dispositions de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile puisque il a été édicté avant la date de notification de la décision de la rejet de la CNDA.
En ce qui concerne la décision de retrait de l'attestation de demande d'asile :
- le préfet s'est cru à tort en situation de compétence liée ;
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est illégale en raison de l'illégalité du retrait de son attestation de demande d'asile ;
- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle est illégale dès lors qu'il est arrivé régulièrement en France avec sa femme et son fils, a immédiatement déposé une demande d'asile, est en France avec sa femme et son fils.
Par un mémoire en défense, enregistré le 23 décembre 2024, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête et à la mise à la charge de la requérante d'une somme de 750 euros au titre des frais de justice.
Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.
Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 janvier 2025.
Par une ordonnance du 29 novembre 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 28 janvier 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Martha, conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique, à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante turque, est entrée en France le 29 septembre 2023, selon ses dires, à l'âge de trente-quatre ans, accompagnée de ses quatre enfants, nés en 2008, 2013, 2015 et 2019. Elle a formulé une demande d'asile le 16 octobre 2023, qui a été enregistrée le 14 novembre 2023 par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Une attestation de demande d'asile lui a été remise à cette occasion. Sa demande a fait l'objet d'un rejet par décision de l'Ofpra du 17 avril 2024, notifiée le 12 juin 2024, décision confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 21 octobre 2024, notifiée le 24 octobre suivant. Par un arrêté du 23 octobre 2024, dont l'intéressée demande l'annulation, le préfet de la Haute-Vienne a lui a retiré son attestation de demande d'asile, lui a fait obligation de quitter le territoire français, interdiction de retour d'un an sur le territoire français et a fixé le pays de renvoi.
Sur les conclusions en annulation présentées par la requérante :
2. D'une part, aux termes de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français. ". L'article L. 541-2 du même code précise que " L'attestation délivrée en application de l'article L. 521-7, dès lors que la demande d'asile a été introduite auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, vaut autorisation provisoire de séjour et est renouvelable jusqu'à ce que l'office et, le cas échéant, la Cour nationale du droit d'asile statuent. ". D'autre part, aux termes de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la notification de celle-ci. ". Aux termes de l'article L. 542-3 de ce code : " Lorsque le droit au maintien sur le territoire français a pris fin dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 ou L. 542-2, l'attestation de demande d'asile peut être refusée, retirée ou son renouvellement refusé. / Les conditions de refus, de renouvellement et de retrait de l'attestation de demande d'asile sont fixées par décret en Conseil d'Etat. ".
En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :
3. En premier lieu, l'arrêté en litige a été signé par M. Laurent Monbrun, secrétaire général de la préfecture de la Haute-Vienne. Par un arrêté du 9 juillet 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le jour même, le préfet de la Haute-Vienne a donné délégation à M. D à l'effet de signer les arrêtés, décisions et actes pris sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions attaquées doit être écarté.
4. En second lieu, contrairement à ce que soutient la requérante, la CNDA n'a pas statué sur son recours par voie d'ordonnance mais après une audience collégiale. Ainsi eu égard aux dispositions citées au point 2, son droit de se maintenir sur le territoire français prenait fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour et non à la date de notification de la décision. Il ressort des pièces du dossier que la lecture de la décision de rejet de la Cour est intervenue le 21 octobre 2024. Par suite, en prenant son arrêté le 23 octobre suivant, le préfet n'a pas méconnu le droit au maintien sur le territoire national de l'intéressée le temps de l'instruction de sa demande d'asile.
En ce qui concerne le retrait de l'attestation de demande d'asile :
5. La décision de retrait contestée mentionne que l'intéressé " peut donc se voir [retirer] son attestation de demande d'asile ". D'autre part, la décision indique qu'après " étude de son dossier, il n'entre dans aucun cas d'attribution d'un titre de séjour de plein droit en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ". Par suite, le moyen tenant à ce que le préfet se serait cru à tort lié dans l'application de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile par le rejet opposé par la CNDA à son recours à l'encontre du rejet de sa demande d'asile doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
6. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que la décision de retrait de l'attestation de demande d'asile n'étant pas illégale, le moyen tiré de l'illégalité de cette décisions, invoqué par voie d'exception à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire, doit être écarté.
7. En deuxième lieu, l'intéressée invoque la présence en France de son époux, et de leurs quatre enfants, actuellement scolarisés. Or, d'une part, il n'est pas contesté que la demande d'asile de l'époux a été rejetée par l'Ofpra et la CNDA. D'autre part, l'entrée sur le territoire français de la requérante est récente et elle ne fait pas état de liens personnels et familiaux dans ce pays en dehors de son mari et de ses 4 enfants. Dans ces conditions, et alors que la cellule familiale a vocation à se reconstituer en Turquie, pays où les quatre enfants du couple pourront poursuivre leur scolarité, le préfet de la Haute-Vienne n'a pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
8. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, le moyen tiré de l'illégalité de cette décision, invoqué par voie d'exception à l'encontre de la décision fixant le pays de renvoi doit être écarté.
9. En second lieu, alors au demeurant que la demande d'asile présentée par l'intéressée a été récemment rejetée dans les conditions mentionnées au point 1, la requérante, en se bornant à faire état des risques de persécutions qu'elle encourt en cas de retour en Turquie en raison de ses origines kurdes, n'établit pas être exposée à des traitements inhumains ou dégradants, au sens de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :
10. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, le moyen tiré de l'illégalité de cette décision, invoqué par voie d'exception à l'encontre de l'interdiction de retour sur le territoire français doit être écarté.
11. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du même code : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français./ Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11 ".
12. La requérante est entrée récemment en France et n'a pas de liens personnels et familiaux dans ce pays autres que ses fils et son conjoint qui ont vocation à l'accompagner en Turquie. Dans ces conditions, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, qui lui a été opposée, et dont la durée est limitée à un an, n'a pas méconnu les dispositions citées au point 11.
13. Il résulte de tout ce qui précède que la requête présentée par Mme B doit être rejetée dans toutes ses conclusions.
Sur les conclusions présentées par le préfet au titre des frais de justice :
14. Il résulte des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative qu'une personne publique, qui n'a pas eu recours au ministère d'avocat, ne saurait présenter une demande au titre de ces dispositions en se bornant à faire état d'un surcroît de travail pour ses services et sans se prévaloir de frais spécifiques exposés par elle en indiquant leur nature. Par suite, le préfet se bornant à demander au tribunal qu'une somme de 750 euros soit mise à la charge de chacun des requérants au titre des frais de justice sans faire état précisément des frais que l'Etat aurait exposés pour défendre à l'instance, il y a lieu de rejeter les conclusions présentées par celui-ci sur ce fondement.
DECIDE :
Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.
Article 2 : Les conclusions du préfet de la Haute-Vienne présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet de la Haute-Vienne.
Délibéré après l'audience du 25 février 2025, à laquelle siégeaient :
M. Artus, président,
M. Martha, premier conseiller,
M. Gillet, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 mars 2025.
Le rapporteur,
F. MARTHA
Le président,
D. ARTUSLa greffière,
M. C
La République mande et ordonne
au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour la greffière en chef,
La greffière
M. C
cg
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