mardi 31 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| Section | Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise |
| N° Dossier | TA95-2107652 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 1ère Chambre |
| Avocat requérant | CABINET MBD AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 9 juin 2021 et le 2 janvier 2024, la société Bonnevie et Fils, représentée par Me Dervieux, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le préfet du Val-d'Oise a refusé de lui octroyer le concours de la force publique en vue de l'expulsion des occupants sans droit ni titre des parcelles dont elle est propriétaire à Goussainville ;
2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 576 595,84 euros en réparation des préjudices résultant du refus du préfet du Val-d'Oise de lui prêter le concours de la force publique pour l'exécution de la décision de justice du 7 octobre 2022 ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 4 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision refusant l'octroi de la force publique est entachée d'un défaut de motivation ;
- en refusant de lui accorder le concours de la force publique, le préfet du Val-d'Oise a commis une faute susceptible d'engager sa responsabilité ;
- le préjudice subi s'élève à 576 595,84 euros correspondant à la perte de jouissance des parcelles illégalement occupées pour un montant de 10 000 euros et à l'augmentation du coût de la remise en état du fait de l'augmentation du nombre d'occupants sur le terrain pour un montant de 566 595,84 euros.
Par un mémoire en défense, enregistré le 15 novembre 2021, le préfet du Val d'Oise conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- aucune faute n'a été commise par l'administration ;
- aucun préjudice n'est démontré ;
- le lien de causalité direct et certain entre le délai d'octroi du concours de la force publique pour l'évacuation des terrains dont elle est propriétaire et les préjudices qu'elle allègue n'est pas établi.
Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions à fin d'annulation de la décision refusant l'octroi de la force publique, dès lors qu'à la date d'enregistrement de la requête, le préfet du Val-d'Oise avait octroyé le concours de la force publique demandée par la société requérante.
La société Bonnevie et Fils a présenté des observations enregistrées le 11 décembre 2024 et communiquées le 12 décembre 2024.
Vu :
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code des procédures civiles d'exécution ;
- le code de justice administrative.
L'affaire a été renvoyée en formation collégiale en application de l'article R. 222-19 du code de justice administrative.
La rapporteure publique a été dispensée, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Chaufaux,
- et les observations de Me Dervieux, représentant la société Bonnevie et Fils, et de M. A, représentant le préfet du Val-d'Oise.
Considérant ce qui suit :
1. La société Bonnevie et Fils est propriétaire de parcelles cadastrées AX42, AX43 et AX44 situées 7, 9 et 11 avenue des Frères Lumières à Goussainville. Le 27 juillet 2020, la société a fait constater par voie d'huissier que des individus avaient pénétré sur ces parcelles et y avaient installé des campements de fortune. Par une ordonnance du 7 octobre 2020, signifiée le 27 octobre suivant, le tribunal judiciaire de Pontoise a ordonné l'expulsion des occupants sans droit ni titre des parcelles susmentionnées appartenant à la société Bonnevie et Fils, à compter de la signification de l'ordonnance et avec le concours de la force publique. Un commandement de quitter les lieux a été émis le 27 octobre 2020. Le concours de la force publique en vue de l'exécution de cette ordonnance a été requis le 29 octobre 2020. Le concours de la force publique a été accordé par une décision du 14 avril 2021, à compter du 4 mai 2021. Toutefois, les occupants ont de leur propre chef quitté les lieux le 29 avril 2021. Par une lettre du 19 février 2021, notifiée le 22 février 2021, la société Bonnevie et Fils a formulé une demande indemnitaire préalable auprès du préfet du Val-d'Oise en réparation du préjudice résultant du refus de ce dernier de lui prêter le concours de la force publique pour l'exécution de la décision de justice du 7 octobre 2020. Par la présente requête, la société Bonnevie et Fils demande au tribunal d'annuler la décision du préfet du Val-d'Oise refusant l'octroi de la force publique et de condamner l'Etat à lui verser la somme de 576 595,84 euros en réparation des préjudices résultant du refus d'octroi de la force publique.
Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de refus d'octroi du concours de la force publique :
2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision () ".
3. Il ressort des pièces du dossier que par une décision du 14 avril 2021, le préfet du Val-d'Oise a octroyé le concours de la force publique pour l'exécution de l'ordonnance du 7 octobre 2020 du tribunal judiciaire de Pontoise ordonnant l'expulsion des occupants sans droit ni titre des parcelles appartenant à la société Bonnevie et Fils. Ainsi, le 9 juin 2021, date d'enregistrement de la présente requête, les conclusions à fin d'annulation de la décision de refus implicite de l'octroi de la force publique, étaient sans objet et, par suite, irrecevables. Par suite, ces conclusions doivent être rejetées.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :
4. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation. () ".
5. Le concours de la force publique ne peut être légalement accordé avant l'expiration d'un délai de deux mois à compter de la réception par le préfet du commandement d'avoir à quitter les lieux antérieurement signifié à l'occupant. Lorsque le préfet est saisi d'une demande de concours avant l'expiration de ce délai, qu'il doit mettre à profit pour tenter de trouver une solution de relogement de l'occupant, il est légalement fondé à la rejeter, par une décision qui ne saurait engager la responsabilité de l'Etat, en raison de son caractère prématuré. Toutefois, lorsque, à la date d'expiration du délai, la demande n'a pas été rejetée pour ce motif par une décision expresse notifiée au commissaire de justice, le préfet doit être regardé comme valablement saisi à cette date. Il dispose alors d'un délai de deux mois pour se prononcer sur la demande. Son refus exprès, ou le refus implicite né à l'expiration de ce délai, est de nature à engager la responsabilité de l'Etat.
6. Il résulte de l'instruction que le commandement de quitter les lieux a été signifié aux occupants des lieux le 27 octobre 2020 et que le concours de la force publique en vue de l'exécution de l'ordonnance du 7 octobre 2020 du tribunal judiciaire de Pontoise a été sollicité auprès du préfet du Val-d'Oise le 29 octobre 2020. Le préfet n'ayant pas rejeté expressément cette demande à l'expiration du délai de deux mois suivant sa réception, doit, en raison du caractère prématuré de cette demande, être regardé comme valablement saisi le 27 décembre 2020. Il disposait ainsi d'un délai de deux mois à compter de cette date pour se prononcer, soit jusqu'au 27 février 2021. Le refus implicite du préfet du Val-d'Oise engage donc la responsabilité de l'Etat à partir du 27 février 2021. Par une décision du 14 avril 2021, le préfet du Val-d'Oise a accordé le concours de la force publique à partir du 4 mai 2021. Les terrains illégalement occupés ont été libérés le 29 avril 2021.
7. Par suite, la responsabilité de l'État s'est trouvée engagée à compter du 27 février 2021 et jusqu'au 29 avril 2021, date de libération des lieux.
En ce qui concerne le préjudice :
8. Lorsque l'administration a refusé au propriétaire d'un terrain le concours de la force publique pour procéder à l'expulsion d'occupants sans droit ni titre de ce terrain et qu'il est établi que ceux-ci ont spontanément quitté les lieux, la responsabilité de l'Etat n'est susceptible d'être engagée à l'égard du propriétaire, au titre des préjudices résultant pour lui de l'indisponibilité du terrain, que jusqu'à la date du départ des occupants. Par ailleurs, il appartient en principe au demandeur qui engage une action en responsabilité à l'encontre de l'administration d'apporter tous éléments de nature à établir devant le juge la réalité du préjudice subi.
9. D'une part, si la société Bonnevie et Fils soutient qu'elle a subi un préjudice de jouissance dès lors qu'elle n'a pu utiliser les terrains illégalement occupés, préjudice qu'elle estime à 10 000 euros, elle ne justifie aucunement ce montant. D'autre part, si elle soutient qu'elle a subi un préjudice supplémentaire correspondant au surcoût de la remise en état des terrains illégalement occupés du fait de l'augmentation du nombre d'occupants illégaux sur ces terrains, il ne résulte pas de l'instruction que l'augmentation du nombre d'occupants aurait généré des dégradations supplémentaires ni qu'elle aurait engagé de ce fait des frais supplémentaires. Ainsi, elle ne peut être regardée comme justifiant de la réalité des préjudices dont elle demande la réparation.
10. Par suite les conclusions indemnitaires de la société Bonnevie et Fils ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les frais du litige :
11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que la société Bonnevie et Fils demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de la société Bonnevie et Fils est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Bonnevie et Fils et au ministre de l'Intérieur.
Copie en sera adressée au préfet du Val-d'Oise.
Délibéré après l'audience du 13 décembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Edert, présidente,
Mme Chaufaux, première conseillère,
Mme Beauvironnet, conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 décembre 2024.
La rapporteure,
signé
E. Chaufaux
La présidente,
signé
S. EdertLa greffière,
signé
S. Le Gueux
La République mande et ordonne au ministre de l'Intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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