Avis institutionnel52021AE2537

Avis institutionnel — 52021AE2537

CELEX52021AE2537
TypeAvis institutionnel
Datemercredi 22 septembre 2021

Texte intégral

22.12.2021

FR

Journal officiel de l'Union européenne

C 517/78


Avis du Comité économique et social européen sur la communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des régions relative à la stratégie de l’UE visant à lutter contre la traite des êtres humains 2021-2025

[COM(2021) 171 final]

(2021/C 517/12)

Rapporteur:

Carlos Manuel TRINDADE

Saisine

Commission européenne, 31.5.2021

Base juridique

Article 304 du TFUE

Compétence

Section «Emploi, affaires sociales et citoyenneté»

Adoption en section

7.9.2021

Adoption en session plénière

22.9.2021

Session plénière no

563

Résultat du vote

(pour/contre/abstentions)

215/1/4

1. Conclusions et recommandations

1.1.

La traite des êtres humains constitue avant tout une violation grave des droits de l’homme. Elle viole des droits fondamentaux, tels que la liberté, la dignité et l’égalité, qui sont consacrés par de nombreux instruments, comme la déclaration universelle des droits de l’homme, la convention européenne des droits de l’homme, la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ou le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne.

1.2.

Les causes profondes de la traite des êtres humains résident dans la vulnérabilité des victimes qui résulte de la pauvreté, des inégalités de genre et de la violence perpétrée contre les femmes et les enfants, de même que des situations de conflit et d’après-conflit, du manque d’intégration sociale, de perspectives et d’emplois, ainsi que des difficultés d’accès à l’éducation et du travail des enfants.

1.3.

Les trafiquants tirent parti de ces situations de vulnérabilité pour développer un modèle d’activité criminel, complexe et extrêmement lucratif qui, aujourd’hui encore, présente peu de risques et s’avère très rentable.

1.4.

La pandémie a aggravé la situation de vulnérabilité économique et sociale des personnes et entravé leur accès à la justice ainsi que la répression des crimes. Dans le même temps, un nouveau modèle économique a été mis au point, utilisant l’internet pour recruter les victimes et les exploiter.

1.5.

Le CESE soutient dans l’ensemble la stratégie de l’Union européenne visant à lutter contre la traite des êtres humains 2021-2025 (ci-après dénommée «la stratégie») qui a été présentée par la Commission européenne (ci-après dénommée «la Commission»), sans préjudice des observations, propositions et recommandations formulées dans le présent avis.

1.6.

Le CESE estime avec la Commission qu’il est nécessaire d’améliorer la qualité des données qui sont collectées sur ce phénomène, sous une forme harmonisée, dans les États membres (1). Si l’on veut que la lutte contre la traite des êtres humains gagne en efficacité, il est nécessaire, tout spécialement lors de l’élaboration de réponses adéquates, d’avoir connaissance de ce phénomène de manière approfondie et en temps utile, en particulier pour ce qui est de tous les acteurs concernés, qu’il s’agisse de ses victimes, des trafiquants ou des utilisateurs, ainsi que du mode opératoire de ses réseaux. Agir autrement reviendrait à sous-estimer la dimension réelle de ce trafic et à ne pas l’appréhender dans toute son ampleur.

1.7.

Le CESE constate que les mesures de lutte contre la traite des êtres humains n’ont pas été suffisamment opérantes et qu’il y a lieu de renforcer cette action au moyen d’une stratégie plus globale, en prenant de nouvelles mesures (2).

1.8.

Le CESE est favorable à une éventuelle révision de la directive relative à la lutte contre la traite des êtres humains, intervenant à la suite à l’évaluation de sa mise en œuvre, mais fait observer que s’agissant de lutter contre ce phénomène, l’amélioration des sanctions, bien que nécessaire, n’est pas suffisante.

1.9.

Le CESE relève, et s’en félicite, l’intention d’établir, au niveau de l’Union européenne, des normes minimales qui criminalisent les réseaux impliqués dans la traite et l’exploitation d’êtres humains et «l’utilisation de services fournis par des personnes exploitées dans le cadre de la traite des êtres humains». Cette criminalisation devra couvrir tous les maillons de la chaîne de contrats et de sous-traitance qui est mobilisée dans le processus de traite et d’exploitation des êtres humains.

1.10.

Le CESE estime que, pour être plus efficace, la lutte contre la traite des êtres humains doit reposer sur une analyse plus complète, qui tienne compte de la dimension sociale de l’environnement permettant l’expansion de ce phénomène, laquelle n’est prise en compte que de manière sporadique dans la conception de la stratégie.

1.11.

Le CESE note également (3) qu’il existe un lien entre le développement de la traite des êtres humains dans les pays à faibles revenus et le trafic des enfants: «dans les pays à faible revenu, la moitié des victimes de la traite des êtres humains sont des enfants et la majorité d’entre eux sont forcés à travailler», cette situation étant liée aux problèmes de subsistance que rencontrent les familles.

1.12.

Le CESE considère que les immenses souffrances des victimes devraient conduire à adopter une approche humaniste de leur situation à tous les stades. La perspective prédominante de la stratégie ne peut se réduire à les rapatrier ou à les inciter à retourner volontairement dans leur pays d’origine, en sous-estimant les conditions qu’elles y trouveraient et qui les rendraient plus vulnérables aux trafiquants, mais devrait également inclure la reconnaissance du droit à l’intégration dans la société d’accueil.

1.13.

Le CESE constate qu’il n’est prévu aucune mesure visant à reconnaître et à faire respecter les droits des victimes, ni à fournir immédiatement une assistance, un soutien et une protection, entre autres médicale et juridique, s’agissant notamment des punitions que leur infligent les personnes qui les exploitent. Il suggère à la Commission d’intégrer cette proposition dans la stratégie.

1.14.

Le CESE note que la stratégie prend acte des difficultés que rencontrent les victimes pour reconstruire leur vie et qu’elle reconnaît que leurs possibilités d’insertion sur le marché du travail sont rares, mais il fait observer que rien n’est envisagé pour changer cet état de fait (4). Pour remédier à cette situation, il propose d’accorder aux victimes le droit à l’intégration dans la société d’accueil au moyen d’un processus d’intégration approprié et rapide.

1.15.

Le droit de l’Union ne prévoit la possibilité d’octroyer un titre de séjour ou de résidence aux victimes que si elles coopèrent à l’enquête et aux poursuites à l’encontre des trafiquants. Le CESE fait observer que cette situation peut être extrêmement pénalisante pour les victimes, les obligeant à revivre toutes les expériences et traumatismes qu’elles ont subis, au mépris de leur santé physique et mentale. Il propose que ces situations soient examinées au cas par cas, en fonction des circonstances et du profil psychologique de chacune des victimes, et il estime qu’elles doivent bénéficier, notamment, d’un solide soutien psychologique afin de surmonter l’épreuve de devoir revivre les traumatismes qu’elles ont vécus et d’en témoigner.

1.16.

Le CESE se félicite que la Commission prône que les victimes ne soient pas sanctionnées pour les infractions qu’elles ont été contraintes de commettre, et qu’en ce qui concerne les titres de séjour pour ces victimes de la traite des êtres humains, la directive de 2004 soit révisée dans l’optique de les protéger.

1.17.

Le CESE propose à cet égard qu’un fonds public indemnise dûment toutes les victimes de la traite des êtres humains, en tenant compte de la gravité des souffrances qui leur ont été infligées. En cas d’exploitation par le travail, elles auront également le droit de recevoir les rémunérations correspondant aux prestations effectuées, étant entendu qu’il s’imposera d’établir la responsabilité du destinataire direct dudit travail, c’est-à-dire de l’employeur ultime ou, dans des cas spécifiques, de son bénéficiaire, lorsque les «chaînes d’approvisionnement» s’avèrent former un labyrinthe inextricable.

1.18.

Le CESE juge que la législation européenne en matière d’immigration ne tient pas compte de la situation des migrants économiques moins qualifiés et plus pauvres qui arrivent en Europe en quête de meilleures conditions de vie et de travail, alors qu’elle le fait déjà dans le cas des migrants plus qualifiés ou disposant de davantage de moyens financiers. Cette carence a contribué à ce que les migrants économiques se retrouvent impliqués dans des réseaux de traite des êtres humains, en raison de l’absence de mécanismes leur permettant d’immigrer de manière régulière. Le Comité recommande aux institutions européennes de mettre en place une législation de l’Union pour remédier à cette situation.

1.19.

Le CESE estime que l’intégration d’une dimension internationale (5) dans la stratégie a pour effet de conférer plus d’efficacité à la lutte contre la traite des êtres humains. Il note toutefois qu’elle n’accorde guère d’attention à la nécessité de créer des conditions économiques et sociales dignes et suffisantes (6) pour les populations, alors qu’il s’agirait là du principal facteur qui entraverait ou empêcherait le recrutement de victimes pour la traite des êtres humains. Il propose que la dimension de la coopération au développement et la réalisation des objectifs de développement durable et des Nations unies soient considérées comme les principaux moyens de créer de telles conditions structurelles et qu’elles soient intégrées dans la stratégie.

1.20.

Le CESE constate que sur le plan de l’activité économique et concernant la traite des êtres humains à des fins d’exploitation par le travail, la stratégie ne fait aucune référence à la concurrence déloyale que les entreprises utilisant cette main-d’œuvre mènent vis-à-vis des autres, qui exercent leur activité dans le respect de la législation. Cette situation de dumping social est incompatible avec la responsabilité sociale des entreprises et devrait être également abordée, au-delà de la sphère policière et juridique, dans le champ du dialogue social.

1.21.

Le CESE constate qu’il existe une tendance à recourir davantage à cette main-d’œuvre dans les secteurs d’activité où l’économie informelle est plus présente et dans lesquels l’absence de dialogue social, de négociation collective et de conventions collectives est généralisée. Le CESE propose que la Commission, afin de mieux lutter contre l’exploitation par le travail, prévoie dans la stratégie d’associer activement les partenaires sociaux à la lutte contre la traite des êtres humains, conformément à leurs compétences et dans le respect de leur autonomie, et, ce faisant de promouvoir le dialogue social, ainsi que les conventions collectives, en tant qu’instruments essentiels à cette fin.

1.22.

Le CESE se félicite de l’initiative que la Commission va prendre à propos de la gouvernance d’entreprise durable, visant en particulier à garantir que les marchés publics encouragent la transparence et soient socialement responsables (7). Il note que plusieurs conventions collectives ont déjà été conclues au niveau national dans le but de prévenir les abus et la traite des êtres humains sur le lieu de travail et de prévoir l’indemnisation des victimes (8). Il recommande que la stratégie intègre ces exemples de bonnes pratiques, qui devraient être encouragés et reproduits dans les États membres, en tant qu’ils constituent un moyen concret de garantir la transparence voulue.

1.23.

Le CESE salue l’engagement pris par la Commission d’étoffer la directive sur les sanctions à l’encontre des employeurs, lesquelles ne sont pas couvertes par la législation en vigueur, car elle permettra de durcir celles qui leur sont applicables (9).

1.24.

Le CESE constate que la stratégie ne fait aucune référence à l’enjeu important que représente la participation des organisations de la société civile et des partenaires sociaux, en particulier des syndicats. Il y a lieu de relever et de mettre en valeur comme il se doit les activités que ces organisations mènent et le rôle qu’elles assument de longue date pour détecter, dénoncer et combattre la traite des êtres humains et pour apporter un soutien actif à ses victimes, en particulier pour ce qui est de ses formes liées à l’exploitation sexuelle et au travail des enfants. Le CESE propose que la stratégie intègre la question de la participation de ces organisations et qu’elles bénéficient d’un soutien adéquat, y compris sur le plan financier.

1.25.

Le CESE note également que la stratégie ne fait pas mention de l’importante action d’assistance que les organisations de la société civile, les réseaux de solidarité et les partenaires sociaux apportent pour protéger, accueillir et intégrer les victimes, ni du soutien financier qui est nécessaire pour mener à bien ces activités. Il propose à la Commission d’intégrer cette dimension dans sa proposition.

1.26.

Le CESE approuve l’orientation suivie quant à la nécessité d’associer dans cette lutte, outre Europol et Eurojust, l’Autorité européenne du travail (AET), en étroite collaboration avec les pouvoirs publics nationaux, particulièrement avec les inspections du travail, en renforçant leurs pouvoirs et en les dotant de moyens matériels, notamment numériques et formels. Aussi le CESE suggère-t-il à la Commission que la stratégie propose aux États membres de respecter les proportions fixées dans la convention no 81 de l’Organisation internationale du travail (OIT) (10).

2. Introduction

2.1.

Tout un chacun voit, entend et lit, et nul ne peut l’ignorer, que la traite des êtres humains entraîne d’énormes souffrances pour ses victimes, porte atteinte à leur dignité, les prive de liberté et détruit leur vie Le CESE et l’ensemble de ses membres, ainsi que tous les citoyens de l’Union européenne, ont pleinement conscience de la terrible réalité de la traite des êtres humains et des conséquences désastreuses qu’elle produit pour ses victimes, vis-à-vis desquelles ils sont solidaires, de sorte qu’ils soutiennent toutes les mesures visant à la combattre et à l’éliminer.

2.2.

Bien que les études et les rapports aient permis d’approfondir la connaissance de ce phénomène, contribuant ainsi à améliorer les stratégies de riposte, la traite des êtres humains, année après année, n’en met pas moins en danger des milliers de personnes, en particulier des femmes et des enfants. Ainsi, l’on a pu faire les constats suivants:

i)

entre 2017 et 2018, 14 000 nouvelles victimes ont été recensées, et ce nombre pourrait être plus élevé compte tenu des difficultés que présente un tel relevé;

ii)

près de la moitié des victimes sont des citoyens de l’Union européenne, les autres étant des ressortissants de pays tiers d’Afrique, des Balkans occidentaux et d’Asie (11);

iii)

la majorité sont des femmes et des filles, victimes de la traite à des fins d’exploitation sexuelle;

iv)

l’exploitation par le travail concerne 15 % des victimes, mais la majeure partie des personnes concernées par cette forme de traite ne sont pas repérées;

v)

les principaux secteurs dans lesquels s’exerce la traite des êtres humains à des fins d’exploitation par le travail sont l’agriculture et la sylviculture, le bâtiment, l’hôtellerie et la restauration, les services de nettoyage, les travaux domestiques et les industries manufacturières, en l’occurrence le textile, l’habillement et l’alimentation (12);

vi)

la majorité des trafiquants sont des citoyens de l’Union européenne;

vii)

indépendamment des recettes découlant de la traite des êtres humains à des fins d’exploitation par le travail (13), cette forme de criminalité génère pour les trafiquants des profits élevés, estimés à 29,4 milliards d’euros en 2015, dont environ 14 milliards proviennent de l’exploitation sexuelle (14);

viii)

en 2020, le coût économique de la traite des êtres humains s’est élevé à 2,7 milliards d’euros;

ix)

les trafiquants profitent des inégalités sociales ainsi que de la vulnérabilité socio-économique des personnes concernées;

x)

près d’un quart des victimes de la traite des êtres humains sont des enfants et sont utilisées à des fins d’exploitation sexuelle (15);

xi)

les principales formes d’exploitation des victimes de traite des êtres humains sont l’exploitation sexuelle, le travail forcé, la criminalité forcée, la mendicité forcée et la traite des enfants (16).

2.3.

La stratégie de lutte contre la traite des êtres humains pour la période 2021-2025 (17) s’inscrit dans un contexte caractérisé, d’une part, par une prise de conscience croissante que pour l’Union européenne, la lutte contre la traite des êtres humains constitue un impératif, du fait de son engagement en faveur de la défense de la dignité humaine et des droits de l’homme, et, d’autre part, par la poursuite de la montée en puissance de ce phénomène.

2.4.

Depuis 2002, l’Union européenne suit une voie de plus en plus exigeante, dans laquelle la proposition de stratégie actuelle entend poursuivre (18).

2.5.

L’adoption de la directive 2011/36/UE du Parlement européen et du Conseil (19), qualifiée à juste titre de «directive anti-traite des êtres humains», a constitué une avancée majeure dans la lutte contre ce phénomène. L’acception donnée à la notion de «traite des êtres humains» a été étoffée et élargie.

2.6.

La directive en a adopté une définition plus large, afin de couvrir de nouvelles formes d’exploitation des personnes victimes de la traite. Le CESE attire tout particulièrement l’attention sur son article 2, portant sur les «infractions liées à la traite des êtres humains», qui trace les lignes de force de la lutte contre la traite des êtres humains.

2.7.

Le CESE renvoie à l’acquis pertinent que constitue la série d’avis qu’il a consacrés à la traite des êtres humains, dont les conclusions ont, d’une manière générale, contribué à la lutte contre ce fléau au moment où chacun d’entre eux a été élaboré (20).

2.8.

C’est dans ce contexte que la Commission présente la proposition de stratégie à l’examen, qui est structurée en six chapitres pour chacun desquels elle prend ses propres engagements, au nombre de 26, tandis que pour la mettre en œuvre dans le cadre de leur champ d’application, elle invite les États membres à arrêter 16 mesures, de sorte que la stratégie aboutit à un total de 42 initiatives et actions.

3. Observations générales

3.1. Sur la nécessité de disposer de données (connaissance de la réalité)

3.1.1.

Le CESE relève que la Commission reconnaît qu’en dépit des mesures prises, la traite des êtres humains continue de croître dans l’Union européenne, touchant un nombre croissant de victimes et infligeant des coûts humains, sociaux et économiques très élevés, qui sont dus, en particulier, au modèle de fonctionnement des organisations criminelles.

3.1.2.

Le CESE souligne que le nombre de victimes recensées et présumées reflète la gravité de la situation, mais qu’il est nécessaire d’améliorer la connaissance que nous avons de cette réalité, car il reste difficile d’obtenir des données, en particulier dans le contexte de la pandémie de COVID-19, qui entrave l’accès à certaines informations en raison de la situation de confinement strict qu’elle a imposée aux personnels des secteurs tant public que privé.

3.2. Sur la lutte contre la traite des êtres humains

3.2.1.

Le CESE souligne que dans la lutte contre la traite des êtres humains en tant que forme de criminalité, la stratégie privilégie le volet pénal et sécuritaire, qu’elle place au cœur de son action, en abordant les différentes dimensions.

3.2.2.

Le CESE note que la stratégie met l’accent sur le rôle de la législation dans ce contexte, en insistant sur la directive relative à la lutte contre la traite des êtres humains, mais relève que, malgré le suivi de sa mise en œuvre par la Commission, sa transposition est inégale et, surtout, que l’impunité des auteurs de ces crimes subsiste dans l’Union européenne et que le nombre de condamnations prononcées à l’encontre de trafiquants reste faible (21).

3.3. Sur la dimension sociale de la lutte contre la traite des êtres humains

3.3.1.

Le CESE relève que, comme le reconnaît la communication (22), «les jeunes femmes et les mineurs des communautés roms sont particulièrement vulnérables à l’exploitation et à la traite en raison de plusieurs facteurs socio-économiques, tels que la pauvreté multidimensionnelle […]».

3.3.2.

Le CESE fait observer que les personnes qui se trouvent dans une situation où à la pauvreté multidimensionnelle s’ajoutent des caractéristiques qui leur sont propres, comme, entre autres, les personnes handicapées et LGBTI, sont aussi particulièrement exposées à l’exploitation et à la traite des êtres humains.

3.3.3.

Le CESE note également (23) qu’il existe un lien entre le développement de la traite des enfants dans les pays à faible revenu et que «la majorité d’entre eux sont forcés à travailler», cette situation étant liée aux problèmes de subsistance que rencontrent les familles.

3.3.4.

Le CESE note et juge très positif que l’Autorité européenne du travail, les inspections du travail dans les États membres, les partenaires sociaux, de nombreuses organisations de la société civile ainsi que beaucoup de médias et réseaux sociaux agissent en permanence en tant que lanceurs d’alerte et luttent contre la traite des êtres humains, notamment en partageant et en diffusant des informations, en signalant et en combattant certaines situations et en recherchant toutes sortes de solutions pour protéger les victimes et sanctionner les trafiquants. Il propose à la Commission d’inclure ces interventions dans la stratégie et de les mettre en valeur comme exemples de bonnes pratiques à reproduire.

3.3.5.

Le CESE rappelle que l’on a parfois criminalisé de nombreuses organisations de la société civile, qui ont mené une action des plus méritoires dans les différents volets de la lutte contre la traite des êtres humains et dans l’aide à ses victimes, notamment pour assurer le sauvetage de naufragés, accueillir les personnes qui subissent la traite ou contribuer à leur intégration. Il s’élève contre cette démarche de criminalisation et invite la Commission à aborder ce cas de figure dans la stratégie.

3.4. Sur les droits des victimes

3.4.1.

Le CESE estime que la situation des victimes n’est pas abordée systématiquement de manière humaniste tout au long de la stratégie.

3.4.2.

Le CESE est d’avis que l’accès des victimes à leurs droits devrait être une préoccupation centrale, conformément à une approche qui s’attache toujours à privilégier la dignité humaine des victimes et leurs droits fondamentaux.

3.4.3.

Le CESE souligne que quand elles ne sont pas des ressortissants de l’Union européenne, la situation des victimes est encore plus difficile. Il rappelle que dans bien des cas, qu’elles soient des citoyennes de l’Union européenne ou de pays tiers, les trafiquants peuvent avoir accès à elles et qu’elles risquent d’être à nouveau soumises à la traite.

3.5. Sur la portée de la stratégie et sa mise en œuvre

3.5.1.

Le CESE est conscient que, comme le souligne la Commission, les victimes sont acheminées vers l’Union dans le cadre de mouvements migratoires mixtes, empruntant tous les itinéraires et entretenus par des organisations relevant de la criminalité organisée (24). Toutefois, face à cette réalité, la réaction ne saurait se limiter à lutter contre les réseaux de passeurs, mais devrait être plus globale.

3.5.2.

Le CESE souligne que la stratégie de lutte contre la traite des êtres humains ne saurait dès lors être dissociée ni du nouveau pacte sur l’immigration et l’asile, ni du plan d’action sur l’intégration et l’inclusion 2021-2027 (25). Il insiste sur la nécessité de prendre également en considération le plan d’action sur le socle européen des droits sociaux, en tant qu’il forme un cadre général de la stratégie sociale de l’Union européenne. Il recommande à la Commission de veiller à une bonne coordination avec les autres politiques sociales de l’Union européenne, en créant des synergies et en les rendant plus efficaces.

3.5.3.

Le CESE soutient l’élaboration de la déclaration commune d’engagement, à laquelle dix agences européennes procèdent, afin de travailler de concert, et il propose que soient présentés chaque année des rapports sur les travaux réalisés.

3.5.4.

Le CESE se félicite que la stratégie adopte la perspective de genre, et qu’elle formule plusieurs propositions visant à améliorer la lutte contre la traite des êtres humains lorsque les victimes en sont des enfants.

4. Observations particulières

4.1. Sur le chapitre 2

4.1.1.

Le CESE juge indispensable que la protection des victimes, à tous les stades, soit assurée de manière efficace, en particulier dans le cas des femmes et des enfants (26) et qu’à cette fin, les organisations de la société civile actives dans ce domaine et les partenaires sociaux doivent être associés à chaque étape du processus.

4.1.2.

Le CESE salue et soutient la position de la Commission lorsqu’elle estime que la mise en œuvre de la directive de l’Union relative à la lutte contre la traite des êtres humains doit être assurée dans tous les États membres, et qu’il y a lieu de fonder son réexamen sur une évaluation approfondie des carences qui auront été détectées et des évolutions qui auront été constatées en la matière, en particulier en ce qui concerne le recrutement et l’exploitation des victimes par l’internet.

4.1.3.

Le CESE estime que l’axe principal de la stratégie devrait être de donner aux victimes, le cas échéant, les moyens de retrouver la possibilité d’exercer pleinement leurs droits fondamentaux, en leur garantissant, en premier lieu, l’accès à la protection et à l’indemnisation des souffrances qu’elles ont subies, dont la possibilité d’exercer un travail, assorti des droits connexes, à l’endroit où elles se trouvent, plutôt que d’être rapatriées ou renvoyées d’une autre manière dans leur État d’origine. Qu’elles choisissent de rester dans le pays où elles se trouvent, ou optent librement pour le retour dans leur pays d’origine, leur intégration doit être une préoccupation bien présente. Le CESE rappelle qu’il faut accorder aux victimes le droit de s’insérer dans leur société d’accueil, au moyen d’un processus spécifique d’intégration rapide.

4.1.4.

Le CESE salue l’engagement pris par la Commission de garantir un financement adéquat afin de lutter contre la traite des êtres humains à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Union européenne (27).

4.2. Sur le chapitre 3

4.2.1.

Le CESE se félicite de la proposition de la Commission invitant les États membres à envisager de criminaliser l’utilisation délibérée de services imposés aux victimes de la traite des êtres humains (28).

4.2.2.

Le CESE propose de promouvoir la participation des partenaires sociaux aux opérations nationales et transfrontalières de surveillance et de lutte concernant la traite des êtres humains et le travail forcé, en collaboration avec les inspections du travail des États membres et l’Autorité européenne du travail. Il note que plusieurs conventions collectives ont déjà été conclues au niveau national dans le but de prévenir les abus et la traite des êtres humains sur le lieu de travail et de prévoir l’indemnisation des victimes (29). Il recommande que la stratégie intègre ces exemples de bonnes pratiques, qui devraient être encouragés et reproduits dans les États membres.

4.2.3.

Le CESE avertit qu’en matière de traite des êtres humains, il est également nécessaire d’analyser les conséquences de la massification des nouvelles formules d’exercice du travail et ses répercussions pour ce qui est de formes inédites d’exploitation par le travail. La stratégie mentionne à juste titre l’utilisation des réseaux numériques, mais semble l’envisager dans la perspective de la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle plutôt que par le travail, passant notamment par le recours aux plates-formes numériques. Le CESE recommande que la stratégie adopte une vision globale dans cette approche.

4.2.4.

Le CESE soutient l’engagement pris par la Commission de veiller à ce que les chaînes de valeur des entreprises européennes soient exemptes de travail forcé et à ce que leurs chaînes d’approvisionnement ne comportent pas de travail effectué par des enfants (30).

4.3. Sur le chapitre 4

4.3.1.

Le CESE souscrit au constat de la Commission quant à la manière dont la criminalité organisée cherche à pénétrer l’activité économique légale et aux risques qui en découlent pour la société elle-même, et il convient que pour la combattre, il est dès lors nécessaire, entre autres, de recourir systématiquement aux investigations financières menées dans le cadre d’enquêtes policières, ainsi que d’élaborer et mettre en place un cadre solide pour détecter, saisir et confisquer les avoirs d’origine criminelle (31).

4.3.2.

Le CESE reconnaît qu’il y a lieu de renforcer les capacités de lutte contre la traite grâce à la formation systématique des professionnels de la justice et des services répressifs chargés de faire appliquer la loi, en gardant à l’esprit que ladite formation devrait toujours intégrer la perspective des victimes et de leur besoins (32). Il attire tout particulièrement l’attention sur la nécessité de renforcer les ressources humaines des services compétents en la matière.

4.3.3.

Le CESE estime que la lutte contre le modèle économique du recrutement et de l’exploitation des victimes en ligne impose de faire respecter les obligations légales auxquelles les plates-formes sont déjà tenues et de nouer un dialogue avec les entreprises technologiques et du secteur de l’internet en vue de réduire son utilisation aux fins de recruter des victimes pour les exploiter (33). Il est d’avis que l’Observatoire européen des médias numériques (34) pourrait fournir un outil utile afin de surveiller les filières illégales de recrutement en ligne pour le trafic d’êtres humains.

4.3.4.

Le CESE estime qu’il est essentiel de veiller à ce que les fournisseurs de services de l’internet et les entreprises qui y sont liées soutiennent la lutte contre la traite des êtres humains, en repérant et en éliminant les contenus liés à l’exploitation des victimes et aux abus commis à leur encontre.

4.3.5.

Le CESE fait observer en particulier que le succès de la lutte visant à démanteler le modèle criminel et à contrer l’exploitation des victimes de la traite des êtres humains dépendra dans une large mesure de la participation active de la société dans son ensemble et de l’engagement des citoyens, en particulier des pouvoirs publics locaux, du système éducatif, de celui des soins de santé, des partenaires sociaux, des organisations de la société civile et des messages diffusés par les médias et les réseaux sociaux. La société a une part de responsabilité à assumer dans la lutte contre la traite des êtres humains. Il propose que la stratégie envisage des programmes spécifiques d’information et de formation destinés à ces acteurs institutionnels et sociaux, étant donné que son efficacité sera directement liée à la participation et à l’efficience de chacun d’entre eux.

4.4. Sur le chapitre 5

4.4.1.

Le CESE est d’avis qu’il y a lieu de promouvoir des mécanismes d’orientation plus efficaces pour les victimes de la traite des êtres humains afin de garantir leur protection et leurs droits au niveau de chaque État membre, grâce à des réponses coordonnées et par le recours à l’expertise d’organisations de la société civile, des partenaires sociaux et d’organisations non gouvernementales internationales, en tenant compte, entre autres, du partage des bonnes pratiques (35).

4.4.2.

Le CESE soutient la position de la Commission lorsqu’elle préconise que les victimes ne soient pas sanctionnées pour les infractions qu’elles ont été contraintes de commettre, et qu’en ce qui concerne les titres de séjour pour les victimes de la traite des êtres humains, la directive de 2004 soit révisée dans l’optique de les protéger.

4.4.3.

Le CESE souscrit à la position de la Commission sur le renforcement de la coopération en vue de la mise en place d’un mécanisme d’orientation européen.

4.4.4.

En ce qui concerne les enfants, le CESE attire l’attention sur la nécessité de tenir compte de leur parcours de vie, étant donné qu’un événement traumatisant subi pendant l’enfance aura des répercussions à l’adolescence et à l’âge adulte. Il estime que le suivi de leur développement doit faire partie de la stratégie d’aide aux victimes.

4.5. Sur le chapitre 6

4.5.1.

Le CESE souligne que, sur la scène internationale, la réalisation des objectifs de développement durable des Nations unies constitue la base essentielle pour créer dans les pays d’origine des conditions qui, dans le domaine économique et social, en matière de droits de l’homme et sur le plan politique, donnent à leurs citoyens la possibilité de mener une existence digne, dans la paix et la sécurité. Les actions de coopération menées par l’Union européenne et les États membres en faveur du développement durable représentent l’un de ses principaux instruments en la matière, que le CESE met en avant, soutient et propose de prendre en considération dans la stratégie.

4.5.2.

Le CESE appuie les efforts que la Commission, dans le domaine de l’action extérieure, déploie avec les différentes agences des Nations unies et le Conseil de l’Europe pour lutter contre la traite des êtres humains, tout en soulignant que l’OIT dispose d’une expérience très ancienne et riche dans la lutte contre ce phénomène (36). L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a accumulé elle aussi un important capital d’expériences et de bonnes pratiques, qu’il y a lieu de prendre en compte. Le CESE recommande à la Commission d’inclure ces instances dans les relations interinstitutionnelles par lesquelles elle s’emploiera à mettre en œuvre la stratégie.

4.5.3.

Le CESE estime que l’existence de flux migratoires mixtes, par lesquels l’acheminement de migrants en Europe s’effectue en parallèle avec la traite d’êtres humains, ne doit pas être envisagée sous le seul angle de la lutte contre les réseaux de passeurs, et il se réfère à cet égard au nouveau pacte sur la migration (37).

Bruxelles, le 22 septembre 2021.

La présidente du Comité économique et social européen

Christa SCHWENG


(1) COM(2021) 171 final, p. 10 et 14.

(2) COM(2021) 171 final, notes de bas de page aux p. 4 (20), p. 9 (39) et p. 10 (41).

(3) COM(2021) 171 final, chapitre 6 — Dimension internationale.

(4) COM(2021) 171 final, p. 19.

(5) COM(2021) 171 final, chapitre 6 — Dimension internationale.

(6) COM(2021) 171 final, p. 17.

(7) COM(2021) 171 final, p. 9.

(8) Voir le rapport 2021 de l’OIT intitulé Accès à la protection et au recours pour les victimes de la traite à des fins d’exploitation du travail en Belgique et aux Pays-Bas.

(9) COM(2021) 171 final, p. 9 et 10.

(10) La convention no 81 de l’Organisation internationale du travail, sur l’inspection du travail, dispose de prévoir un inspecteur du travail pour 10 000 travailleurs.

(11) COM(2021) 171 final, p. 3 et 20.

(12) COM(2021) 171 final, p. 7.

(13) COM(2021) 171 final, p. 7.

(14) COM(2021) 171 final, p. 7.

(15) COM(2021) 171 final, p. 15.

(16) COM(2021) 171 final, p. 12.

(17) COM(2021) 171 final.

(18) Nous renvoyons à la décision-cadre 2002/629/JAI du Conseil du 19 juillet 2002 relative à la lutte contre la traite des êtres humains (JO L 203 du 1.8.2002, p. 1), au plan de l’Union européenne sur les meilleures pratiques, normes et procédures pour prévenir et combattre la traite des êtres humains (2005), à la convention du Conseil de l’Europe sur la lutte contre la traite des êtres humains (1er février 2008) et au «programme de Stockholm — Une Europe ouverte et sûre qui sert et protège les citoyens» (2010).

(19) Directive 2011/36/UE du Parlement européen et du Conseil du 5 avril 2011 concernant la prévention de la traite des êtres humains et la lutte contre ce phénomène ainsi que la protection des victimes et remplaçant la décision-cadre 2002/629/JAI du Conseil (JO L 101 du 15.4.2011, p. 1).

(20) «Lutte contre la traite des êtres humains» (JO C 51 du 17.2.2011, p. 50); «Mesures préventives visant à protéger les enfants contre les abus sexuels» (JO C 24 du 28.1.2012, p. 154); «Éradication de la traite des êtres humains» (JO C 44 du 15.2.2013, p. 115); «Programme européen en matière de sécurité» (JO C 177 du 18.5.2016, p. 51).

(21) COM(2021) 171 final, p. 11.

(22) COM(2021) 171 final, chapitre 5 — Protéger et soutenir les victimes, en particulier les femmes et les enfants, et leur donner des moyens d’agir.

(23) COM(2021) 171 final, chapitre 6 — Dimension internationale.

(24) COM(2021) 171 final, chapitre 6 — Dimension internationale.

(25) COM(2021) 171 final, p. 19.

(26) COM(2021) 171 final, chapitre 2.

(27) COM(2021) 171 final, p. 5.

(28) COM(2021) 171 final, p. 7.

(29) Voir le rapport 2021 de l’OIT intitulé Accès à la protection et au recours pour les victimes de la traite à des fins d’exploitation du travail en Belgique et aux Pays-Bas.

(30) COM(2021) 171 final, p. 9.

(31) COM(2021) 171 final, p. 11.

(32) COM(2021) 171 final, p. 12.

(33) COM(2021) 171 final, p. 11 et 12.

(34) Voir la direction générale des réseaux de communication, du contenu et des technologies (DG CNECT) de la Commission européenne.

(35) À cet égard, le nouveau dispositif adopté au Portugal, sous le nom de «système de réorientation national pour les enfants (présumés) victimes de la traite des êtres humains», constitue une bonne pratique.

(36) Convention 29/1930 sur le travail forcé, convention 105/1957 concernant l’abolition du travail forcé et protocole de l’OIT de 2014 à la convention sur le travail forcé et l’abolition du travail forcé.

(37) COM(2021) 171 final, p. 21.