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AccueilJurisprudence administrativeN° TA95-2205350

Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — Décision N° TA95-2205350

vendredi 14 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
SectionTribunal Administratif de Cergy-Pontoise
N° DossierTA95-2205350
TypeDécision
Avocat requérantDAVID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 14 avril 2022 et 27 juin 2022 sous le n° 2205350, M. D B, représenté par Me David, demande au juge des référés,

1°) d'ordonner une expertise sur le fondement des dispositions de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, aux fins de déterminer le préjudice qui a résulté pour lui de l'accident dont il a été victime, au centre pénitentiaire de Nanterre, le 11 mars 2020 et les conditions de sa prise en charge qui ont conduit à l'amputation d'une phalange de l'index de sa main gauche ;

2°) de mettre en cause le garde des sceaux, ministre de la justice, le centre d'accueil de soins hospitaliers de Nanterre et la caisse primaire d'assurance maladie des Hauts de Seine ;

3°) d'ordonner à l'expert le dépôt d'un pré-rapport ;

4°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle provisoire.

Il soutient que :

- le tribunal administratif est territorialement et matériellement compétent ;

- de nombreux manquements de l'administration relatifs à l'entretien des locaux du centre pénitencier où il est incarcéré et à son accès aux soins suite à un accident ont eu des conséquences somatiques et psychiques graves justifiant une réparation ; en matière de condition de détention, tout commencement de preuve vaut présomption de responsabilité ;

- la mesure d'expertise sollicitée est utile car elle doit permettre d'évaluer l'indemnisation des préjudices subis par le demandeur préalablement au dépôt d'une demande indemnitaire ; elle permet aussi, le cas échéant, de dégager l'administration de sa responsabilité et est, par suite, avantageuse pour toutes les parties ;

- la mission de l'expert doit prévoir une visite à la maison d'arrêt de Nanterre pour faire constater les conditions de détention qui par leur hygiène et leur vétusté ont pu avoir un impact sur sa santé.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 juin 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut à sa mise hors cause et au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- le constat d'expertise demandé ne relève pas de l'administration pénitentiaire mais exclusivement de la compétence du centre hospitalier d'Argenteuil ;

- la demande d'expertise est dépourvue d'utilité dans la mesure où l'administration est en mesure d'apporter des précisions relatives à l'origine de l'amputation de l'intéressé et sur son accès aux soins en détention ; aucun signalement n'a été effectué le 11 mars 2020 permettant d'établir un lien entre l'état des locaux et l'accident subi par M. B ; la demande d'expertise effectuée plus de deux ans après les faits, ne peut constater une négligence alléguée dans l'entretien normal des douches collectives ; l'existence de préjudices imputés à l'administration par M. B n'est pas démontré.

La requête a été communiquée au ministre de la Santé, au Centre d'Accueil de Soins Hospitaliers de Nanterre, à la Caisse Primaire d'Assurance Maladie des Hauts de Seine qui n'ont pas produit d'observations.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a désigné M. C, premier vice-président du tribunal, pour statuer sur les demandes de référés.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Par décision du 12 décembre 2022, M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Il n'y a, dès lors, plus lieu de se prononcer sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur la demande d'expertise :

2. Aux termes de l'article R. 532-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, sur simple requête et même en l'absence de décision administrative préalable, prescrire toute mesure utile d'expertise ou d'instruction. () ". Aux termes de l'article R. 532-5 de ce code : " Les dispositions des articles R. 621-1 à R. 621-14, à l'exception du troisième alinéa de l'article R. 621-9, sont applicables aux référés mentionnés à l'article R. 532-1, sous réserve des dispositions du présent chapitre. () ".

3. L'utilité d'une mesure d'instruction ou d'expertise qu'il est demandé au juge des référés d'ordonner sur le fondement de cette disposition doit être appréciée, d'une part, au regard des éléments dont le demandeur dispose ou peut disposer par d'autres moyens et, d'autre part, bien que ce juge ne soit pas saisi du principal, au regard de l'intérêt que la mesure présente dans la perspective d'un litige principal, actuel ou éventuel, auquel elle est susceptible de se rattacher. De même, le juge des référés ne peut faire droit à une demande d'expertise permettant d'évaluer un préjudice, en vue d'engager la responsabilité d'une personne publique, en l'absence manifeste de lien de causalité entre le préjudice à évaluer et un ouvrage public dépendant de cette personne.

4. La requête susvisée tend, pour l'essentiel, à faire constater la responsabilité de l'État en raison de manquements reprochés au service de santé pénitentiaire avec pour conséquence l'amputation d'une phalange de l'index gauche de M. B pendant sa période de détention. Il résulte de l'instruction que M. B, placé en détention le 8 mars 2020, a été reçu le 26 mars suivant par le service médical du centre pénitentiaire pour un problème de santé concernant son index gauche. Il a, par la suite, été extrait trois fois les 27 mars, 24 et 27 avril 2020 pour recevoir des soins hospitaliers, a été amputé d'une phalange de cet index gauche et s'est vu prodiguer des soins infirmiers quotidiens jusqu'au 11 mai 2020. La gravité de la blessure de M. B et la circonstance que les soins ont été prodigués en détention sont susceptibles de donner lieu à un litige devant le juge administratif. Par suite, la mesure d'expertise est utile, il y a lieu d'y faire droit.

5. En revanche, la demande tendant à ce que le juge des référés invite l'expert à se rendre à la maison d'arrêt de Nanterre et relever, d'une manière générale, tous les éléments de faits relatifs aux conditions de détention dans cet établissement pénitentiaire ne présente pas de caractère d'utilité au regard de l'objet principal de la demande alors que les faits se sont déroulés il y a plus de deux ans. Il n'appartient par ailleurs pas à un expert désigné sur le fondement des dispositions précitées de se prononcer sur la conformité des installations du centre pénitentiaire à la réglementation applicable.

Sur le dépôt d'un pré-rapport :

6. Aucune disposition du code de justice administrative ni aucun principe général du droit ne fait obligation à l'expert d'établir un pré-rapport ou une note de synthèse. L'expert, dans la conduite des opérations de l'expertise qui lui est confiée et dont il définit librement les modalités pratiques, de concert avec les parties, ne saurait se voir soumis à d'autres obligations que celles issues du principe du contradictoire. L'établissement d'un pré-rapport adressé aux parties en vue de recueillir leurs éventuelles observations ne constitue donc qu'une modalité opérationnelle de l'expertise dont il appartient à l'expert d'apprécier la nécessité d'y recourir. Il suit de là que les conclusions de la M. B tendant à ce que l'expert établisse une note de synthèse et un pré-rapport communicables aux parties ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions visant à mettre hors cause le garde des sceaux, ministre de la justice :

7. La mise en cause d'une partie dans une expertise, simple mesure d'instruction ordonnée avant tout procès, ne préjuge aucunement de l'existence et de l'étendue des responsabilités des parties. Il y a donc lieu de faire participer aux opérations d'expertise le garde des sceaux, ministre de la justice qui pourra fournir à l'expert des informations utiles à l'accomplissement de sa mission.

O R D O N N E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire de M. B.

Article 2 : M. E A, exerçant au 4, Place du Général Leclerc BP 27 à Orsay (91401) est désigné en qualité d'expert. Il aura pour mission de :

- recueillir dans la mesure du possible les convenances des parties et de leurs représentants avant de fixer une date pour le déroulement des opérations d'expertise ; leur rappeler qu'elles peuvent se faire assister par le médecin-conseil et toute personne de leur choix ;

- se faire communiquer tous documents relatifs à l'état de santé de M. B et, notamment, tous documents relatifs au suivi médical, aux actes de soins, et aux diagnostics pratiqués sur lui lors de ses prises en charge par l'unité de consultations et de soins ambulatoires du centre pénitentiaire de Nanterre ; convoquer et entendre les parties et tous sachants ; procéder à l'examen sur pièces du dossier médical de M. B ainsi qu'éventuellement à son examen clinique ;

- décrire l'état de santé de l'intéressé, les conditions dans lesquelles il a été pris en charge et soigné au sein de l'unité de consultations et de soins ambulatoires ; décrire l'état pathologique du requérant ayant conduit aux soins, aux interventions et aux traitements pratiqués ;

- donner son avis sur le point de savoir si les diagnostics établis et les traitements, interventions et soins prodigués et leur suivi ont été consciencieux, attentifs, diligents et conformes aux données acquises de la science, et s'ils étaient adaptés à l'état de M. B et aux symptômes qu'il présentait ; donner notamment son avis sur la pertinence des diagnostics des équipes médicales de l'unité de consultations et de soins ambulatoires du centre pénitentiaire de Nanterre, et l'utilité des gestes opératoires pratiqués ;

- déterminer les raisons de l'apparition des douleurs de M. B ;

- dire si l'état de M. B a entraîné une incapacité permanente partielle résultant de troubles physiologiques ou psychologiques et en préciser les dates de début et de fin, ainsi que le ou les taux ;

- indiquer à quelle date l'état de M. B peut être considéré comme consolidé ; préciser s'il subsiste une incapacité permanente partielle et, dans l'affirmative, en fixer le taux, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard notamment aux antécédents médicaux de l'intéressé ainsi qu'à ses conditions de détention ; dans le cas où cet état ne serait pas encore consolidé, indiquer, si dès à présent, une incapacité permanente partielle est prévisible et en évaluer l'importance ;

- donner son avis sur l'existence éventuelle de préjudices annexes tels que souffrances endurées, préjudice esthétique, préjudice d'agrément spécifique, préjudice psychologique et le cas échéant, en évaluer l'importance, en distinguant la part imputable au manquement éventuellement constaté de celle ayant pour origine toute autre cause ou pathologie, eu égard, notamment aux antécédents médicaux de l'intéressé ;

- donner son avis sur la répercussion de l'incapacité médicalement constatée sur la vie personnelle et professionnelle de M. B ;

- de façon générale, recueillir tous éléments et faire toutes autres constatations utiles de nature à éclairer le tribunal dans son appréciation des responsabilités éventuellement encourues et des préjudices subis.

Article 3 : L'expertise aura lieu contradictoirement en présence de M. B, du directeur de la Maison d'arrêt de Nanterre, du garde des sceaux, ministre de la justice, du centre d'accueil de soins hospitaliers de Nanterre, du Ministre de la santé et de la prévention, et de la caisse primaire d'assurance maladie des Hauts-de-Seine

Article 4 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B, au directeur de la Maison d'arrêt de Nanterre, au garde des sceaux, ministre de la justice, le ministre de la Santé, le Centre d'Accueil de Soins Hospitaliers de Nanterre, la société Caisse Primaire d'Assurance Maladie des Hauts de Seine et à M. A, expert.

Fait à Cergy, le 14 avril 2023.

Le juge des référés,

Signé

F. C

La République mande et ordonne au préfet des Hauts-de-Seine en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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