Avis institutionnel52021AE5690

Avis institutionnel — 52021AE5690

CELEX52021AE5690
TypeAvis institutionnel
Datemercredi 23 février 2022

Texte intégral

18.7.2022

FR

Journal officiel de l'Union européenne

C 275/88


Avis du Comité économique et social européen sur la proposition de règlement du Parlement européen et du Conseil relatif à la mise à disposition sur le marché de l’Union ainsi qu’à l’exportation à partir de l’Union de certains produits de base et produits associés à la déforestation et à la dégradation des forêts, et abrogeant le règlement (UE) no 995/2010

[COM(2021) 706 final — 2021/0366(COD)]

(2022/C 275/14)

Rapporteur:

Arnold PUECH D’ALISSAC

Corapporteur:

Florian MARIN

Consultation

Parlement européen, 17.1.2022

Conseil européen, 17.1.2022

Base juridique

Article 192, paragraphe 1, et article 304 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne

Compétence

Section «Agriculture, développement rural et environnement»

Adoption en section

9.2.2022

Adoption en session plénière

23.2.2022

Session plénière no

567

Résultat du vote

(pour/contre/abstentions)

225/3/2

1. Conclusions et recommandations

1.1.

Le Comité économique et social européen (CESE) se félicite de la proposition de règlement présentée par la Commission. L’initiative législative qu’elle propose est bienvenue et tout à fait pertinente.

1.2.

Si le Comité comprend que la Commission européenne cherche à trouver un juste milieu entre facilité de mise en œuvre et efficacité, il estime néanmoins que le champ d’application du règlement devrait être élargi:

Ce règlement ne devrait pas se limiter à la déforestation et à la dégradation des forêts. En effet, l’interdiction de mise sur le marché européen devrait aussi concerner les produits de base et produits dont la production a entraîné la destruction d’autres écosystèmes présentant une forte valeur de conservation, tels que les savanes, les zones humides, les tourbières, les mangroves ou les zones tampons riveraines.

D’importants produits de base qui présentent un risque pour les forêts, comme le maïs, le sucre et le caoutchouc, devraient être inclus dans le champ d’application du règlement dès son entrée en vigueur. En outre, la liste des produits dérivés devrait être élargie et le règlement devrait englober les produits issus d’animaux nourris avec des produits de base présentant un risque pour les forêts, de façon à éviter les fuites et la concurrence déloyale.

Au-delà de la déforestation et de la dégradation des forêts, le règlement doit aussi aborder d’autres questions sociales et environnementales primordiales liées à la production des produits concernés, à plus forte raison les questions relatives aux droits de l’homme, au traitement équitable des travailleurs et aux droits des travailleurs. En la matière, il ne suffit pas d’exiger, comme le prévoit la proposition, que la législation soit respectée dans les pays producteurs — précisément pour les mêmes raisons qui font que cette exigence est insuffisante pour éviter la déforestation.

1.3.

L’efficacité et le caractère effectif de la proposition de règlement dépendront de la priorité que lui accorderont les États membres et de la capacité opérationnelle des pouvoirs publics compétents. Il convient de s’assurer en priorité que tous les États membres procèdent à des contrôles effectifs et efficaces, que l’initiative bénéficie des fonds nécessaires et que les systèmes adéquats sont mis en place dans l’ensemble des États membres avant l’entrée en vigueur du règlement.

1.4.

Pour de nombreux produits de base, l’Europe est loin de représenter le premier acheteur. Si elle adopte pour ces produits des mesures isolées axées sur la demande, leur effet sur la déforestation risque d’être limité. Il y a lieu de donner la priorité à la coopération politique et à l’harmonisation avec d’autres grands pays importateurs pour les initiatives axées sur la demande.

1.5.

Pour les pays et régions de production, et en particulier pour les agriculteurs et les petits exploitants, il sera difficile de répondre aux exigences européennes concernant les documents à fournir. Le CESE estime que les coûts engendrés par la proposition de règlement ne devraient pas rejaillir sur les petits agriculteurs qui perçoivent à peine de quoi vivre.

L’Union doit dialoguer avec les pays producteurs, et offrir de les assister et de coopérer à la mise en œuvre des mesures requises pour répondre à ses exigences. La Commission devrait reconnaître le rôle que peuvent jouer les petits exploitants, et notamment les femmes, en tant qu’acteurs du changement, et s’assurer qu’ils puissent contribuer de manière efficace, libre, significative et informée. Les producteurs des pays pauvres doivent disposer d’un délai suffisant pour apporter les ajustements nécessaires.

Le rôle de la certification et l’incidence du règlement proposé sur les agriculteurs, y compris sur les petits exploitants et les communautés locales, doivent faire l’objet d’évaluations ex ante dont les conclusions doivent être prises en compte dans le règlement avant son entrée en vigueur.

1.6.

Les sanctions doivent être dissuasives. Cependant, assorties d’une tolérance zéro, elles ne doivent pas conduire à un évitement des risques. Si les acheteurs du marché européen en viennent à éviter totalement les zones qui présentent un risque de déforestation non négligeable, les agriculteurs et les petits exploitants des régions reculées risquent d’être laissés pour compte. De plus, l’Europe pourrait bien se priver d’une occasion de contribuer à la transition vers des modes de production plus durables dans des régions où cette évolution compte le plus.

1.7.

La production européenne affiche déjà un manque structurel de protéines, aujourd’hui compensé par l’importation de fourrage riche en protéines, dont une partie provient de régions présentant un risque de déforestation.

L’Europe doit renforcer son autosuffisance en protéines végétales. L’Union devrait par ailleurs élaborer une stratégie spécifique, en lien avec le programme Horizon Europe et le Fonds européen pour l’innovation, afin de concevoir de nouvelles sources protéiques, d’en accroître la production et de permettre leur commercialisation. Cette démarche pourrait inclure des procédés de bioraffinage de graminées vivaces respectueux de l’environnement et la production à grande échelle de protéines à partir de microalgues nourries au méthane.

1.8.

Il faut veiller à ce que ni les exemptions accordées aux PME, ni la procédure simplifiée de diligence raisonnée dans le cadre du système d’évaluation comparative des pays ne fassent apparaître de lacunes qui pourraient nuire à l’efficacité du règlement. Dans le même temps, le règlement ne devrait pas créer de lourdeurs ni de coûts administratifs injustifiés. La Commission devrait évaluer attentivement s’il est proportionné et nécessaire, dans des pays à faible risque, d’imposer certaines exigences documentaires et une géolocalisation portant même sur les parcelles individuelles.

1.9.

Le CESE est d’avis que les partenaires sociaux et la société civile devraient jouer un rôle tangible dans le suivi des résultats obtenus en matière de réduction de la déforestation. Le Comité économique et social européen et le Comité européen des régions devraient devenir membres de la plateforme pluripartite créée par la Commission européenne, à laquelle il conviendrait d’impartir un rôle de premier plan pour ce qui est de superviser la mise en œuvre de la législation. Il y a lieu d’aider les parties prenantes de la plateforme à utiliser les données satellitaires et de tenir compte de la propriété des données. Les États membres doivent adopter une approche commune pour évaluer la santé et l’état des forêts.

1.10.

Le règlement doit être compatible avec les accords conclus entre l’Union et ses partenaires commerciaux. L’Union européenne, en sa double qualité de grande importatrice et de première exportatrice mondiale, a tout intérêt à préserver le bon fonctionnement, l’équité et la durabilité du système commercial international.

2. Éléments de contexte

2.1.

Le 17 novembre 2021, la Commission européenne a publié sa «Proposition de règlement du Parlement européen et du Conseil relatif à la mise à disposition sur le marché de l’Union ainsi qu’à l’exportation à partir de l’Union de certains produits de base et produits associés à la déforestation et à la dégradation des forêts, et abrogeant le règlement (UE) no 995/2010».

2.2.

Cette initiative était évoquée dans la communication de la Commission intitulée «Renforcer l’action de l’UE en matière de protection et de restauration des forêts de la planète», publiée en juillet 2019. La proposition s’inscrit dans le contexte du pacte vert pour l’Europe, de la stratégie de l’Union en faveur de la biodiversité et de la stratégie «De la ferme à la table». Elle fait aussi écho à certains éléments importants présents dans la résolution du Parlement européen du 22 octobre 2020 contenant des recommandations à la Commission sur un cadre juridique de l’Union pour enrayer et inverser la déforestation dont l’Union est responsable à l’échelle mondiale.

2.3.

Le règlement entend freiner la déforestation et la dégradation des forêts dues à la consommation et à la production de l’Union, ce qui devrait réduire les émissions de gaz à effet de serre et la perte de biodiversité dans le monde. Cette initiative vise à limiter autant que possible la consommation de produits issus de chaînes d’approvisionnement associées à une déforestation ou une dégradation des forêts survenue après le 31 décembre 2020, et à accroître la demande européenne d’échanges commerciaux portant sur des produits de base et des produits légaux et «zéro déforestation».

2.4.

La proposition de règlement définit les termes «forêt», «déforestation», «forêt plantée» et «forêt de plantation» en s’appuyant sur les définitions qu’en donne l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), moyennant quelques modifications importantes. La définition de la «dégradation des forêts» s’écarte sensiblement de celle qu’a établie la FAO pour ce terme. Pour être mis sur le marché de l’Union ou mis à disposition sur celui-ci, ou encore exportés, les produits de base et produits en cause doivent remplir l’ensemble des conditions suivantes:

ils sont «zéro déforestation»,

ils ont été produits conformément à la législation pertinente du pays de production,

ils font l’objet d’une déclaration de diligence raisonnée.

2.5.

L’article 1 du règlement liste les «produits de base en cause» entrant dans le champ d’application dudit règlement: bovins, cacao, café, huile de palme, soja et bois. En outre, l’annexe I énumère, en indiquant leur code SH, les «produits en cause», qui contiennent des produits de base en cause, ou ont été nourris ou fabriqués avec ces derniers.

En vue de définir ce champ d’application, une étude a été réalisée de manière à recenser les paramètres les plus pertinents pour réduire le plus efficacement possible la contribution de l’Union à la dégradation des forêts et à la déforestation imputables aux produits de base et aux produits, et afin d’évaluer la capacité (suffisante ou insuffisante) de la Commission à étudier l’incidence que pourrait avoir l’application du règlement à tous les produits dérivés.

La liste des produits dérivés énumérés à l’annexe I sera réexaminée dans les deux ans qui suivent l’entrée en vigueur du règlement. La Commission peut recourir à des actes délégués pour y inclure des «produits en cause» supplémentaires.

2.6.

L’obligation de diligence raisonnée imposée aux opérateurs consiste à collecter les informations, données et documents requis ainsi qu’à mettre en œuvre certaines mesures d’évaluation et d’atténuation des risques. Pour satisfaire aux exigences du règlement, il convient notamment de recueillir les informations suivantes: coordonnées des fournisseurs, identification du pays de production, coordonnées de géolocalisation de toutes les parcelles dont sont issus les produits de base et produits en cause, et date ou période de production. Les PME commerciales seront soumises à des obligations moins strictes en matière de diligence raisonnée.

2.7.

Le système de diligence raisonnée repose sur les résultats et prévoit l’obligation pour les opérateurs de s’assurer qu’il n’existe aucun risque ou seulement un «risque négligeable» que les produits de base et produits soient illégaux et/ou ne respectent pas le critère «zéro déforestation». Si les opérateurs ne sont pas en mesure de satisfaire à cette obligation, il leur est alors interdit de mettre sur le marché de l’Union ou d’exporter à partir de celui-ci les produits de base et produits en cause.

2.8.

La proposition de règlement introduit un système d’évaluation comparative des pays, grâce auquel la Commission peut classer les pays ou les territoires infranationaux d’après les profils de déforestation associés aux produits en cause. Les catégories de risque sont au nombre de trois: faible, standard et élevé. Les obligations applicables aux opérateurs et aux pouvoirs publics des États membres varient en fonction du niveau de risque du pays ou de la région de production: une procédure de «diligence raisonnée simplifiée» s’applique pour les pays ou régions à faible risque, tandis que les autorités compétentes sont tenues d’effectuer des contrôles renforcés sur les importations en provenance de pays présentant un risque élevé.

2.9.

Le règlement prévoit que les États membres, par l’intermédiaire de leurs autorités compétentes, doivent assurer des contrôles efficaces des produits de base et produits en cause, au moyen notamment de plans conçus selon une approche fondée sur les risques. De même, les autorités compétentes sont tenues d’effectuer des contrôles auprès des opérateurs. Les États membres doivent veiller à ce que les autorités compétentes disposent des pouvoirs et ressources nécessaires pour s’acquitter de leurs obligations.

2.10.

L’avis du CESE relatif à la proposition de règlement vise à exposer le point de vue de la société civile sur ledit règlement.

3. Observations générales

3.1.

Le Comité se félicite de la proposition de règlement présentée par la Commission. En effet, une grande part de la déforestation mondiale est liée à l’expansion des terres agricoles et à la demande de produits de base tels que la viande bovine, le bois, l’huile de palme et le soja. L’Union est grande consommatrice de ces produits, dont certains sont issus d’une production non durable, source de déforestation. L’initiative législative de la Commission est donc bienvenue et tout à fait pertinente.

3.2.

Le Comité estime qu’un règlement européen enverra un signal fort au marché et qu’il incitera fortement les chaînes d’approvisionnement pour lesquelles l’Union représente un important acheteur international à évoluer et à garder une trace du caractère «zéro déforestation» de la production. En outre, l’existence de règles européennes communes garantira des conditions de concurrence équitables sur le marché intérieur de l’Union.

3.3.

Pour certains produits de base, cependant, l’Europe est loin de représenter le premier importateur, ce qui lui confère moins de poids pour influer sur l’organisation et la logistique des chaînes d’approvisionnement dans les pays producteurs. En matière de déforestation, il faut établir une distinction claire entre les petites et les grandes entreprises, sachant que ces dernières exercent une influence considérable sur la chaîne d’approvisionnement.

Il y a lieu de donner la priorité à la coopération politique et à l’harmonisation avec d’autres grands pays importateurs concernant les initiatives des acheteurs qui exigent des produits «zéro déforestation». La prochaine COP 27 pourrait offrir l’occasion de conclure un accord politique.

3.4.

La coopération avec les pays producteurs joue un rôle encore plus essentiel, dans le but de les aider à s’attaquer aux causes profondes de la déforestation. Pour agir directement sur ce phénomène, il convient de réduire la pauvreté, d’ouvrir et de favoriser des perspectives d’accès à des moyens de subsistance décents permettant de vivre dans la dignité, notamment à des emplois de qualité, et d’investir dans le développement des zones rurales. La lutte contre la déforestation doit tenir compte de l’importance culturelle des forêts, en particulier pour les communautés rurales et forestières. S’agissant de la production de bois, l’Union devrait s’efforcer de favoriser la mise en œuvre de pratiques durables de gestion forestière.

3.5.

Dans certains pays, une partie de la déforestation est causée par les agriculteurs et les communautés rurales qui dépendent de l’utilisation du bois pour se chauffer ou comme combustible, ou qui défrichent de petites parcelles en vue d’y pratiquer l’agriculture et le pâturage. Toutefois, la déforestation résulte en grande majorité de la conversion des forêts à des fins d’activités agricoles commerciales. Le règlement proposé ne s’appliquerait pas, par exemple, aux communautés locales qui défrichent des forêts dont elles sont propriétaires ou qu’elles occupent pour subvenir à leurs propres besoins, s’il ne s’ensuit pas la mise sur le marché de l’Union de produits cultivés sur ces terres. Néanmoins, les mécanismes de coopération et de soutien, y compris de soutien financier, dont bénéficient ces groupes sont aussi appelés à jouer un rôle important pour réduire encore la déforestation. Le CESE estime que les coûts engendrés par le règlement à l’examen ne devraient pas rejaillir sur les petits agriculteurs qui perçoivent à peine de quoi vivre, que leurs produits soient exportés ou non.

3.6.

Par ailleurs, la priorité devrait être donnée à l’élimination des pratiques d’abattage de forêts à des fins d’agriculture commerciale ou pour d’autres applications industrielles (telles que l’extraction minière, l’exploitation de ressources naturelles ou les infrastructures connexes), surtout lorsqu’elles sont mises en œuvre à grande échelle ou par un nombre élevé d’opérateurs de petite et moyenne taille. En Europe et dans les pays producteurs, il importe de mieux faire connaître le rôle et l’importance des forêts en matière de lutte contre le changement climatique et de séquestration du carbone, et l’Union devrait fournir un soutien financier à cet effet. Il convient d’assurer le partage des bonnes pratiques, de jeter des ponts sur ces thèmes et de mettre en place des guichets uniques sur des plateformes en ligne, partout dans le monde. La qualification de la main-d’œuvre, l’éducation et la formation sont essentielles pour réduire la déforestation à long terme. Plutôt que de consacrer davantage de terres à l’agriculture, il y aurait lieu d’envisager des programmes d’assistance technique visant à accroître la productivité.

3.7.

Le CESE plaide en faveur d’un mécanisme d’intervention d’urgence pour soutenir les citoyens et la société civile qui protègent les forêts à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Union. La protection des forêts et de l’environnement, les glissements de terrain et l’habitat constituent des enjeux vitaux pour les communautés locales et autochtones, que leurs membres protègent et défendent parfois au péril de leur vie, tant en dehors de l’Union que dans certains États membres.

3.8.

La grande majorité des agriculteurs et des petits exploitants ne se livrent pas à des pratiques illégales ni à la déforestation, et un nombre croissant d’entre eux s’associent avec leurs homologues locaux, européens et internationaux pour consigner les pratiques responsables mises en œuvre dans le cadre de programmes de certification ou d’initiatives de gestion du paysage.

Ces acteurs ne doivent pas être laissés pour compte. L’Union doit dialoguer avec les pays producteurs et offrir de les aider à mettre en œuvre les mesures requises pour répondre aux exigences proposées en matière de traçabilité des chaînes d’approvisionnement et déployer des systèmes nationaux de traçabilité des produits de base là où ils font actuellement défaut. Les pays producteurs doivent disposer d’un délai suffisant pour pouvoir apporter ces ajustements.

3.9.

La proposition de règlement ne devrait pas se traduire uniquement par l’«écologisation» des chaînes d’approvisionnement de l’Union, sans remédier aux facteurs sous-jacents de la déforestation. La législation proposée pourrait avoir comme conséquence que certains opérateurs européens choisissent de s’approvisionner en produits ou produits de base auprès de pays «plus sûrs» (lorsque c’est possible) afin d’éviter les risques de déforestation ou d’illégalité. Dans ce cas, le volume des échanges de produits de base présentant un risque pour les forêts serait susceptible de diminuer entre l’Europe et les pays particulièrement risqués, ce qui pourrait limiter les possibilités dont dispose l’Union pour influencer la gouvernance forestière des pays en question. Si les acheteurs du marché européen en viennent à éviter totalement les zones présentant un risque de déforestation non négligeable, l’Europe devrait prendre garde à ne pas se priver d’une occasion de contribuer à la transition vers des modes de production plus durables dans des régions où cette évolution compte le plus.

3.10.

Les obligations au titre du règlement devraient s’étendre au secteur financier, afin de garantir que les services financiers et les investissements en lien avec la production, la transformation, le commerce ou la mise sur le marché des produits de base et produits en cause ne soient pas associés à la déforestation, à la dégradation des forêts ou à la violation des législations nationales et des normes internationales en matière de droits de l’homme.

3.11.

Le pacte vert pour l’Europe, la politique agricole commune et la stratégie «De la ferme à la table» pourraient entraîner à l’avenir un recul de la production agricole européenne (1). Néanmoins, l’écologisation de l’Union ne doit pas se traduire par une externalisation de l’incidence de la production sur l’environnement. L’Europe doit investir dans une production agricole qui peut se maintenir au même rythme, voire progresser, tout en devenant plus verte et plus durable. Les surfaces non productives de la politique agricole commune (PAC) 2023 viendront accroître les besoins de production et les risques de déforestation dans le monde.

3.12.

La production européenne affiche déjà un manque structurel de protéines, aujourd’hui compensé par l’importation de fourrage riche en protéines, dont une partie provient de régions présentant un risque de déforestation.

La croissance de la population et l’essor de la classe moyenne à l’échelle planétaire sont synonymes d’une demande mondiale encore accrue. L’Europe doit non seulement renforcer son autosuffisance en protéines végétales et en protéines fourragères, mais aussi investir dans des technologies qui nous permettront de produire plus de protéines sans y consacrer davantage de terres.

L’Union devrait élaborer une stratégie spécifique, en lien éventuellement avec le programme Horizon Europe et le Fonds européen pour l’innovation, afin d’accroître la production et de permettre la commercialisation de nouvelles sources protéiques de substitution. Cette démarche pourrait inclure le bioraffinage de graminées vivaces et la production à grande échelle de protéines à partir de microalgues nourries au méthane.

3.13.

Le secteur agricole européen est confronté à une flambée du prix des ressources susceptible de faire grimper le prix des denrées alimentaires, dans un contexte où la hausse des prix de l’énergie grève déjà le budget des ménages européens. Il convient de veiller à ce que les mesures et le calendrier de mise en œuvre du règlement soient définis avec précaution, de manière à laisser aux chaînes d’approvisionnement le temps de s’adapter et ainsi éviter une brusque augmentation des prix.

3.14.

À mesure que la population de la planète s’accroît et que la classe moyenne se développe au niveau mondial, la demande de produits présentant un risque pour les forêts devrait augmenter. Comme indiqué dans l’avis NAT/755 (2), il convient d’informer les consommateurs sur l’importance d’adopter des modes de consommation durables, sains et équilibrés.

3.15.

Le règlement doit être compatible avec les accords conclus entre l’Union et ses partenaires commerciaux. L’Union européenne, en sa double qualité de grande importatrice et de première exportatrice mondiale, a tout intérêt à assurer le bon fonctionnement, l’équité et la durabilité du système commercial international. Dans un souci de rationalisation administrative, c’est au moment de leur introduction dans l’Union qu’il conviendrait de vérifier que les produits couverts par le règlement à l’examen respectent les exigences applicables. Après avoir été approuvés, les produits devraient pouvoir circuler librement dans l’Union sans que des contrôles supplémentaires soient requis.

4. Observations particulières

4.1.

D’autres écosystèmes tels que les savanes, les zones humides, les tourbières, les mangroves ou les zones tampons riveraines présentent une forte valeur de conservation, mais nombre d’entre eux sont menacés de dégradation. Ces zones à haute valeur de conservation devraient être couvertes par le règlement. L’Union et les États membres devraient envisager de préserver les forêts primaires en les plaçant sous la protection de l’Unesco.

4.2.

Certains produits de base importants qui présentent un risque pour les forêts, comme le maïs, le sucre et le caoutchouc, n’entrent pas dans le champ d’application du règlement. La liste des produits dérivés concernés est très restreinte, ce qui réduit la portée du règlement. Pour garantir l’efficacité dudit règlement, son champ d’application doit être étendu à l’ensemble des produits associés à une déforestation, à une dégradation des forêts et à une destruction des zones à haute valeur de conservation. Il faut mettre l’accent sur le caoutchouc, le maïs, les bananes et la canne à sucre, ainsi que sur l’ensemble des viandes issues d’animaux nourris avec du soja, comme le porc et la volaille. Le CESE demande instamment que soit dressé un inventaire de la masse ligneuse à l’échelle de l’Union. Cette question devrait être traitée dans un avenir proche. Les notions clés définies dans le règlement à l’examen (par exemple, «zéro déforestation» ou «dégradation des forêts») doivent l’être en accord avec les définitions de la FAO. En effet, en adaptant les définitions ou en ne s’appuyant que partiellement sur celles de la FAO, on laisse une marge d’interprétation qui risque de faire naître une insécurité juridique pour les opérateurs économiques.

4.3.

Les autorités compétentes de chaque État membre seront chargées de faire appliquer le règlement. L’efficacité de la proposition de règlement dépendra donc de la priorité qui lui sera accordée et de la capacité opérationnelle des pouvoirs publics concernés. Dès lors, la priorité absolue doit être de veiller à l’affectation de fonds nécessaires et à la mise en place de systèmes adéquats dans tous les États membres. Il importe de prévoir des investissements spécifiques dans les infrastructures informatiques, les ressources humaines et le renforcement de la capacité opérationnelle des pouvoirs publics de chaque État membre, en vue de garantir l’efficacité et l’adéquation du suivi, des indices de référence et de l’évaluation des risques. À cet effet, il conviendrait de recourir à l’intelligence artificielle. Les entités auxquelles s’applique le règlement devraient mettre en œuvre un système de suivi transparent, prévoyant notamment la publication des rapports de diligence raisonnée sous une forme qui ne compromette pas les informations commerciales confidentielles. La date butoir doit se situer dans le passé pour éviter d’encourager davantage de déforestation.

4.4.

Le règlement est axé sur la déforestation et la dégradation des forêts liées à la production et à la consommation européennes de certains produits de base et produits. Toutefois, il fait l’impasse sur d’autres questions sociales et environnementales primordiales associées à la fabrication des produits concernés. L’approche choisie quant à la protection des droits de l’homme, en particulier, repose exclusivement sur les lois applicables en vertu des cadres juridiques nationaux. Ainsi, des lacunes béantes subsistent pour ce qui est de préserver les droits fonciers des peuples autochtones et des communautés locales, ainsi que d’autres normes internationales en matière de droits de l’homme.

Le Comité encourage la Commission à envisager de compléter sa proposition par des lignes directrices relatives à l’exercice de la diligence raisonnée et de l’évaluation des risques dans les chaînes d’approvisionnement de chaque secteur de produits de base. Ces lignes directrices devraient comprendre des sources potentielles d’information que les opérateurs responsables concernés pourraient consulter, telles que des systèmes de certification conformes à certaines normes minimales. L’objectif devrait être d’établir un système cohérent de chaînes d’approvisionnement responsables et «zéro déforestation», en tirant parti de quelques-uns des précieux efforts déployés dans un certain nombre de systèmes de certification existants.

4.5.

Dans les cinq ans qui suivront l’entrée en vigueur du règlement, son incidence sur les agriculteurs, notamment sur les petits exploitants, les populations autochtones et les communautés locales, sera évaluée par la Commission, qui examinera si des mesures de soutien complémentaires se révèlent nécessaires. La proposition prévoit également une évaluation quant à la nécessité et à la faisabilité d’outils supplémentaires de facilitation des échanges, en vue de soutenir la réalisation des objectifs du règlement par la reconnaissance des systèmes de certification.

Toutefois, le Comité estime que le rôle de la certification et l’incidence du règlement sur les agriculteurs, y compris sur les petits exploitants et les communautés locales, sont déterminants pour le fonctionnement du règlement proposé et pour les effets qui en découlent, à dessein ou non. Ces éléments doivent faire l’objet d’évaluations ex ante dont les conclusions doivent être prises en compte dans le règlement avant son entrée en vigueur.

4.6.

Il faut veiller à ce que ni les exemptions accordées aux PME, ni la procédure simplifiée de diligence raisonnée dans le cadre du système d’évaluation comparative des pays ne fassent apparaître de lacunes qui pourraient nuire à l’efficacité du règlement. Dans le même temps, le règlement ne devrait pas créer de lourdeurs ni de coûts administratifs injustifiés. Une agence publique de notation de l’Union européenne (3) pour les droits de l’homme et les droits environnementaux dans le contexte commercial peut aider les PME à s’acquitter de leurs obligations. La Commission devrait évaluer attentivement s’il est proportionné et nécessaire d’imposer, dans des pays à faible risque, des exigences documentaires et une géolocalisation portant même sur les parcelles individuelles, comme le prévoit la proposition. Au sein de l’Union, certaines de ces exigences seraient non seulement incompatibles avec le principe de subsidiarité des États membres, mais elles entraîneraient aussi, et surtout, une charge disproportionnée pour les petits producteurs qui assurent une grande partie de l’approvisionnement en Europe. Dans un souci de transparence, les critères exacts de classification doivent être rendus publics. Au sein de l’Union comme en dehors, il convient de soutenir les petits propriétaires forestiers pour améliorer la gestion durable des forêts et permettre à ces acteurs d’accéder à des financements durables et d’offrir des produits forestiers durables.

4.7.

Les articles 22 et 24 comportent des dispositions relatives au retrait du marché et à la destruction éventuelle de produits de base ou autres produits non conformes au règlement. Dans la plupart des cas, ces mesures seraient contraires à d’autres grands principes et objectifs stratégiques de l’Union, notamment en matière de prévention du gaspillage alimentaire. Le CESE recommande dès lors à la Commission de revoir ces dispositions afin d’éviter la destruction de ressources précieuses. D’après l’article 3 de la proposition de règlement, l’interdiction de mise sur le marché porterait aussi sur le bois issu du défrichement légal (autorisé) d’une forêt en vue de sa conversion en terres agricoles. Il conviendrait de préciser que le bois issu de certaines pratiques de défrichement autorisées, qui répondent à un impératif social de changement d’affectation des terres, n’est pas nécessairement concerné par cette interdiction. Ces dispositions devraient s’inspirer de celles qui existent dans la législation forestière de nombreux États membres, où la conversion est autorisée dans des cas exceptionnels, sur la base de critères tels que le taux de boisement, la gestion forestière et la compensation par de nouvelles plantations.

4.8.

Le CESE estime que les États membres doivent adopter une approche commune, fondée sur des orientations européennes, en matière de sanctions financières ou non financières, en complément des sanctions pénales applicables aux infractions les plus graves. Il convient aussi d’établir et de promouvoir des critères transparents pour décider des sanctions. Outre les amendes et sanctions administratives, le règlement devrait prévoir, en cas de non-respect de ses dispositions, que la responsabilité des opérateurs puisse être mise en cause en vertu du droit national.

4.9.

La notion de légalité mentionnée dans les documents de la Commission est trop souple pour permettre de remédier à la situation des droits de l’homme. Le CESE estime qu’il convient de déployer, au titre de la législation à l’examen, des instruments plus puissants tels que la responsabilité civile et des assurances. Les importations européennes devraient être assorties de critères de vérification concernant les conditions de travail, la liberté d’association et le traitement équitable des travailleurs. Les droits des travailleurs, la santé et la sécurité, l’égalité entre les hommes et les femmes, la prévisibilité des carrières, l’accès à un système de retraite équitable et la qualité de l’emploi des travailleurs de l’industrie du bois, des communautés forestières et des populations autochtones doivent être pris en compte au même titre que la déforestation et les critères de gestion durable des forêts. La priorité devrait être donnée à l’équité du régime foncier et de l’accès à la terre. Les procédures de diligence raisonnée, les exigences de mise sur le marché et les critères d’évaluation comparative doivent prendre en compte les droits de l’homme reconnus au niveau international, et il convient d’accorder une attention particulière au travail forcé et au travail des enfants, afin de les éradiquer. Outre la législation nationale, l’article 3, point b), devrait également prendre en considération les clauses sociales et les critères relatifs aux droits de l’homme pertinents à l’échelle mondiale, sur la base des conventions fondamentales de l’Organisation internationale du travail (OIT), en particulier sa convention no 169 relative aux peuples indigènes et tribaux (1989) et sa convention no 184 sur la sécurité et la santé dans l’agriculture (2001), ainsi que d’autres instruments internationaux ressortissant aux droits de l’homme (4). L’article 10, paragraphe 2, de la proposition devrait lui aussi y faire référence.

4.10.

Le CESE est d’avis que les partenaires sociaux et la société civile devraient jouer un rôle tangible dans le suivi des résultats obtenus en matière de réduction de la déforestation. Le Comité économique et social européen et le Comité européen des régions devraient devenir membres de la plateforme pluripartite créée par la Commission européenne, à laquelle il conviendrait d’impartir un rôle de premier plan pour ce qui est de superviser la mise en œuvre de la législation. Il y a lieu d’aider les parties prenantes de la plateforme à utiliser les données satellitaires et de tenir compte de la propriété des données. Les États membres doivent adopter une approche commune pour évaluer la santé et l’état des forêts.

Bruxelles, le 23 février 2022.

La présidente du Comité économique et social européen

Christa SCHWENG


(1) https://publications.jrc.ec.europa.eu/repository/handle/JRC121368

(2) Avis d’initiative du CESE sur la «Promotion de régimes alimentaires sains et durables dans l’Union européenne» (JO C 190 du 5.6.2019, p. 9).

(3) Voir le paragraphe 1.15 de l’avis d’initiative du CESE sur «Un traité contraignant des Nations unies sur les entreprises et les droits de l’homme» (JO C 97 du 24.03.2020, p. 9).

(4) Par exemple, la déclaration universelle des droits de l’homme, la charte sociale européenne, la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ou encore les directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers applicables aux terres, aux pêches et aux forêts dans le contexte de la sécurité alimentaire nationale.